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ÉDITORIAUX de la Revue

Ce numéro de la revue aborde différentes médiations utilisées dans le travail psychothérapeutique avec les adultes et les enfants. Certains patients, présentant des problématiques plus archaïques, ont obligé les psychanalystes à assouplir le cadre et à diversifier leurs moyens d’intervention afin de leur rendre l’analyse accessible.

Ferenczi est le premier à avoir abordé ce sujet. Brigitte Dohmen nous en parle en le situant comme le précurseur de la psychothérapie analytique à médiation corporelle. Il est l’auteur dont Psycorps est le plus proche. Elle raconte la vie de ce personnage attachant et fascinant, l’histoire de sa relation à Freud et comment ces deux hommes se sont enrichis mutuellement au niveau de leurs travaux réciproques. Ferenczi a été censuré pendant de très nombreuses années, c’est la raison pour laquelle il a été longtemps méconnu. Brigitte Dohmen parcourt sa théorisation et nous montre que, tout comme Freud, il était un chercheur passionné qui s’est intéressé à beaucoup de domaines avec curiosité et créativité en même temps que rigueur et honnêteté. Ce qui frappe avant tout, c’est sa volonté de rendre l’analyse accessible aux patients jusque-là peu pris en compte par elle. Pour ce faire, il insiste beaucoup sur la formation des analystes et l’analyse de leur contre-transfert mis généralement à rude épreuve par ce type de patients. A travers la (re)découverte de son œuvre, il apparaît clairement que Ferenczi a été non seulement le précurseur de la psychothérapie analytique à médiation corporelle mais aussi de nombreuses autres approches qui se sont développées par la suite.

Régina Goldfarb nous parle ensuite de Winnicott qui, à sa manière, a fait le même genre de démarche : rendre l’analyse accessible aux enfants et aux adultes avec un faux self. Elle ressitue d’abord le groupe des indépendants dont Winnicott faisait partie. Ce groupe d’analystes s’intéressait à la fois aux théories de Sigmund et Anna Freud et à celle de Mélanie Klein mais ils avaient fait le choix de développer leur propre vision des choses. Régina Goldfarb relève ce qu’ils ont emprunté à l’une et l’autre théorie et en quoi ils s’en différenciaient. Ensuite, elle reprend plus précisément Winnicott qui a mis l’accent sur l’importance de l’environnement pour le nourrisson et pour le patient en thérapie. La prise en compte des traumatismes réels l’amène à considérer que la thérapie doit être un environnement soutenant et suffisamment bon, ce qui l’amènera à adapter son cadre au patient. Elle nous parle de la façon souple et créative dont Winnicott fournissait un « holding » à ses patients et dont il abordait un travail de régression avec eux. Pour Winnicott, la fin justifie les moyens, si l’analyse classique n’est pas possible, les médiations s’imposent d’elles-mêmes.

Les auteurs suivants nous présentent des exemples de médiations utilisées dans le travail analytique.

Nicole Minazio nous fait entrer dans « l’espace du jeu », cet espace transitionnel si cher à Winnicott. Moreno, son fondateur, en avait envisagé surtout l’aspect cathartique. Les analystes vont en faire un espace favorisant un travail psychique et son élaboration. « Dans l’après-coup du développement du jeu dramatique et des jeux qui s’enchaînent, s’effectue un travail de liaison entre le soma et la psyché, entre le jeu actuel et les prémisses d’une remémoration, entre l’absence et la présence, entre l’affect et la mise en représentation. » Le jeu permettant des identifications différentes aux protagonistes devient « une expérience pour symboliser ». Le psychodrame permet d’aborder des patients qui présentent des failles dans leur capacité de penser et de symboliser ou qui sont clivés d’une partie d’eux-mêmes, le reste de leur personnalité ayant un fonctionnement névrotique « normal ». Dans ces cas, c’est à l’analyste de « faire » ce qu’il faut pour (r)établir cette capacité de penser et de jouer. En psychodrame, acte et représentation ne sont pas opposés mais associés. Le cadre sert de contenant dans lequel se déroule un « théâtre du transitionnel ». Nicole Minazio nous décrit les trois temps de la séance qui, chacun, ont leur importance. C’est ici l’activité ludique qui sert de médiation pour permettre l’expression de la souffrance psychique et le dévoilement de l’inconscient.

