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ÉDITORIAUX de la Revue

Notre revue de printemps s’inscrit directement dans la lignée de notre dernière journée d’étude, dont le thème un brin provocateur était « Les psychanalystes ont-ils un sexe ? »

Ce numéro-ci s’intéresse plus précisément à la sexualité, et cela selon différents points de vue. Trois auteur(e)s féminin(e)s se penchent sur la sexualité féminine, telle que la théorisent des psychanalystes-femmes, et telle qu’elle peut être vécue par des femmes devenues mères ; une interrogation sur le « désir d’enfant », comme en point d’orgue, vient tout naturellement clôturer cette question. Pour la femme, à défaut d’être indissociables, sexualité et maternité semblent en tout cas bien étroitement liées…

Le dernier texte aborde un tout autre horizon, bien d’actualité en ces temps obscurcis par la montée des extrémismes dans le monde, puisqu’il explore les mécanismes complexes et inquiétants dont il est fait usage dans les relations perverses. J’ose espérer qu’il ne s’agit pas là du contrepoint masculin de la sexualité !

Régina Goldfarb, que nous saluons au passage comme nouvelle présidente de Psycorps, aborde en premier lieu toute la question du regard des femmes-psychanalystes sur la sexualité féminine, et nous assistons avec elle à un brillant panorama de l’histoire de la psychanalyse, vue sous l’angle de la pensée féminine.

Elle nous rappelle d’abord des points essentiels du développement psychosexuel tel que théorisé par Freud, et notamment l’hypothèse d’un monisme sexuel : n’existe au départ qu’un seul sexe, le sexe masculin, qu’on a ou qu’on n’a pas. L’on comprend que, pour le fondateur de la psychanalyse, les femmes soient toujours restées un « continent noir  »… A elles donc d’en sonder les rivages ; c’est ce que feront Hélène Deutch, Karen Horney et Mélanie Klein.

Régina Goldfarb nous en dresse un tableau vivant, montrant combien l’élaboration théorique vient s’inscrire dans un parcours de vie particulier, parfois édifiant.

Hélène Deutch ouvre la voie. Pour elle, « seule une femme peut comprendre une femme », et elle publiera le premier livre d’une psychanalyste consacré à la psychologie féminine. Se situant dans la ligne de pensée de Freud, elle se centre comme lui sur le complexe de castration, « base de toute discussion de la féminité » et, à propos du sexe de la femme, elle parlera même de la « réalité de son handicap physique »! Tout est cependant analysé en détail, de la défloration à la ménopause et elle sera le précurseur des théories actuelles sur l'origine psychique des troubles gynécologiques. Elle insistera aussi sur le rôle fondamental de la mère dans le « devenir femme et mère de sa fille ». Et pourtant, bien que femme extrêmement originale ( je vous laisse la surprise de découvrir en quoi…), elle n’a jamais osé affirmer face au Maître les développements théoriques qu’elle laissait cependant entrevoir.

Karen Horney, elle, entreprit d’élaborer son propre système de pensée, et cela en toute indépendance. Elle sera la première femme à oser critiquer ouvertement certaines hypothèses de Freud, jetant ainsi un éclairage neuf, voire révolutionnaire, sur la théorie classique : elle réfutera le monisme sexuel masculin. Pour elle, l’envie de pénis est secondaire ; la fille est d’abord et dès le début féminine. Karen Horney sera mise à l’écart de la Société de Psychanalyse…

Mélanie Klein, enfin, « ouvrira l’investigation des psychanalystes aux relations précoces de l’enfant avec ses images parentales ». Elle attirera l’attention sur l’existence d’un monde interne chez le nourrisson dès les premiers mois de la vie, et sur le rôle essentiel de la relation avec la mère. De plus, pour Mélanie Klein, « ce n’est pas la peur de la castration qui conduit l’enfant à renoncer à ses désirs oedipiens, mais bien l’amour pour les parents et la peur de les détruire ». Nous voilà, à mon sens, dans une pensée toute féminine ; à vous d’en juger à la lecture de cette précieuse contribution.

Catherine Bergeret-Amselek nous vient de Paris ; elle a publié Le mystère des mères, chez Desclée de Brouwer, et elle était donc toute indiquée pour nous faire partager ses réflexions sur les « vissicitudes de la sexualité à la maternalité ».

