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ÉDITORIAUX de la Revue

Après une longue attente, dont nous prions le lecteur de nous excuser, nous sommes enfin en mesure de vous présenter cette deuxième revue sur le thème de la violence. Voici donc notre cuvée 2004 – 2005, dont nous avons rassemblé deux numéros en un seul volume plus important ; ce sera d’ailleurs dorénavant le cas lors de nos prochaines parutions. Nous clôturons ainsi notre vaste recherche sur le phénomène de la violence, poursuivie dans différents secteurs du champ social et analysée sous des angles parfois inattendus Francis Baudoux donne d’emblée le ton, avec un texte très personnel et particulièrement  engagé sur « la violence initiante », dans lequel il nous explique comment des années de divan, de psychodrame lacanien et de travail bioénergétique sous toutes ses formes ne l’ont pourtant jamais enraciné dans le terreau d’une école. Psychothérapeute sans appartenance, il a finalement senti que sa maison à lui était un « temple maçonnique ». Bien qu’il y soit entré en 1967, ce n’est qu’aujourd’hui qu’il se sent la liberté intérieure, la capacité et le désir de partager avec les « profanes » la beauté de ce « Grand Livre aux XXXIII chapitres ». Après le récit détaillé de son itinéraire personnel, il nous ouvre la porte de ce monde initiatique étrange, articulé autour de l’axe « meurs et deviens » et héritier de cette tradition selon laquelle « un des chemins de la maîtrise de soi  passe au travers de l’ultime lâcher prise pour re-naître et se développer vers la lumière ». La « radicalité violente » de ce postulat valorise des outils symboliques initiants, tels ceux du meurtre et du sacrifice rituels, et l’on ne peut que reconnaître la convergence de cette voie avec celle de tout chemin initiatique, dont celui de la thérapie…

C’est dans un tout autre univers que nous convie Luc Laurent, qui nous livre une réflexion et un témoignage captivants sur la violence au cœur d’une institution pour enfants et adolescents. Après une description de l’I.M.P. où il exerce et un survol des concepts auxquels il se réfère, il illustre son propos par quelques situations bouleversantes révélant différents types de violences ou du moins de potentialités violentes. Il distingue enfin plus systématiquement plusieurs sortes de violences en institution. Après avoir souligné que les institutions elles-mêmes sont intrinsèquement violentes, il décrit les violences « ordinaires », puis celles induites par les problématiques caractérielles dont le sens s’inscrit dans une répétition transgénérationnelle. Son propos ne se limite pas à ce seul inventaire : il trace aussi pour nous quelques lignes directrices ouvrant la porte non seulement à une meilleure compréhension de ce qui est en jeu, mais surtout à une subjectivation soutenant la fonction de représentation chez ces adolescents en mal de symbolisation.

Danièle Deschamps nous revient avec un article interpellant où elle donne à réfléchir sur un thème qui lui est cher, celui du trauma. Dans les situations d’urgence où il est difficile de « penser l’impensable », elle souligne l’inadéquation de cette pression collective qui impose de « parler son trauma », y percevant même une espèce d’injonction sociale paradoxale visant à une pensée unique. Son texte est le patient développement de cette intuition où elle ose « penser des germes de pensée subversive », en référence à  la place que peut et devrait occuper la fonction psychanalytique dans notre société. « Comment rendre vie à ce qui semble mort ? Comment symboliser l’effraction insymbolisable ? » Nous avons ici un avant-goût du dernier ouvrage passionnant de Danièle Deschamps, L’engagement du thérapeute, dont nous saluons la sortie cette année chez Erès et dont vous trouverez une présentation en fin de volume.

Régina Goldfarb, quant à elle, aborde le thème de la psychose chez les personnes âgées, sujet qu’elle connaît bien puisqu’elle en a une longue pratique. Autre forme insidieuse de violence que ce rapide étiquetage en diagnostic psychiatrique de troubles dus tout simplement à l’angoisse de vieillir ! L’hypothèse que l’auteur émet est en tout cas des plus intéressantes ; se basant sur son expérience personnelle ainsi que sur les écrits de nombreux spécialistes dans le domaine, elle développe l’idée qu’en l’absence d’antécédents psychiatriques, l’on se trouverait en présence, non pas d’une psychose, mais plutôt d’une réponse propre au grand âge face à un vécu de pertes sensorielles et motrices, dans le cadre d’un désert relationnel et sur fond d’angoisse fondamentale insoutenable. Plutôt que psychotiques, ces personnes vieillissantes ne seraient-elles pas plutôt folles d’angoisse et d’effroi face à leur vieillissement et surtout face à la proximité de leur propre mort ? Il y a de quoi, en effet…