Diane Drory nous parle d’une autre médiation, celle du dessin dans les thérapies d’enfant. Le dessin, comme l’agir, permet à l’enfant de traduire son monde interne, son histoire, ses souffrances… Il est un de ses modes d’expression privilégié. « Le dessin est à la pensée ce que l’écriture est à la parole », nous dit Diane Drory. L’image est une expression archaïque de la pensée. Avec son dessin, l’enfant communique avec nous d’une façon très individualisée. Chaque élément aura une signification qui lui est particulière. L’enfant y exprime ses conflits intrapsychiques et relationnels, tout au moins si son dessin n’est pas « influencé » par l’adulte. Comme pour l’adulte, l’interprétation ne peut se trouver que dans les associations de l’enfant. Quand celui-ci se sent compris et respecté par l’adulte qui lit son dessin, il sait qu’il peut lui faire confiance. Diane Drory nous décrit l’évolution du dessin du stade fœtal au stade phallique. L’enfant dessine d’abord pour conjurer sa perte de l’état unitaire. Dans son dessin, il nous parle de sa vie fœtale et de sa naissance. La trace est produite par un geste qui est un expression du corps donc de la mémoire de l’enfant. Plus tard, ses dessins parlent de sa relation primaire à sa mère puis de la découverte de son corps et de la construction de son image du corps. L’enfant passe de l’avoir (stade oral) au faire (stade anal) puis à l’être (stade phallique). Il y apprend à affirmer ce qu’il est. Illustré de magnifiques dessins d’enfant, cet article nous fait découvrir la passionnante conquête de lui-même et du monde qui est la tâche de chaque enfant.

Willy Van Lysebeth nous entraîne ensuite dans l’univers de la relaxation analytique. Cet outil, déjà exploré par Ferenczi, a été utilisé diversement par différentes approches. C’est au début des années soixante que la relaxation analytique se développe. Elle se réfère au cadre et à la théorie psychanalytique et s’adresse elle aussi à ces patients considérés comme « inanalysables », généralement des patients psychosomatiques. « Le travail thérapeutique s’effectue par séquences. Il comporte des mises en latence et d’autres temps d’élaboration implicite. » Ce que le patient éprouve et pense est nécessairement tourné vers le thérapeute. Au début de la séance, le thérapeute parle et sa voix est utilisée comme objet transitionnel. Il donne des « repérages d’attention ». « Ces constructions sensitives –tridimensionnelles par nature- sont des matrices de représentation, elles-mêmes évocatrices de fantasmes. » Suit un silence puis un temps d’échange et d’élaboration verbale. Un cas clinique nous permet de bien nous « représenter » ce travail. Willy Van Lysebeth passe en revue un certain nombre d’enjeux présents dans la relaxation, par exemple : la décontraction musculaire peut stimuler les peurs de lâcher le contrôle, de tomber… Le relaxateur est attentif à tout mouvement du corps, à toute variation du souffle, aux mouvements oculaires comme autant d’indicateurs des mouvements internes du patient. En relaxation analytique, le sens émerge à partir de pensées somatiques qui sont vécues en relation avec le corps et la personne du thérapeute, et Willy Van Lysebeth de poser la question s’il s’agit là d’un transfert. Il s’interroge ensuite sur des aspects particuliers liés à la méthode : la suggestion, le ressenti, les formes, les fantasmes. Il termine en abordant les écueils et les indications de cette approche.