Elle nous montre dans son article aux accents parfois passionnés comment la sexualité féminine se transforme et s’exprime dans un « registre autre que purement génital quand une femme se lance dans la maternité ». Elle y fait le lien entre la demande sexuelle et une demande bien plus archaïque de confirmation existentielle, et décrit la sexualité des femmes en « maternalité » comme une sexualité « à la fois prégénitale et génitale, infiniment exacerbée, orale, (…) où toutes les pulsions du tout-petit en nous par rapport au sein de notre mère et à son corps tout entier sont mises à jour ». Elle y parle de voracité sexuelle, de fusion cosmique, d’orgasmes violents et infiniment voluptueux… Tout un programme !

Elle précise qu’à l’occasion de la « crise de la maternalité » s’entrouvrent des portes : « c’est la crypte des mères qui s’ouvre. » Lorsque la femme devient mère, elle sera aux prises avec un bouleversement psychique, corporel et biologique intense, comportant des états originaires infiniment effractants, susceptibles de faire vaciller son identité profonde : la maternalité propulse ainsi au cœur de la question de la vie et de la mort. Dans ce déferlement pulsionnel, il y aura remaniement libidinal, et l’intense circulation affective à l’occasion de la suite de renoncements et de deuils à intégrer permettra d’effectuer cette bascule des générations.

Brigitte Dohmen, que nous remercions chaleureusement pour l’immense travail réalisé durant toutes ces années en tant que présidente de notre association, poursuit avec son remarquable article sur le désir d’enfant l’ensemble de ses réflexions autour de la naissance. Question large et complexe, épineuse s’il en est, souvent débattue, mais ici finement analysée et synthétisée en un texte que nous vous invitons chaudement à découvrir.

Qu’est ce désir, d’où provient-il, que représente-t-il ? « Il s’origine dans notre histoire personnelle et dans celle de l’humanité », nous dit l’auteur, qui en développe les aspects plus inconscients, les reliant notamment aux désirs infantiles non réalisés ainsi qu’aux registres narcissiques et oedipiens.

Toute la problématique de l’infertilité, avec les obstacles inconscients à la fécondité, ainsi que l’attitude parfois toute-puissante de la médecine sont également abordés.

Maurice Hurni et Giovanna Stoll, enfin, nous viennent eux de Suisse, et se sont surtout fait connaître par leur incontournable ouvrage La Haine de l’amour, paru chez L’Harmattan en 1996.

Les auteurs nous introduisent à un monde à la fois proche et dérangeant, que nous cotoyons souvent sans le savoir : celui de la perversion relationnelle. Au départ sexologues et thérapeutes de couple, c’est à partir de ce lieu qu’ils organisent leur pensée ; mais ne sommes-nous pas tous confrontés, de près ou de loin, à des couples ou à des familles ?

La relation perverse à l’intérieur du couple illustre en tout cas de manière lumineuse ces rapports de destructivité, de déni et de falsification qui caractérisent la relation perverse narcissique. Comme le dit Racamier, « On ne sort ni heureux ni grandi d’une telle lecture, car la perversion soulève effroi et répulsion »; mais nous avons enfin les moyens d’y voir un peu plus clair : l’article a en effet l’intérêt de nous montrer et de nous faire entendre la face cachée de ces relations, qui se conjugent sur le mode de la perversion et de l’abus. Les auteurs nous entraînent dans la clinique de l’incestuel et dans les méandres de ses développements théoriques : la paradoxalité, la tension intersubjective perverse, les expulsions psychiques et les incestualités etc.

Tout ceci ne les empêche pas de terminer sur une note positive, en nous contant l’histoire du romancier Jules Renard, dont la vie illustre bien « les incroyables ressources dont dispose la nature humaine pour faire face aux obstacles de toutes sortes qui l’entravent dans son développement ». Bel exemple de résilience !

C’est sur ce final optimiste que je clôturerai cet éditorial, en espérant que vous trouverez à la lecture de ces différents articles tout l’enrichissement et tout le plaisir que nous y avons nous-mêmes rencontrés.

Bonne lecture…

Jacques Van Wynsberghe

 

Ce que l’on appelle « cadre analytique » procède d’un corpus de connaissances qui s’est constitué à partir de la pratique, mais aussi des impératifs personnels que Freud avait peu à peu structurés comme les plus à même de permettre le déroulement de la thérapie psychanalytique.