Le dernier article aborde une ultime forme de violence, aussi incontournable que celle de la nature puisqu’il ne s’agit rien de moins que de celle de la naissance ! Encore est-il possible de la rendre plus confortable, ce qui est loin d’être le cas. Ce sont deux jeunes sages-femmes, Alexandra Segonne et Emilie Stevens, qui élaborent cette salutaire réflexion sur la grossesse et l’accouchement. Partant du constat qu’avec l’apparition de l’échographie et du diagnostic anténatal, les professionnels de la naissance doivent pratiquer de plus en plus d’actes médicaux – sur une femme qui se découvre de plus en plus sensible, de même que son fœtus, – les deux auteurs se posent la question de l’adéquation des techniques utilisées actuellement. Ces gestes censés apporter une protection médicale sont-ils réellement sans conséquences ? Tient-on compte de la souffrance physique et psychique que ces actes apparemment anodins peuvent infliger à la mère et à son fœtus ? Leur observation du milieu médical, où des soins sont parfois prodigués sans douceur, les ont en tout cas amenées à s’interroger sur les conséquences de ces gestes. Leur remarquable travail de recherche les a aussi conduites à explorer différents champs de la périnatalité, tels le lien mère/fœtus, la vulnérabilité de la femme enceinte, les différents vécus du fœtus lui-même et les impacts des actes obstétricaux sur l’ensemble de ces paramètres. Bien qu’il soit d’une taille particulièrement imposante, nous avons jugé bon de publier l’intégralité de ce travail ainsi que son annexe, tant sa qualité nous semble mériter notre intérêt. Merci à elles.

Je ne pourrais terminer cet éditorial sans signaler que cette année, qui fut décidément très prolifique pour les membres de notre société, a aussi vu la parution d’un autre ouvrage, chez Amyris cette fois, Trois fées pour un plaidoyer, dû à la plume de Brigitte Dohmen, Corine Gere et Christiane Mispelaere, toutes trois également de notre école et dont une note de lecture rend compte en fin volume. Hommage soit rendu à ces défricheuses et empêcheuses de tourner en rond !

Bonne lecture ....

Jacques Van Wynsberghe

 

 

Dans la lignée de notre cycle de conférences actuellement en cours, « La psychothérapie au XXIème siècle », nous avons décidé de centrer nos prochaines revues sur le thème des psychothérapies d’aujourd’hui. Ce sera également l’occasion de vous présenter le travail en psychothérapie psychanalytique à médiations de quelques thérapeutes qui se sont penchés sur des problématiques bien spécifiques de la clinique de patients adultes.

Dans son article sur la dépression post-partum, Corinne Gere, gynécologue et psychothérapeute membre de notre école, aborde avec finesse la problématique des mères qui sombrent dans un état dépressif après la naissance de leur enfant.
Difficile de résumer un texte aussi dense, qui reprend les différents processus psychiques menant à ce paradoxe d’une heureuse naissance source de tant de tristesse et de désespoir !
Explorant les aléas de ces cheminements singuliers, déchiffrant notamment les chemins imprévisibles des transmissions mère-fille, elle examine tous ces doutes qui assaillent la future mère, sa culpabilité, son ambivalence, ses deuils, ses conflits intrapsychiques, ses manques, etc.
Les cas cliniques qu’elle présente et la manière dont elle aide ces jeunes femmes à sortir de leur état dépressif témoignent de l’ampleur et de la difficulté de la tâche ainsi que de sa lucide compréhension des processus à l’œuvre.
Avec grande simplicité, elle s’autorise aussi un certain dévoilement personnel, nous communiquant ses propres incertitudes, ses questionnements et les impasses dans lesquelles elle s’est retrouvée, pour nous faire mieux percevoir la cruelle ambivalence qui déchire ses patientes.
Histoire à suivre, et à poursuivre, assurément.

Marie Liebert, membre également de Psycorps, nous présente ici une vision très sensible du traitement des conduites addictives. À partir de l’histoire d’un cas clinique qu’elle développe largement, elle nous fait partager sa conception du suivi de l’alcoolisme, dont on sait à quel point il s’agit d’un exercice difficile et périlleux.
Loin des approches classiques comportementales ou rééducatives — voire même parfois autoritaires ou dictatoriales — elle nous montre non seulement combien l’instauration d’une forte relation duelle permet l’ancrage d’un lien d’attachement solide, mais surtout comment y parvenir, ce qui pose habituellement le plus de difficultés…
En un patient apprivoisement, elle tisse sa toile soutenante et enveloppante pour réchauffer et nourrir celle qui a si soif… de présence et d’authenticité, sans pour autant se laisser piéger dans les méandres sournois des manipulations perverses, coutumières de ce type de pathologie.