Marie Romanens nous emmène dans l’univers mythique pour nous montrer comment images et mythes peuvent être utilisés eux aussi comme médiation dans le travail psychothérapeutique. Elle reprend Gusdorf pour nous dire que l’humanité est passée d’une pensée mythique où tout est relié et a un sens, à une conscience réflexive qui a introduit la séparation, la multiplicité et l’insécurité. Afin de mettre de l’ordre dans tout cela, l’homme s’est orienté vers une conscience objective qui s’est épanouie dans les sciences. Du coup, le mythe s'est trouvé dévalorisé de même que tout ce qui est de l’ordre du subjectif. C’est dans ce contexte que Freud a commencé. Tout en se situant dans une démarche scientifique, il a voulu réhabiliter le subjectif et l’irrationnel. Pour ce faire, il s’est appuyé sur des mythes, entre autres celui d’Œdipe, mythes qu’il a essayé « d’intégrer dans la systématique intellectuelle en place ». Jung quant à lui a su redonner sa puissance à « l’imaginal ». Il a exploré le rôle médiateur du symbole et sa fonction créatrice. « L’image mentale, porteuse de ses origines corporelles,… conduit le sujet à la possibilité de dire qui il est et ce qu’il vit ». Et Marie Romanens de constater, à l’aide d’exemples cliniques, que les expressions du monde imaginal permettent de réamorcer une fonction symbolique défaillante.

J’espère que la lecture de ce numéro vous donnera le goût d’être créatif dans votre travail.

Bonne lecture...

Brigittte Dohmen

 

Ce numéro est le premier de deux volumes consacrés à l’archaïque. L’archaïque, c’est ce qui est inscrit au plus profond de nous, sous forme de terreurs indicibles liées à des moments où nos systèmes pare-excitations ne fonctionnent pas encore ou plus, des moments où notre capacité de contrôle nous échappe laissant entrevoir l’éventualité de notre mort, physique ou psychique. Nous commencerons par un exposé centré sur l’aube de la vie pour terminer par un autre concernant son crépuscule. Deux moments cruciaux où le spectre de la mort est au rendez-vous et, avec lui, son cortège de peurs archaïques.

 

Lors d’une conférence retranscrite ici, l’équipe du service néonatal de l’Institut Médical Edith Cavell nous a présenté son travail. Ce service accueille à la fois de très grands prématurés et des bébés qui ne sont pas menacés dans leur survie. Un des pédiatres nous explique ce que l’introduction de « psys » dans ce milieu de haute technologie médicale, basé sur l’agir, l’urgence et l’efficacité, a apporté de confrontation et d’évolution. Brigitte Dohmen a choisi de nous parler de l’archaïque chez les parents d’abord : comment il est stimulé pendant la grossesse et tout particulièrement lors de l’accouchement. Lorsque la naissance se passe mal et que la survie du bébé est en jeu, « tout cet arrière-fond archaïque va exploser ». La souffrance des parents est énorme. Des sentiments d’échec, d’impuissance et d’incompétence les submergent souvent, rendant une intervention psy utile voire nécessaire. Elle nous parle ensuite des soignants qui, confrontés à la souffrance des bébés et des parents, sont eux aussi aux prises avec l’archaïque qui gît en eux. Elle définit le rôle des psys comme une aide à développer une capacité de contention de tous ces vécus difficiles et douloureux.

Claire Devriendt-Goldman a choisi de se focaliser sur le bébé, sur ses vécus proto-émotionnels et proto-sensoriels. Pour ce faire, l’exposé a été illustré par la présentation d’une vidéo, réalisée par les infirmiers de l’équipe, et qui montre la vie des bébés dans l’unité. Il est très perceptible, dans le débat, d’observer à quel point ces images ont stimulé des vécus archaïques dans le public présent.

Une première séquence a montré un bébé en situation de douleur et de surmenage sensoriel. Ce bébé essaie d’abord de se maintenir entier puis se désorganise de plus en plus, malgré l’aide d’une infirmière qui essaie de le contenir. Il finit par perdre son sentiment de continuité d’être et s’enferme dans un repli autistique.

Dans une autre séquence, on voit un bébé éprouver des angoisses archaïques dans son bain suite à une légère défaillance du holding, et tenter de s’en défendre grâce à divers agrippements. Pour aider un bébé dans cette situation, il faut à la fois une contention manuelle, psychique et verbale.

Une troisième séquence montre un massage-bébé qui donne à penser, comme le disait, que « le Moi est avant tout un moi corporel », c’est-à-dire que le corps sert d’étayage au psychisme. Les contacts avec la peau du bébé peuvent favoriser cet étayage pour autant qu’ils ne soient pas débordants pour lui.

D’autres questions ont également été abordées : celle de l’implication des parents face aux soins et celle du départ du service.