Etant donné l’étonnante diversité des troubles psychopathologiques engendrés par notre époque pour le moins chaotique, un assouplissement du cadre auparavant rigoureux de la psychanalyse s’est avéré indispensable à l’écoute de ces nouvelles « maladies de l’âme », comme les nomme si bien Julia Kristeva.

Antonino Ferro par exemple, dans la continuité de Winnicott et de Bion, a réinterprété la question du cadre dans une perspective réactualisée :

« Le Setting (ou cadre) définit les règles qui doivent être respectées afin qu’il soit possible de jouer le jeu, ce jeu-là (l’analyse) et non un autre »… « Dans une certaine mesure, il est légitime que le patient essaie de jouer son propre jeu et il revient à l’analyste de le signaler et de rétablir les règles d’un jeu partageable. Le Setting, de toute façon, s’il veut permettre les opérations transformatrices, ne peut être qu’un contenant capable d’élasticité et d’absorption. »

C’est bien dans cette optique que nous avons réuni, pour cette nouvelle cuvée d’automne, des articles d’auteurs issus de différentes écoles et courants de la psychanalyse d’aujourd’hui, tous centrés autour de la question du cadre et de ses aménagements.

L’article de Suzanne Ferrières-Pestureau , qui nous vient de Paris et dont les études sur l’art et la littérature sont bien connues des initiés, mérite une attention soutenue car, bien qu’assez difficile d’accès, son texte s’avère riche d’enseignements pour la cure de personnalités particulièrement difficiles.

Le cas clinique qu’elle nous présente nous permet de découvrir toutes les arcanes de l’analyse extrêmement éprouvante d’une organisation psychique de type narcissique avec une prédominance de défenses schizoïdes-paranoïdes, en proie à des déferlements de haine meurtrière et vengeresse, matricide, dont l’analyste fait d’ailleurs péniblement les frais.

Pour ce qui est de l’aménagement du cadre, il s’agira ici, avant de tenter toute forme d’élaboration psychanalytique, de construire ce cadre lui-même, c’est à dire « d’ouvrir un lieu et un temps pour une rencontre » . Cette fonction de pare-excitation de l’analyste sera utilisée dans un premier temps par le patient comme « un cadre modulable et vivant, à la fois suffisamment contenant et suffisamment stable, pour lui permettre de réengager au niveau psychique la construction d’un intérieur apte à accueillir les relations avec les objets perdus comme une expérience nécessaire à l’avènement d’un sujet désirant, c’est-à-dire séparé de ses objets primaires. »

Bien qu’ayant quelques réserves quant à l’adéquation d’un engagement aussi radical de l’analyste dans ce que d’aucuns pourraient considérer comme une analyse sans fin, je rends hommage à l’auteur pour ce travail de décryptage dont j’ai déjà pu mesurer à maintes reprises toute la pertinence.

Anouk Flausch témoigne elle d’une pratique assez différente puisqu’elle s’intéresse plus précisément aux malades cancéreux , parfois en phase terminale. Là également, un certain aménagement du setting tombe sous le sens : comment en effet intégrer les multiples traitements et hospitalisations au déroulement cohérent de la cure ? Pas en restant sagement coincé dans son fauteuil d’analyste…

L’auteur cherche à arpenter cette ligne de crête où elle maintiendra son écoute analytique tout en ne se laissant pas glisser d’un objet de transfert à un objet réel de fusion. Rude labeur que le sien, « Etre et rester le garant d’une réalité psychique parfois insoutenable…Permettre à ces hommes et à ces femmes, en supportant avec eux l’inconnu de l’avenir, de rester vivants psychiquement, jusqu’à ce que l’inéluctable arrive… »

Madame Flausch nous livre avec lucidité tous ses questionnements, ses atermoiements, ses propres angoisses et nous dévoile ainsi avec authenticité l’univers douloureux de ce couple analytique auquel la mort viendra souvent mettre un point final. Nous sommes loin des certitudes académiques, et si proches de l’humain. Quelle impérieuse invitation à la modestie !