Le style poétique qu’elle donne à son texte est par ailleurs une métaphore subtile de sa stratégie d’approche : des petites touches discrètes qui, pas à pas, amènent la patiente à pouvoir enfin se déposer dans un espace où elle se sent contenue. En plus de la découverte d’un cas clinique passionnant, nous pouvons savourer tout le plaisir d’un récit où, mieux qu’aucun développement intellectuel, la poésie trouve les mots justes pour retracer la tragédie de l’enfer alcoolique, ainsi que la voie de sa Rédemption. Ne nous en privons pas !   Pour ma part, je suis heureux de pouvoir vous faire découvrir un psychanalyste étonnant qui, bien que solidement implanté dans la Société Internationale de Psychanalyse, a l’audace de réélaborer complètement, tout en maintenant une continuité avec Freud et Bion, les concepts de base de la psychanalyse.

Avec Antonino Ferro, c’est donc bien à un psychanalyste d’aujourd’hui que nous avons affaire, à un véritable thérapeute qui décape et révolutionne la psychanalyse classique en élaborant une quasi nouvelle topique, celle de la narrativité en séance, celle de la relation comme média central, celle de l’inventivité et de la spontanéité au service du patient.
Après avoir exposé son modèle d’écoute, qu’on pourrait appeler « modèle d’interrelation émotionnelle du couple analytique », je développerai certains points plus théoriques, comme l’utilisation des concepts d’identification projective et de champ analytique tels qu’il les conçoit, le principe d’interprétation non saturée, le travail du rêve, et surtout l’importance de la rencontre émotionnelle avec le patient.
L’attention portée par Ferro aux micro-transformations en séance – aux micro-processus où se déroulent pour lui les véritables transformations, celles qui sont réellement aidantes pour le patient – sera aussi au cœur de cette présentation.
Un petit appendice sur les problèmes et risques de la psyché au travail méritent certainement un petit détour pour tous ceux qui partagent avec nous cette noble profession de psy.

Enfin, nous inaugurons dans cette revue une nouvelle rubrique « Tribune », où il sera possible de débattre de questions d’actualité.
Le milieu psy ayant été fort secoué ces derniers temps par les oppositions criantes qui se sont manifestées entre différents courants de la psychothérapie – comme en témoignent d’ailleurs les nombreux ouvrages polémiques parus sur le sujet, dont le déplorable « Livre noir de la psychanalyse » – nous avons jugé opportun de reprendre dans cette rubrique quelques réflexions plus centrées sur l’aspect sociétal de la souffrance humaine.

Francis Martens, psychanalyste, anthropologue et chroniqueur régulier de quelques grands titres de la presse francophone, s’est interrogé avec perspicacité sur les raisons de ces malaises, et principalement dans son article « Santé mentale, santé sociale : Y-a-t-il un gène du chômage ? », où il interpelle le monde politique sur les questions d’objectivité et d’évaluation de la santé mentale. « Allez donc démontrer l’amour de Jean pour Jeannette… Allez prouver que le quintette avec clarinette de Mozart, Koechel 581, est un pur chef-d’œuvre … Impossible bien sûr – bien que là soient nos raisons de vivre. Toute pratique issue d’une théorie incapable de prendre en compte nos raisons de vivre peut nuire gravement à la santé. »
Par ailleurs, dans son article « Psychanalystes sur le divan du politique : questions de mots, questions de sens, questions d’intelligibilité », il explore avec humour et érudition le fossé qui sépare la langue – souvent de bois, il faut le reconnaître – de certains psychanalystes, et le discours pragmatique des politiques, relayant l’homme de la rue. Le tout suivi d’une annexe étonnante sur l’étymologie du mot « thérapeute ».

Suit un texte de Brigitte Dohmen, qui lutte depuis plusieurs années pour la juste reconnaissance des psychothérapeutes, et qui nous livre ici un état provisoire de la question aujourd’hui.

Bonne lecture,

Jacques Van Wynsberghe

Dans notre société, qui connaît aujourd’hui des transformations dont le rythme va croissant, on peut constater que le modèle classique de la névrose, établi par Freud, concerne de moins en moins de patients, tandis que les « pathologies des limites » prennent de plus en plus d’ampleur. L’effondrement dépressif nous menace plus que jamais, et les fragiles limites entre soi et autrui, entre penser et agir, se désintègrent d’autant plus facilement que la société environnante ne fournit plus guère de contenance psychique aux nouvelles générations.