Dans une autre conférence retranscrite ici, Madame Godfrind a abordé comment Freud est passé du corps à la symbolisation, dans sa pratique comme dans sa théorie et quelle est la place du corps dans l’analyse. Freud est parti de thérapeutiques corporelles pour découvrir, grâce à l’hypnose, l’existence de l’inconscient. Le symptôme corporel exprime un conflit psychique refoulé, souvent de nature sexuelle. « La cure psychanalytique repose sur le postulat que le psychisme intègre le corps ». Le travail psychanalytique est un travail de parole où le corps est mis entre parenthèses au profit de la mentalisation. Ses axes essentiels sont la recherche de l’inconscient et le transfert. Ses outils sont l’écoute et l’interprétation.

Jacqueline Godfrind envisage le corps selon deux axes : le corps symptôme et le langage du corps. Parfois « le corps parle la psyché » soit dans des symptômes hystériques, soit dans des problèmes psychosomatiques. Ceux-ci sont représentatifs de failles de la symbolisation et nous mettent en contact avec des zones beaucoup plus archaïques de la personnalité. C’est la capacité de rêverie de la mère qui met en place une aptitude à symboliser chez l’enfant. Jacqueline Godfrind reprend les étapes de ce processus. Mais, quand celui-ci a été déficitaire, on assiste à des troubles psychosomatiques, des agis éclatés, des passages à l’acte, des pathologies de l’affect. Le travail analytique sera différent avec ces problématiques et sollicitera plus le contre-transfert de l’analyste. Même si l’analyse est un travail de parole, le corps en est le soubassement. « Il y a tout un langage du corps qui soutient l’échange par le langage. » Les communications d’inconscient à inconscient entre analyste et analysant passent aussi par le corps de l’un et de l’autre. Le corps est ce qui est le plus proche de l’inconscient archaïque.

Rosella Sandri nous parle ensuite des « parties-bébé » chez les patients adultes. Il s’agit « d’aspects de la personnalité qui ont gardé un mode de fonctionnement primitif, étroitement lié aux expériences vécues dans la petite enfance. » Ces parties-bébé suscitent certaines associations chez le patient et chez le thérapeute qui, si celui-ci est sensibilisé à l’archaïque, peuvent prendre sens et permettre l’intégration d’émotions très primitives.

Rosella Sandri propose de considérer certains rêves comme une « mémoire des premiers vécus psychiques et corporels ». Selon elle, « certains rêves représentent des tentatives de penser et de résoudre des questions très importantes qui n’ont pas pu être élaborées pendant la petite enfance et qui vont « remonter à la surface » suite à l’impact émotionnel vécu dans la relation transférentielle. » La relation du bébé avec sa mère est marquée par une rythmicité qui est à la base de la mise en place d’une temporalité. Le bébé devient alors capable d’anticiper les événements. Dans la thérapie aussi, une rythmicité commune se crée entre le patient et l’analyste. Celui-ci aura à trouver le rythme qui convient à chaque patient pour permettre l’intériorisation d’un rythme commun et la mise en place d’une temporalité interne. Elle nous montre comment certains rêves peuvent être révélateur de ce processus. Elle nous partage ensuite son hypothèse de l’existence « d’embryons psychiques congelés », de parties de la personnalité dont le patient a dû se cliver très précocement pour se protéger d’une souffrance intenable. Ils représentent des noyaux autistiques à l’intérieur d’une personnalité plus névrotique. L’analyste doit non seulement contenir mais aussi éprouver des vécus primitifs difficiles dans sa relation au patient, ce qui mettra son contre-transfert à rude épreuve. Avec beaucoup de sensibilité, elle nous illustre ces hypothèses par des cas cliniques. Elle termine en évoquant le travail analytique avec des femmes enceintes chez qui les rêves sont fréquents et particuliers. Dans tout ce travail, la situation analytique est décrite comme une matrice psychique qui permet le développement de ces parties non nées.