Le Docteur Philippe Hennaux, à partir de son expérience-limite dans une communauté thérapeutique de jour avec des patients à la fois psychotiques et toxicomanes, nous livre ses réflexions toutes personnelles sur la distinction entre la Loi, la Norme et la Règle, qu’à son avis l’on a tendance à trop souvent confondre.

Après un survol historique du concept de communauté thérapeutique, il nous expose plus précisément le cadre de l’institution dans laquelle il exerce sa pratique, ainsi que les développements théoriques et les options thérapeutiques qui s’y sont faits jour. Il expose alors plus en détails la question de la Norme et des Règles, tout en les différenciant, pour s’étendre ensuite plus spécifiquement sur leur usage dans l’institution ; il en donne quelques caractéristiques, ainsi que leur utilité.

J’avoue ne pas toujours le suivre dans tous ses développements, les aménagements du cadre faisant la part belle à la plus grande subjectivité, mais le type de population auquel il est confronté explique assurément les choix envisagés.

Avec Brigitte Dohmen enfin, nous avons droit à une véritable revue de la littérature Winnicottienne, qui reprend non seulement les éléments biographiques de ce dernier, mais également toute la subtilité de ses élaborations théoriques. L’on comprend mieux tout le cheminement qui a conduit Donald Woods Winnicott à développer, entre autres, des notions aussi fondamentales que la préoccupation maternelle primaire, le holding, le handling, l’object presenting et surtout, ce qui nous occupe ici plus précisément, le setting.

La théorie, impossible à résumer ici tant elle est vaste, est émaillée d’exemples concrets très évocateurs où Brigitte Dohmen nous livre avec grande simplicité et authenticité sa propre vision du travail thérapeutique et des aménagements du cadre que cela implique. C’est également une remarquable illustration de l’approche analytique à médiation corporelle telle que nous la pratiquons dans notre école de pensée.

Puissent ces articles passionnants nourrir votre pratique comme ils ont enrichi la mienne, et vous ouvrir de nouveaux horizons.

Bonne lecture ....

Jacques Van Wynsberghe

 

Poursuivant la piste entamée lors de notre précédente publication, nous reprenons dans cette nouvelle revue le thème, si essentiel pour la psychothérapie, du cadre et de ses aménagements.

Freud lui-même n’a pas théorisé le cadre, qu’il avait pourtant génialement pressenti, mais il a laissé à ses successeurs l’énorme tâche d’approfondir son œuvre. C’est à ce travail que s’attelleront divers psychanalystes, et l’on observera au cours du temps une variabilité du concept en fonction des pathologies observées, celles-ci se révélant elles-mêmes dépendantes des changements observés dans le champ social. Ce sont, nous dit André Green dans son dernier ouvrage Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, toutes les situations « limites » auxquelles l’analyste est confronté qui l’amèneront à prendre des décisions qui l’obligeront à renoncer au cadre analytique classique pour leur en préférer d’autres où la perception de l’objet y est maintenue.

C’est la tâche délicate à laquelle se sont risqués les auteurs de ce présent recueil d’articles, qui s’annoncent tous plus captivants les uns que les autres.

Brigitte Dohmen, fidèle à son style rédactionnel,  nous livre ici une analyse systématique de la question de cadre, dont elle explore l’historique ainsi que les différents éléments constitutifs. Se basant sur Freud pour aboutir à Anzieu et Roussillon, elle développera les fonctions du cadre ainsi que ses dispositifs : physique (temporel, spatial, matériel, etc.) et psychique (fonctionnement et règles éthiques). Partant ensuite des limites présentées par le cadre de la cure-type, elle en proposera les modifications indispensables à l’établissement d’une relation thérapeutique permettant de rejoindre le patient là où il se trouve, sans pour autant renoncer à la perspective psychanalytique. Ce cadre, « une nécessité à la fois souple et rigoureuse », permettra au processus et au transfert de se développer, tout en laissant la symbolisation prendre progressivement sa place. Brigitte Dohmen présente alors de manière très concrète la manière dont elle met en œuvre ce setting, dans l’optique de la psychothérapie analytique à médiation corporelle.

Charo Roncero fait œuvre de pionnière en appliquant la « méthode de l’observation du nourrisson selon Esther Bick » dans une unité de néonatologie avec des bébés prématurés, où elle  a développé une approche  originale, une écoute particulière nécessitant de toute évidence une adaptation du cadre analytique. Un de ses objectifs est d’avoir l’occasion d’intervenir le plus tôt possible chez le bébé ou dans son environnement, dès l’émergence d’un trouble, afin d’éviter, autant que faire se peut, toute chronification de la symptomatologie.