Il ne suffit plus de regarder ces patients comme « différents », il est temps de reconsidérer nos modèles et de réinventer de nouvelles formes de thérapies adaptées à notre nouveau siècle.
C’est à cette tâche que se sont attelés les divers auteurs de cette revue, à partir de leur champ de travail respectif.

Sander Kirsch, dans son article bien à propos sur les « implications psychothérapeutiques dans un monde en pleine transition » , introduit notre thème avec force. En retrait de notre société hypercompétitive à l’occasion d’une année sabbatique, il a pu mesurer lors de son retour dans notre culture l’ampleur des changements en cours, non seulement dans la société environnante, mais aussi chez les patients qui se décident à fréquenter nos cabinets de consultation. Ces « nouveaux patients », déroutants à plus d’un titre – par exemple par l’inexistence du simple respect d’autrui ou l’absence de culpabilité –, viennent également avec une autre demande : ils cherchent moins à être accompagnés dans leur analyse qu’à être soutenus et « réparés » rapidement.
L’auteur décrit d’abord ces formes de « perversion de la relation », ainsi que la notion de « miroir fissuré », pour ensuite développer sa conception d’une psychothérapie basée sur un travail analytique en face à face, plus adaptée à ce type de problématique. Il montre combien la thérapie doit devenir un espace privilégié de présence, de cohérence et d’intégration des valeurs de la communauté si l’on veut pouvoir présenter à cette nouvelle génération de patients un autre miroir capable de les soutenir dans la recherche du sens de leur vie. Bien plus, il incite les analystes à sortir de leur cabinet pour s’engager pleinement dans la cité. Enfin, suite à une expérience chez les Shuars d’Amazonie qui l’a profondément remué, il va encore plus loin – mais c’est une ligne que d’aucuns ne franchiront pas – en se demandant si ce ne serait pas le soin de « l’âme » elle-même qui serait à introduire dans notre écoute psychanalytique.

Un texte engagé donc, emprunt de sagesse et aux accents quelque peu prophétiques, qui ne peut que nous interpeller.

Marianne Dalmans, qui travaille au sein d’un collectif contre les violences familiales et l’exclusion, s’est spécialisée dans l’accompagnement des femmes en détresse profonde : femmes battues, violées, humiliées. Son article « Les poupées abandonnées » – que ne renierait pas Ferenczi, lui qui faisait montre d’une tendresse particulière pour ces patientes désemparées – témoigne de son profond engagement auprès de ces « laissées pour compte ». À contre-courant d’une pensée usuelle, et échappant ainsi à une vision émotionnelle et manichéenne du problème, elle montre que bien que ces dernières soient de vraies victimes de leur histoire familiale, elles n’en participent pas moins activement à l’entretien de leur scénario destructeur.
Au-delà de sa tentative d’élaboration théorique de la construction psychique de ces mutilées de l’enfance, c’est surtout la description détaillée de ses deux situations cliniques, Anna et Emma, qui nous permet d’accéder au mieux à l’intime de cette relation privilégiée. Nous la suivons dans les méandres de cet itinéraire tortueux, où elle nous fait haleter, et parfois frémir, à l’évocation des mille et un dangers encourus par ses protégées. Nous sommes avec elle, pour elles, heureux et déçus – furieux même parfois de nous retrouver aussi impuissants face à ces répétitions mortifères –, mais fiers aussi de partager comme elle un métier si humain. « Cours Lola, cours » nous évoque ces « Rosetta » de chair et de sang…

Merci, Marianne, de nous rappeler, comme Ferenczi, que la vérité est du côté du Sujet, toujours.

Manuelle Krings, psychiatre dans un centre de vie pour adultes psychotiques, nous livre ici, avec son texte « Eppur si mueve », une première mouture de sa réflexion sur l’approche psychothérapeutique de la psychose. Sujet délicat s’il en est, et combien complexe ; car quand l’association libre n’opère pas, comment rester psychanalyste et continuer à tenir compte de l’inconscient ? Et que faire du transfert ? En un mot : comment penser le traitement de la psychose ?
Le sujet psychotique, nous dit Manuelle Krings, n’a que faire du soignant et encore moins de son titre. Il ne s’agit donc pas de se mettre en position désirante par rapport à lui, mais au contraire de se situer comme objet (objet « petit a », nous sommes chez Lacan…) autour duquel le patient va éventuellement pouvoir organiser son délire. C’est en effet la matrice de cet objet « a » – qu’on pourrait aussi appeler « objet transitionnel » – qui a manqué au psychotique.
Pour ce faire, il est indispensable de ne pas être seul, et de permettre au patient de réaliser un « transfert dissocié » sur plusieurs membres de l’équipe de soin qu’il aura lui-même choisis ; c’est alors la structure collective qui opère comme système de médiation.