A l’autre extrémité de la vie, Régina Goldfarb nous parle des personnes âgées. Dès le début de notre vie, nous allons vers notre fin. Sur le chemin, notre corps se transforme, diminue ses capacités, confrontant inexorablement la personne qui vieillit aux angoisses archaïques. La vieillesse impose des limites de plus en plus contraignantes, amène un appauvrissement sensoriel, une limitation du monde relationnel, la solitude et l’approche incontournable de la mort. Face à la peur de mourir, peu arrivent à la sérénité. Beaucoup se réfugient dans le déni, voire la démence comme façon de se protéger de cette réalité trop effrayante, ou dans un retour à la position schizo-paranoïde. « Sa pensée est en perte de vitesse, ses modes d’appréhension sont défaillants, ses mécanismes de défense ne parviennent plus à remplir leur fonction, ses facultés d’adaptation sont émoussées, et le monde interne va faire irruption avec plus ou moins de violence. » La personne âgée projette dans le monde extérieur le mauvais qu’elle vit en elle. « Devant le risque de destruction du moi, on voit apparaître des thèmes persécutifs. » Pour compenser cela, elle a besoin de pouvoir intérioriser un bon objet qui lui fait souvent défaut dans son entourage. C’est alors le rôle des professionnels de le lui proposer.

Bonne lecture...

Brigittte Dohmen

 

Voici notre second numéro consacré à l’archaïque au cœur du corps.

Dans un premier article, Danièle Deschamps nous parle du travail psychothérapeutique avec des patients très abîmés : patients ayant connu la torture, patients psychotiques, patients en état de choc ou encore patients cancéreux. Certains de ceux-ci n’arrivent plus à produire une pensée vivifiante. Tout est figé : corps, émotion et pensée. Ils restent souvent dans un fonctionnement schizo-paranoïde sans avoir accès à la sollicitude envers eux-mêmes notamment. Il s’agira avec eux de créer « une clinique du transfert » ou, pour reprendre l’expression de Gisela Pankow, de faire des « greffes de transfert ». Ce travail nécessite un réel engagement du thérapeute, la neutralité bienveillante n’est ici plus de mise. Le thérapeute doit être engagé, actif, présent avec son corps, ses affects et sa pensée parce que « cette retrouvaille de l’archaïque en soi ne peut se faire qu’à deux ». Dans les situations de patients torturés, « le thérapeute reconstruit une pensée et met en mots non seulement ce que le patient a vécu, mais également ses propres pensées de thérapeute sur les tortionnaires et sur le patient. » Le thérapeute doit pouvoir penser l’horreur traversée par celui-ci, tout en restant présent et contenant. Le patient doit faire l’expérience de quelque chose de différent de ce qu’il a vécu précédemment. Alors surgit une pensée nouvelle, à travers les rêves souvent au départ. Les rêves archaïques, représentant le corps chosifié voire détruit, évoluent vers une « image corporelle nouvelle » « greffée sur l’image inconsciente de notre corps d’analyste ou de thérapeute, c’est-à-dire le plus intime de notre être et ce que nous acceptons d’y engager dans le transfert ».

Jeannine Delgouffre aborde ensuite son travail de psychothérapeute d’enfant qu’elle nous présente à travers plusieurs vignettes cliniques. Chez eux aussi, le faible développement de l’organisation mentale rend difficile la formulation de leurs problèmes. Il faut les aider à développer des « contenants de pensée » entre autres à partir des éprouvés du corps, des expériences psychomotrices en lien avec le thérapeute. « La mise en jeu du corps dans le cadre d’une relation thérapeutique, c’est-à-dire à travers un dispositif mobilisateur des investissements pulsionnels et de la compréhension de leur dynamique, contribue à canaliser les tensions inscrites dans le corps et à les transférer à travers les schémas perceptivo-moteurs au plan représentatif. » Le jeu aussi aide l’enfant à canaliser son excitation et à vivre des expériences nouvelles de satisfaction qui viennent se substituer à ces vécus douloureux. Souvent l’enfant y manifestera ceux-ci tout en faisant l’expérience de la fiabilité de l’analyste et de sa capacité à être un « médium malléable » selon l’expression de Roussillon. « Cette plasticité de l’objet, modelable mais inchangé dans son intégrité, invite à vérifier ses capacités transformatrices dans un contexte d’indestructibilité ». Cependant, comme le dit Anzieu, le toucher n’est fondateur que si on passe, à un moment, au non-toucher. Il faudra dès lors passer du corps à la représentation en prenant appui sur le visuel et sur l’image. L’enfant passera progressivement du geste au dessin pour continuer à développer son processus de mentalisation. Il ira ensuite vers les mots et n’aura plus besoin du geste pour « toucher » son thérapeute. Tout ce processus ne peut évoluer que grâce au transfert et à la « présence-absence » de l’analyste.