Pour y parvenir, elle a élaboré un cadre lui permettant d’apporter un contenant aux mouvements émotionnels qui émergent avec force dans ce lieu où vie et mort se côtoient quotidiennement, et tant le bébé que les parents ou le personnel soignant pourront bénéficier de son aide apaisante. Nous sommes heureux de collaborer à mieux faire connaître cette approche dont la visée préventive mérite certainement un large écho.

Jean-Pierre Lebrun, qui signe ici un article particulièrement important sur le thème du démenti, nous offre, dans une perspective lacanienne,  une vision assez différente du cadre — en aucune façon comparable avec le setting de Winnicott — et il nous montre à quel point des changements éminemment  préoccupants sont en train de se produire aujourd’hui dans notre société, ce qui ne manque pas d’avoir une incidence directe sur les pathologies actuellement rencontrées, et donc sur la manière de les aborder en consultation. Il constate par exemple qu’aujourd’hui, il n’y a souvent plus de demande, le demandeur étant généralement, non pas le patient, mais un de ses proches…

Pour le docteur Lebrun, dans la lignée de Lacan, le cadre est à entendre, pour autant que je le comprenne bien, comme la structure de la personne, ou encore comme son rapport à l’Autre, à la scène de l’Autre, cet Autre étant en l’occurrence généralement représenté par la mère. C’est l’intervention d’un « second Autre », le père, qui permettra au sujet de se dégager de ce premier Autre, et la façon dont il interviendra sera déterminante pour la structure future du sujet : névrose, psychose ou perversion. La confrontation au cadre, ce sera donc la confrontation de la structure du sujet à ce rapport inaugural qu’il a mis en place avec l’Autre.

Aujourd’hui, la figure de l’Autre a changé : nous n’avons plus affaire à l’Autre religieux, à qui nous devions nous plier,  mais à l’Autre de la science, et le mécanisme psychique favorisé ne sera plus celui du refoulement, mais celui du démenti — ou encore du déni — un mécanisme pervers auquel la société actuelle accule le sujet en prescrivant un jouir sans bornes. Cela aura des conséquences anthropologiques fondamentales puisque, les anciennes valeurs se trouvant être pulvérisées, le social ne donnera plus l’information essentielle que la limite à la jouissance est nécessaire. La conséquence en sera la désactivation du processus de subjectivation : les nouveaux patients sont devenus des « pseudo-sujets », dont la prise en charge nécessite un type d’intervention autre que doit inventer l’analyste pour appréhender ces nouvelles formes de pathologies.

Ces considérations sociologiques essentielles introduisent bien à propos la dernière contribution à notre revue, qui se trouve être la mienne, et qui traite justement de ces « pseudo-sujets » que sont les personnes soumises à l’emprise de leur « faux Self », un terme que l’on doit à Winnicott, mais qui a trouvé au fil du temps des acceptions beaucoup plus larges. Ce concept de faux Self, dont la notion mérite assurément d’être approfondie, est à mes yeux de la plus haute importance puisque c’est toute la suite du processus thérapeutique qui se trouverait mise inéluctablement en échec si l’on s’engageait imprudemment dans cette voie sans issue. Une fois le concept et ses corollaires explorés, nous avons trouvé intéressant de proposer un certain nombre de pistes permettant d’aborder ce type de problématique, ceci étant par ailleurs une occasion de présenter plus en détail, dans le cadre de notre école de psychothérapie analytique à médiation corporelle, un autre exemple d’un type de travail thérapeutique en prise avec le travail corporel.

Puissent une fois de plus ces articles passionnants nourrir votre pratique comme ils ont enrichi la mienne, et vous ouvrir de nouveaux horizons,

Bonne lecture…

Jacques Van Wynsberghe

 

Lorsque nous avions mis en chantier cette revue sur la violence, nous n’imaginions pas que la réalité allait bientôt dépasser ce que notre imaginaire le plus débridé n’osait même pas entrevoir. La destruction spectaculaire des tours du World Trade Center de New York allait en effet sonner le glas d’un monde relativement apaisé et précipiter la prise de conscience d’un changement radical de paradigme.