L’auteur nous invite donc à une réflexion salutaire, nous mettant en garde de ne pas nous laisser séduire par des pratiques basées sur la normalisation ou la réadaptation, et d’ainsi risquer de manquer notre rencontre avec le patient psychotique.

Danièle Deschamps nous revient avec un texte innovant sur l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), méthode thérapeutique originaire d’outre atlantique et largement médiatisée chez nous par David Serban Schreiber dans son premier best-seller Guérir. Dans la lignée de ses recherches sur le trauma, elle nous montre comment cette approche, généralement appliquée au traitement symptomatique des traumatismes réels, peut être harmonieusement intégrée dans une psychothérapie psychanalytique au long cours. Au même titre que d’autres médiations, telles que la relaxation ou le dessin, elle utilise l’EMDR pour tenter de « mettre en forme cet indicible, cet impensable à retrouver » quand les mots ne sont pas là pour le dire, afin d’entrer dans ces zones profondes enkystées dans le corps.
Démarche courageuse que d’affronter les sacro-saints dogmes d’une certaine psychanalyse bien pensante, et d’arpenter des chemins de traverse pour faire progresser nos théories ! Danièle Deschamps s’engage en tout cas, et revendique même, dans la lignée de Joyce Mc Dougall, cette position d’une « certaine anormalité » afin d’élargir notre vision du monde.

Elle accepte aussi – et c’est assez rare que pour le souligner – de s’exposer plus personnellement en nous dévoilant un compte-rendu détaillé d’une séance de thérapie, ce qui nous permet de réellement en apprécier le développement.

Régina Goldfarb repoussant un peu plus loin les limites de la psychothérapie, nous livre ici une réflexion poignante sur le vécu du temps chez la personne âgée, et démonte avec brio, si besoin en était encore, l’affirmation erronée de Freud selon laquelle l’analyse des personnes âgées n’est pas indiquée. Aujourd’hui, elles consultent – et nous savons que demain elles seront de plus en plus nombreuses à le faire –, bénéficiant avec bonheur de l’aide du psy.
Mais au-delà de la réalité de ces situations cliniques dont les bribes de récit émaillent tout son article, c’est un miroir sans concession que l’auteur nous donne à observer, et chacun de nous y retrouvera – avec effroi parfois – une image de son propre futur ; ce XXIème siècle ne nous verra-t-il pas tous mourir, puisque « le compte à rebours a commencé » et que le temps n’est pas infini ?
Ce futur, nous pourrons décider de le traverser, ou en le subissant, ou selon un temps pleinement vécu. Pour éclairer ces différentes alternatives, Régina Goldfarb appellera à la rescousse maints romanciers et philosophes illustres, dont Albert Cohen ou Herman Hesse, pour ne citer qu’eux. Mais c’est la célèbre Colette qui nous dispensera les plus beaux germes d’espoir pour une vieillesse heureuse, au point que celle-ci nous apparaîtra comme douce voire même enviable !

Une prouesse, n’est-ce pas ?

Connaissez-vous Judith Dupont ? Le texte de la conférence qu’elle a donné à l’APPPSY en juin 2007 est un petit bijou de tolérance et d’ouverture, et c’est un grand honneur pour nous, « néo-férencziens », qu’elle nous ait fait la confiance d’être publiée dans notre revue.
Cette grande dame de la psychanalyse, nièce de Michael Balint, est en effet l’héritière spirituelle de Ferenczi ; éditrice en outre de la revue Le Coq Héron, elle pratique le métier d’analyste à Paris depuis plus de cinquante ans avec des adultes et des enfants. Son témoignage a donc pour nous des accents de transmission testamentaire ; par son intermédiaire, c’est en effet Ferenczi en personne qui semble nous interpeller pour nous rappeler la priorité absolue de la personne du patient sur les réifications poussiéreuses de la théorie. Au diable les poncifs, les dictats et autres fétichismes stériles !

Judith Dupont réaffirme la primauté de la relation et du « bon sens » dans cette aventure humaine qu’est la psychanalyse.
Dans son texte qui porte sur « Ce qu’est psychanalyser », elle passe en revue les différentes composantes de cet art – la formation, la cure analytique, le cadre, l’atmosphère, les moments-clés –, pour en extraire à chaque fois une vision originale et inventive, nous invitant à être nous-mêmes créatifs, car « si on analyse surtout avec sa tête, on soigne avec tout ce qu’on est ».