Régina Goldfarb nous entretient au sujet du transfert. Elle commence par un historique des techniques qui ont amené à prendre progressivement en compte le transfert. Mais c’est à Freud qu’on doit de l’avoir théorisé. Ferenczi a ensuite mis l’accent sur le contre-transfert et Reich sur le travail des résistances. Ces derniers prennent en compte le contenu non verbal de la séance, traçant la voie de la psychothérapie analytique à médiation corporelle pour qui le décodage à faire concerne « les dires du patient mais aussi ses signes corporels ». Le corps a sa place, il fait partie du Sujet, de ses moyens d’expression. L’agir aussi est reconnu et interprété, qu’il soit passage à l’acte ou passage par l’acte. Cependant, le transfert reste le centre de toute approche analytique. C’est une polyphonie, nous dit Régina Goldfarb, « avec de nombreuses voix inconscientes ». Il est aussi et avant tout répétition à saisir et à comprendre. Le transfert se joue à deux et a donc sa contrepartie, le contre-transfert qui, s’il est la part inconsciente de l’analyste, est aussi sa « résonance » au transfert du patient. Le transfert se double aussi de la « relation thérapeutique », plus actuelle. Cette relation « existentielle » implique de trouver la présence juste pour le thérapeute et pour le patient, et d’être attentif à décoder son contre-transfert tout autant que le transfert du patient. Cependant, il ne faut pas oublier que la relation analytique, si elle est imprégnée de réalité, est aussi tout à fait colorée par le transfert.

Brigitte Dohmen présente enfin comment un travail corporel peut aider un enfant autiste à progresser dans la constitution de son Moi. Les enfants autistes n’investissent généralement pas le langage ni un certain nombre de fonctions corporelles. Or le Moi se constitue à partir du corps et de ses sensations, dans le cadre d’une relation d’échanges corporels et affectifs avec la mère. Cette relation ne commence pas à la naissance mais à la fécondation. Brigitte Dohmen émet l’hypothèse de l’existence d’un embryon du Moi in utero. Ce faisant, elle rejoint Bernard Durey qui parle d’une structuration fondamentale qui commence à la conception pour s’achever au stade du miroir. Le corps est le lieu d’une inscription et toute perturbation à ce niveau rendra l’accès au symbolique difficile voire impossible, nous dit-il. Brigitte Dohmen propose dès lors de revenir à cette relation première in utero avec la mère faite d’affectivité et de sensorialité. Elle nous propose une situation clinique où elle a utilisé le massage comme moyen de communication avec une enfant autiste. Son projet était de « lui donner, à travers le massage, la sensation de son corps, de lui développer une peau qui la délimite, qui lui permette de se différencier et de naître sur le plan symbolique, c’est-à-dire d’accéder au langage. »

Bonne lecture...

Brigitte Dohmen

 

Freud a mis la sexualité au centre de la problématique psychique. Pourtant, les psychanalystes s’accordent à dire que le sexe de l’analyste n’a pas d’impact sur la cure, comme s’ils étaient désexués ou plutôt totalement bisexuels, c’est-à-dire échappant à la castration. Lors de notre journée d’étude, différents auteurs ont abordé le thème de la sexualité dans la cure en se penchant à la fois sur le corps de l’analyste, sur la pensée de l’analysant, sur la place du corps dans l’analyse et enfin sur la question des passages à l’acte sexuel dans une analyse.

Nous avons rajouté à ce débat une conférence donnée par deux des membres de Psycorps sur le même thème.

Nous espérons que ces réflexions permettront d’approfondir la place réelle que prend la sexualité de l’analyste comme celle de l’analysant dans la cure psychanalytique.