La société, constate Jean-Pierre Lebrun, est en effet confrontée à l’émergence de nouvelles formes de violences qui irradient dans les différents champs du social, et nous traversons en ce moment une véritable mutation dont nous ignorons encore les effets à long terme, mais dont un des signes avant-coureurs est certainement cette violence qui, dans ce monde sans père, sans tiers et sans liens, devient l’ultime modalité d’expression de la subjectivité de l’individu.

La difficulté à penser ce qu’en philosophie l’on appelle « la question du mal », et que Hanna Arendt, parmi d’autres, a tenté de comprendre à partir de la violence meurtrière nazie, n’élude pas le fait que cette question profondément humaine — précisément lorsqu’il s’agit d’inhumanité — nous concerne au premier chef, surtout quand il s’agit d’appréhender ce « quelque chose » qui vise justement à anéantir toute compréhension.

Il est certain que le fait de donner la priorité à un libéralisme économique outrancier au détriment de l’humain est un facteur déterminant de cette montée de la violence partout dans le monde ; notre engagement social, en tant que « psy », peut consister à chercher à mieux comprendre les mécanismes psychodynamiques impliqués dans ces comportements prédateurs. La résurgence de la délinquance, des extrémismes politiques et religieux ainsi que des nouvelles utopies n’est sans doute pas étrangère au fait que le monde soit soumis entièrement au principe de plaisir — tout, tout de suite et pour toujours — le père ou la réalité de l’autre devant être détruits s’ils représentent un obstacle au retour matriciel. L’utopie des retrouvailles avec le ventre maternel n’est-il pas finalement le mal qui guette notre société en errance ?

Jean-Pierre Lebrun pose d’emblée, avec le titre de son article « la haine de la haine », une forme d’interprétation de ce à quoi nous avons affaire aujourd’hui. Il tente d’élaborer une articulation entre le social et le singulier, tout en se demandant s’il est fondé ou non de parler de nouvelles pathologies.

Reliant la question de la haine à l’enseignement de Lacan, il précise que cette haine est toujours et d’abord la haine du Symbolique : la haine du langage, et donc du « trou », du manque, du vide produit par le signifiant. Et pourtant, nous dit-il, « consentir à une perte de jouissance est le prix à payer pour qu’une société puisse survivre, et que le dire soit possible. » Il semble bien qu’aujourd’hui, « cette absence, caractéristique fondamentale de notre humanité, notre société fasse tout pour ne rien en savoir »,  et que cela a une série de conséquences, dont la montée en puissance des nationalismes, des violences ainsi que de pathologies sociales nouvelles telles que l’errance des jeunes ou la dérive des adultes. Nous assistons de fait actuellement à une mutation du social et du symbolique extrêmement profonde : la place de transcendance, la place « d’exception » — celle du chef, du père — n’est plus reconnue comme légitime, et c’est paradigmatique de notre lien social d’aujourd’hui : « l’on assiste à l’acte de décès de la société hiérarchique, et le risque est que le Sujet lui-même disparaisse au cours de l’opération. »

C’est donc toute la représentation de la vie collective qui a basculé : celle-ci ne se soutient plus d’un ordre préétabli qui transmet des règles, mais d’un ordre qui doit émerger des partenaires eux-mêmes. La haine ne pouvant plus être adressée à ce tiers hiérarchique, se développe un nouveau type de lien social basé sur la haine de la haine : l’évitement de la confrontation et la recherche des points communs positifs, poussant au comportement individualiste et ségrégatif. C’est seulement lorsque tous ces comportements d’évitement ne parviennent plus à contenir la haine que nous assistons alors à un déferlement de violence brutale incontrôlable.