Je remercie au passage Francis Martens, président de l’APPPSY et collaborateur attentionné de notre revue, qui nous a donné accès à ce document et dont le préambule au texte de la conférence mêle – comme à l’accoutumée – à la pertinence du propos un humour réconfortant.

Pour ma part, je me suis penché sur une double question dont les corrélats m’apparaissent intimement liés : l’avenir de la psychothérapie et l’intégration des approches. En effet, la psychothérapie n’échappe pas aux bouleversements qui traversent notre époque, et les personnes qui désirent consulter sont tiraillées entre une multitude d’approches, toutes issues des principaux courants fondateurs que sont la psychanalyse et la thérapie cognitivo-comportementale. L’on ne peut que s’interroger sur la forme que prendra la psychothérapie de demain. Va-t-on assister à une prolifération encore plus exponentielle des écoles, ou au contraire à une recentration de celles-ci autour d’un tronc commun rencontrant un certain consensus ?
Comment comprendre d’ailleurs ce foisonnement actuel des thérapies ? Et comment s’y retrouver parmi toutes ces nouvelles approches qui mêlent psychanalyse, spiritualité, travail corporel, coaching, vies antérieures, chakras et catharsis ? Toutes questions qui seront abordées dans cet article, notamment en explorant les types de croyances ou de mythes sous-tendant ces différentes approches, et les dérives auxquelles elles peuvent conduire.

Nous pourrons aussi mesurer tant l’intérêt que les limites des principales thérapies actuelles, dont chacune est certes intéressante, sans qu’aucune ne soit néanmoins entièrement satisfaisante. Vaste sujet !

Voilà donc une série d’articles originaux, engagés, interpellants, mais aussi émouvants ; j’espère que vous trouverez autant de plaisir à les lire que j’en ai eu à les découvrir.

Bonne lecture,

Jacques Van Wynsberghe

 

Le psy peut-il rester neutre dans la société d’aujourd’hui ?

S’il y a un thème qui nous interpelle depuis longtemps, c’est bien celui-là et, déjà en 2006, Francis Martens n’écrivait-il pas dans notre rubrique « Tribune » : « Dans quelle pièce jouons-nous ? S’agit-il de maintenir l’ordre ou de répondre à la souffrance ? En quoi collaboronsnous à l’aliénation collective ? » Plus loin, gardien de l’éthique, il tentait de réveiller nos consciences avec vigueur : « Praticiens de la santé mentale, il importe que nous répercutions vers le politique ce que le côtoiement de la souffrance individuelle nous apprend de la misère collective. » Ce thème de l’engagement du psy dans le social n’est-il pas encore bien plus d’actualité aujourd’hui, avec tous les bouleversements que traverse notre monde en véritable état de choc traumatique ?

D’un point de vue fondamentaliste, Lambros Couloubaritsis, philosophe, écrivain et chercheur infatigable, explore avec pertinence la question des facteurs qui rendent impossibles la neutralité du psy.
Même si l’on peut rêver d’un thérapeute idéalement neutre (mais estce vraiment un idéal ?), l’auteur démontre qu’en réalité cette neutralité n’existe pas et ne peut exister. Impossible de résumer ici toute la complexité d’une pensée dont le fil se déroule tout au long d’un article très dense, mais je vous en livre juste un court extrait éloquent : « L’inaccomplissement des pulsions n’est plus limité à la sexualité ou à des désirs dérivés de substitution, mais à la complexité du monde, qui bouleverse profondément le psychisme en lui refusant la sérénité et la stabilité. » Il y a donc matière à penser autour de cette question, et Lambros Couloubaritsis, à l’instar d’une sonde intergalactique qui en progressant dévoile toujours un peu plus de nouveaux univers, nous amène dans des sphères qui élargissent considérablement notre vision de la psychothérapie.
Dans une perspective diamétralement opposée et en prise directe avec la réalité de notre monde économique, Patrick Mesters, neuro-psychiatre spécialisé dans le traitement du « burn out », met en lien l’épuisement professionnel dont sont victimes de plus en plus de travailleurs et l’effondrement de valeurs éthiques qui caractérise notre société d’aujourd’hui.
Vu la profonde crise mondiale à laquelle nous sommes actuellement confrontés, ce phénomène ne peut que s’amplifier, et l’on mesure ici tout l’intérêt de cet article.
Saviez-vous que le burn out, qui affecte étrangement les plus doués et les plus performants d’entre nous, n’est ni une maladie ni une dépression ? Il s’agit plutôt d’une forme de stress caractérisée par un état de crise qui force la personne à s’arrêter pour prendre soin d’elle avant que la situation ne dégénère en maladie plus grave.
L’auteur décrit plus précisément les facteurs personnels et environnementaux prédisposant au burnout, les critères de diagnostic, les conséquences et, enfin, les remèdes à appliquer.
L’ensemble de l’article, « frappé au coin du bon sens », a certes des accents très comportementaux ; il possède la qualité précieuse de nous éclairer sur la réalité de cet épuisement qui affecte nombre de ceux qui nous consultent.