En guise d’éditorial, je reprendrai la façon dont chacun des intervenants a présenté son intervention.

Joyce McDougall a choisi d’aborder le sujet sous l’angle du corps de l’analyste : « Bien que l'analyste ne bouge pas de son fauteuil, la rencontre des corps est bien présente tout au long d'une thérapie. Elle est support de multiples projections transférentielles, même si elle est peu évoquée dans les congrès. Comme dans toute relation, dès le premier contact, chacun capte une impression corporelle de l'autre. Ces messages sensoriels non verbaux font partie intégrante de la relation thérapeutique et l'affectent de façon subtile. Il faut parfois longtemps avant que l'analyste ne puisse les comprendre et les interpréter en fonction de son propre contre-transfert. Il peut aussi recevoir des messages verbaux très directs concernant son apparence, sa mine, son corps ou ses vêtements, destinés à l'attaquer ou le séduire. Comment les reçoit-il et qu'en fait-il ?Dans la résurgence de situations archaïques, la remise en jeu des corps reste parfois le seul moyen pour certains patients addictés, ou psychosomatiques, ou à noyau psychotique, d'élaborer leurs angoisses de séparation et de différenciation physique et psychique. Elles font réapparaître le fantasme d'« un corps pour deux » avec l'analyste, et émerger des affects extrêmement violents et inquiétants ». Ceux-ci provoquent en retour chez l'analyste des réactions « somato-psychiques » parfois incompréhensibles, et aussi angoissantes, mais qui sont autant de signes pour comprendre, par les images psychiques qu'ils font surgir chez lui. « Face à cette communication somatique muette, l'analyste est interpellé. Peut-il supporter d'entrer dans ces zones de chaos et de transfert « en prise directe » sur le corps offert comme « objet transitionnel », comme sur le sien, pour aller à la rencontre de ses patients ? »

Joyce Mc Dougall nous parlera, à partir d'exemples de sa pratique, de « cette implication transférentielle réciproque des corps et des psychismes pour que les symptômes prennent enfin sens et parole. Encore faut-il que les analystes quittent eux-mêmes l'illusion d'être désincarnés. »

Ensuite Danièle Deschamps s’est posé la question de savoir si la pensée avait un sexe : « On associe souvent le monde de la pensée à un fonctionnement masculin, en réservant la part féminine aux affects. L'éducation n'est pas seule en jeu dans cette répartition des rôles, qui ressemble fort à un déni et à un clivage.Le dilemme se pose pour chacun, dès sa naissance : comment accéder à une pensée bisexuée, tout en acceptant le scandale de la différenciation, de la séparation, et en s'acceptant comme d'un seul sexe ?Cela passe par trois étapes essentielles : se donner corps vivant, lieu de son être, puis se reconnaître une identité sexuée d'homme ou de femme, et enfin déployer une pensée créatrice et féconde. Ces trois passages ne peuvent s'accomplir qu'au coeur du lien primitif avec l'autre, et dans le jeu des identifications successives à l'un et l'autre parent, mais aussi au féminin et au masculin en chacun. Ils sont vécus comme autant de transgressions, jubilatoires ou terrifiantes.

Elle propose de réfléchir « aux aléas de ces passages à partir de trois destins de femmes. Si un destin en éclaire un autre, ce travail psychique concerne bien les deux sexes. La psychanalyse a d'abord plus élaboré la question du masculin à partir du phallus, de la castration et du manque  Avec les recherches sur l'archaïque et la création du lien, une autre approche partirait plus de l'accès à la position dépressive pour accéder à une pensée partagée entre le triomphe, l'angoisse et la surprise, entre masculin et féminin purs. »