Luc Laurent, qui collabore régulièrement à notre revue, présente ici un texte de maturation où il nous transmet l’essence de son travail d’analyste, et dont le titre à lui seul est déjà tout un programme : « Sentiment d’aliénation et enjeu éthique ». Ce n’est pas rien que de mettre en mots ce parcours essentiel où le thérapeute tente d’être le passeur d’une traversée toujours éprouvante pour les deux protagonistes de l’aventure !
C’est dans cette tension entre travail d’altérité et travail du négatif que l’analyste doit se frayer un chemin toujours unique pour desserrer le noeud de l’aliénation du patient et ouvrir la voie d’un dégagement et d’une reprise évolutive. Il se présente ainsi comme un opérateur éthique, conscient de sa responsabilité face à cette irréductible réalité du manque et s’engageant pleinement dans l’écoute d’une vérité désaliénante. La restauration de cette liberté intérieure ne peut s’opérer qu’en reconnaissant le pouvoir de la communication archaïque et qu’en acceptant – tant pour l’analyste que pour le patient – de retraverser quelque chose de sa propre histoire traumatique. Ceci implique la levée du déni – « le mensonge qui protège » – et le renoncement à la jouissance incestuelle. Impossible donc de faire l’économie de l’angoisse et de la souffrance, et tout le travail consistera pour le patient à passer de la plainte à la reconnaissance de sa participation subjective sur la scène de son théâtre intérieur, pour vivre une expérience salvatrice de traversée de l’épreuve aliénante.
Un texte fouillé, parfois aride, dans la digne filiation lacanienne, mais qui fait la part belle à l’archaïque et à ses manifestations dans le contretransfert, ce qui est une ouverture manifeste du champ lacanien classique aux approches plus ferencziennes. Dans cette synthèse riche, Luc Laurent parvient à relier entre eux des concepts que la théorie pure aurait eu tendance à exclure. Une gageure, bravo !

Si le texte que nous propose Alain Amselek est assurément d’un abord difficile, il mérite cependant que l’on persévère quelque peu dans la lecture car l’ouverture qu’il apporte permet de mieux étayer les fondements de notre vision de la psychanalyse.
Discourir sur la Vérité peut nous sembler assez éloigné de notre pratique et plutôt appartenir aux cercles d’intellectuels de hautes écoles, et pourtant… Distinguer le vrai du réel n’est-il pas au coeur de notre travail quotidien ? Que le patient puisse trouver « sa » vérité n’en est-il pas le but ultime ? Avec la « vérité du sujet » revient aussi, et c’est essentiel, la « vérité de la vie » – trop souvent évacuée par les « savants de la vie » justement, qui l’ont exclue de leurs laboratoires pour mieux la réduire à de l’inerte objectivable…
Après une approche fouillée des philosophies de la raison, un détour par la physique quantique, entre autres, permet à l’auteur d’asseoir tout le développement de sa thèse, à savoir que la vérité est « plurielle, mobile, équivoque et paradoxale », et qu’un objet peut avoir « plusieurs réalités distinctes et non superposables, qui ne sont pas plus vraies les unes que les autres ».
Il nous montre que, dans l’optique psychanalytique, « la vérité n’existe qu’à travers le voile, le semblant et le mensonge », car l’analyste « se meut souvent d’erreur en erreur, d’illusion en illusion, de dérive en dérapage, et la vérité du patient surgit toujours où il ne l’attend pas (…) Elle ne peut être que fugace, partielle et plurielle (…) toujours en mouvement et changement, car c’est là le propre de la vérité ».
Un des paradoxes de l’auteur – pointons-le puisqu’il les affectionne particulièrement –, est cependant d’insister sur la prééminence du vécu sensible et sur l’inanité de l’intellectualisme, à travers un texte particulièrement érudit où la haute voltige intellectuelle le dispute au funambulisme physico-philosophique. Pour lecteur assidu et averti donc, à savourer…

Brigitte Dohmen nous revient en force dans ce numéro, avec deux articles bien étoffés et très différents l’un de l’autre.
Dans le premier, intitulé « Corps, tranfert et contre-transfert », elle trace un tableau assez exhaustif du concept de psychothérapie psychanalytique à médiations, et plus particulièrement au travers de la médiation corporelle. Retraçant le contexte historique et culturel de sa théorisation, elle reprend les éléments de base du cadre analytique tels que définis par Freud et ses disciples – le divan, la neutralité bienveillante, la règle d’abstinence, etc. –, pour ensuite les confronter à la réalité de la clinique d’aujourd’hui et à l’intérêt d’un abord corporel de la thérapie.
Établissant la place du corps dans l’analyse, elle examine avec beaucoup de finesse et d’à-propos les convergences et divergences avec la cure-type, soulignant les aspects spécifiques du transfert et du contretransfert d’une analyse à médiations.
Sa théorisation sur les trois sortes d’agirs (agir impulsif, agir-langage et agir-activateur) est particulièrement éclairante et démontre comment leur utilisation, notamment dans leur dimension symbolisatrice, s’inscrit pleinement dans une approche psychanalytique, redynamisant la cure et mobilisant l’affect des traces mnésiques du sujet.
Un chapitre sur l’intérêt de l’utilisation du toucher en thérapie ainsi que sur les limites de cette approche corporelle clôture cette magistrale présentation.

Dans un second article, très « politiquement » engagé celui-là – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous l’avons repris dans la rubrique « Tribune » –, Brigitte Dohmen met à notre disposition sa longue expérience de défenderesse du statut du psychothérapeute. Elle est en effet à l’initiative de la création de la « Plate-forme de la santé mentale » et elle s’est véritablement battue depuis des années dans différents cénacles – politiques et autres –, pour donner à ces praticiens un véritable statut, respectueux des pratiques, des orientations et des formations de chacun. L’originalité de son abord des choses consiste à mettre l’État et les Psys sur le divan – rien de moins ! Impossible de résumer ici un article foisonnant de détails, examinant les moindres recoins d’une question que l’auteur connaît parfaitement. Le compte-rendu de recherches menées au Canada, qui relèvent un écart entre la formation universitaire des psys et leur pratique, est particulièrement instructif.
Les diverses positions professionnelles face à cette question de la reconnaissance du titre de psychothérapeute sont examinées, et tout spécialement celles des cognitivo-comportementalistes et des psychanalystes, pour clôturer par celle de la Plate-forme de la santé mentale. De la belle ouvrage, à coup sûr !

Dans la même lignée, je me fais le porte-parole d’une réflexion élaborée en commun au sein de notre école autour de la question de la différenciation psychanalyse-psychothérapie psychanalytique. Il est en effet devenu indispensable de clarifier ce champ particulier de l’analyse qui est notre terrain d’application privilégié, et je reprends donc ici l’essentiel de notre positionnement quant au statut de la psychothérapie psychanalytique telle que nous la concevons.

Enfin, dans un article fort intéressant, Rosella Sandri nous montre comment la technique d’observation du bébé selon Esther Bick peut se révéler un instrument précieux pour affiner notre écoute du patient en analyse.
Être en contact avec une rythmicité primitive et des formes premières de temporalité peut en effet aider le couple analytique à se rencontrer en établissant un rythme commun qui, à l’image du bébé au sein, représente une première forme de dialogue. Temps de parole puis temps de silence, bruits corporels (gargouillis…), odeurs, tout cela contribue à instaurer un climat particulier où « des éléments sensoriels, émotionnels, verbaux et nonverbaux contribuent à l’installation d’un dialogue, au-delà des mots qui sont prononcés ». Tout comme une mère s’adapte à son bébé, l’analyste est amené à « s’accorder » – pour reprendre la terminologie de Stern – à son patient, en utilisant une intonation de voix, une tonalité affective ou certaines attitudes corporelles qui lui correspondent.
L’intériorisation de l’approche de l’observation du bébé permet donc à l’analyste d’accéder à des niveaux archaïques de la psyché. Certains aspects de la personnalité sont en effet étroitement liés à des expériences vécues dans la petite enfance, mais le patient adulte n’en garde que des traces d’un niveau très archaïque. Du matériel non élaboré remontera à la surface suite à l’impact émotionnel vécu dans la relation transférentielle et, si l’analyste a suffisamment pu développer cette sensibilité aux expériences primitives (et « l’observation du bébé » est certainement un des outils les plus appropriés pour cela), il pourra laisser naître en lui des images et des métaphores qu’il pourra restituer au patient.
Des cas cliniques très éloquents viennent illustrer le propos, qui ne manque pas d’emporter notre pleine adhésion puisqu’il corrobore les thèses que nous développons depuis toujours à Psycorps.

Une revue dense donc, multiple et ouverte comme nous les aimons, un cocktail puissant et réjouissant !

 

Jacques Van Wynsberghe

 

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