Carole Levert et Monique Panaccio ont longuement cherché à comprendre les raisons du passage à l’acte sexuel en thérapie et son impact sur les deux protagonistes. « Le thème de la sexualité, dans ses aspects libidinaux et mortifères est au plus près de la pratique quotidienne de la psychanalyse. En effet, à quoi d’autre s’intéresse la psychanalyse sinon à la sexualité et à ses aménagements pour un sujet singulier. Spécifiquement, notre propos portera sur l’agir sexuel dans la relation thérapeutique.Au cours des années quatre-vingt en Amérique du nord, dans la foulée du mouvement féministe, de la libération sexuelle et d’une certaine banalisation des échanges sexuels, l’agir sexuel en analyse ou en psychothérapie a fait l’objet de nombreuses publications surtout américaines. Celles-ci se sont progressivement raréfiées pour presque  disparaître. Les notions qu’on y retrouve sont essentiellement celles de victime et d’abuseur, et la question du juridique est, selon nous, trop souvent au centre du débat. On remarque que la judiciarisation n’empêche toutefois pas les agirs sexuels de survenir. Nous tenterons d’offrir une autre perspective de questionnement sur ce sujet tabou et glissant. Pour ce faire, nous emprunterons à la théorie lacanienne, entre autres notions, celles de désir et de jouissance pour réfléchir aux enjeux inconscients de l’agir sexuel. Précisons notre position : nous sommes influencées par cette théorie sans la tenir pour vérité lisse et sans faille. Nous traiterons de l’agir sexuel non seulement dans le cadre de la cure analytique mais plus largement dans d’autres situations thérapeutiques traversées par le transfert. »

« Quand l’agir sexuel advient, est-ce à dire que le désir bascule du côté de la jouissance dans une tentative de retrouver l’objet perdu, autrement dit un refus de la castration ? Ne pourrait-on pas y voir un moyen d’échapper au fantasme terrifiant d’une jouissance archaïque par une sexualisation de la relation ? L’asymétrie de la situation thérapeutique est celle où l’un se doit d’être garant du cadre pour que l’autre venu y adresser sa demande puisse trouver à l’élaborer : dans ce contexte, l’agir sexuel n’est pas soumis aux mêmes enjeux de part et d’autre, comme dans l’inceste. Ces pistes de travail seront développées plus avant dans leur connexion avec le transfert, la résistance, la compulsion à répéter. »

Pascal Prayez aborde ensuite la question du toucher dans la thérapie. « La question de la place du corps et du toucher en thérapie introduit une dynamique que la cure-type a parfois perdu par l'obsessionnalisation des règles transformées en véritables rituels.

Il faut néanmoins tenter de reconnaître les enjeux de cette implication corporelle. Pour cela, il est nécessaire de préciser les différences entre tabou du toucher, interdit du toucher et non-toucher. Puis, montrer que l'interdit du toucher peut être paradoxalement érotisant, tandis que le toucher, s'il répond à certaines caractéristiques traduisant l'intention juste du thérapeute, peut diminuer l'érotisation et permettre d'atteindre des niveaux précoces voire archaïques du développement du sujet.

Deux axes se présentent alors à notre réflexion: les travaux centrés sur les enveloppes psychiques et le rôle contenant de la peau, et la question freudienne de la place d'Éros dans la cure, qu'il ne s'agit pas d'oublier. Le concept d' « érogénèse contenante » permet d'esquisser un modèle théorique des processus par lesquels le toucher réel et symbolique a un rôle structurant et fondateur pour le sujet.

Vient enfin un article à deux voix, une masculine et une féminine, qui nous parlent de l’importance du sexe réel de l’analyste en regard de la théorie de la bisexualité psychique. La théorie et la pratique analytique se basent sur le concept de la bisexualité psychique qui décrit que, suite aux jeux complexes des identifications, nous avons tous en nous une partie masculine et féminine. Dans sa fonction et dans le transfert, l’analyste peut tour à tour être paternel ou maternel, quel que soit son sexe.Est-ce à dire que le sexe réel de l’analyste n’a pas d’impact sur la cure ou que le sexe du patient n’a pas d’impact sur l’analyste ?C’est à ces questions que tentent de répondre Brigitte Dohmen et Jacques Van Wynsberghe. Après un détour par l’éthologie, Jacques Van Wynsberghe aborde le concept de bisexualité psychique. Ils nous parlent ensuite tous deux des observations tirées de leur clinique et qui montrent une différence. Brigitte Dohmen réfléchit sur l’impact du sexe de l’analyste chez les patients pré-oedipiens et chez les patients oedipiens. Ils terminent par des vignettes cliniques qui mettent cette question en évidence.

Bonne lecture.

Brigitte Dohmen

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