Un des grands problèmes actuels est de ce fait celui de la transmission : comment inscrire la différence des places et le renoncement à la jouissance permanente dans les générations qui nous suivent ? Tant qu’un autre accepte d’occuper cette place à laquelle l’enfant peut adresser sa haine, tout reste possible ; sinon…

Ces symptômes d’une mutation du social sont bien illustrés par l’article de Daniel Desmedt  « la violence des images désincarnées ». Explorant différents médias, tels que la télévision et son zapping, les jeux vidéos, l’internet et son « chat », il montre comment « tout devient possible, alors que rien n’existe plus : plus de sexe, plus de corps, plus de désir. » Il montre comment ces images sont en réalité, au delà de leur aspect séducteur, des images sans aucune épaisseur sensible, sans ancrage dans le réel : « la gymnastique copulatoire fait oublier le sexe, qui devrait être une rencontre avec l’altérité…L’image, chassant le manque, échappe au sens. »

Il explore ensuite le lien entre l’image, la pensée et le corps, se référant à la conceptualisation lacanienne  du stade du miroir, et prenant pour exemple des représentations artistiques classiques du Christ en croix et de son sexe, qui attestent de son humanité et de l’importance du manque dans la constitution de l’humain. Pour lui, notre culture, au bord de la perversion (en est-elle seulement au bord… ?), « prétend combler le manque et de ce fait chasse le désir et sa complexité, pour ne garder que la jouissance. » Est-ce à dire que tout est perdu, s’interroge l’auteur ? Suite dans ce captivant article, où le piercing, la rave, le chat internet se révéleront, tout comme l’hermétique art contemporain, d’étonnantes quêtes de sens. Y aurait-il donc un au-delà de la violence ?

Francis Martens, se promenant nonchalamment dans les greniers de l’histoire et faisant montre d’un savoir encyclopédique époustouflant,  nous expose dans un texte superbe, truffé d’un humour acidulé à savourer délicatement, comment nous sommes revenus malgré nous au lieu d’où Freud était parti : la séduction. Quel lien avec la violence me direz-vous ?

« Quand le désir prend feu, la violence n’est pas loin…Il devient quelquefois difficile de savoir où l’on met les pieds ! » nous dit-il ; nous pouvons lui confier les nôtres en toute quiétude en tout cas pour nous laisser guider dans les pas des grandes figures de l’humanité, depuis sainte Thérèse — en proie à une douce violence, celle de l’extase — en passant par le panthéon des dieux de l’Olympe — où se cache la violence prédatrice de l’amour — pour aboutir à Freud, qui a décrit l’antagonisme radical entre les pulsions sexuelles et la civilisation. L’auteur débusque l’association violence-sexualité en puisant également aux sources inépuisables de la littérature — faisant se côtoyer coquinement marquis de Sade et comtesse de Ségur — , de l’étymologie ( viol et violence, ça se conçoit ; mais rapt et extase ?), et même de la biologie. Je n’en dirai pas plus : je vous laisse tout à la joie de cette espiègle et parfois mystique défloration.

Catherine Diricq, au plus proche de la réalité de terrain, et s’inspirant de son expérience clinique au sein d’une équipe hospitalière, nous dévoile toute la violence que peut distiller un lieu pourtant sensé apporter compassion et soulagement…

Elle décrit, en les illustrant de manière quasi palpable, des situations de harcèlement moral ou de maltraitance que l’on retrouvera au niveau de tous les acteurs de soins, et elle montre comment chacun est enfermé dans une spirale de violence, tantôt diffuse et cachée, tantôt éclatante d’injustice. Son texte est également un cri emprunt de dignité, qui nous invite à retrouver le droit fil de notre conscience.

Françoise Gaffiot-Guillermic, qui nous vient de Lorient, en France, nous livre ici au travers de quelques extraits de séances son expérience clinique et ses réflexions à propos d’une personne dont la vie psychique et émotionnelle a été gravement endommagée par des carences affectives précoces en lien avec un vécu de maltraitance et d’abus sexuels.

Elle montre comment la pratique d’un travail corporel structuré peut aider cette patiente à entrer en contact avec son monde intérieur, et à pouvoir faire des liens entre les sensations éprouvées et les sentiments, idées et images qui y sont associées. Elle illustre finalement comment, pour ces personnes « dont les carences primaires sont si importantes qu’elles ne permettent plus un accès direct par le langage, ce seront les « états de corps », à travers la reconnaissance et la description des sensations-perceptions, qui vont servir de base au travail thérapeutique et au dialogue transféro-contretransférentiel. » Une remarquable illustration de l’approche de psychothérapie analytique à médiation corporelle.

Brigitte Dohmen, enfin, aborde un tout autre volet de la violence, et qui nous intéresse au premier chef en tant que praticiens puisqu’elle nous revient avec un article fouillé où elle examine ces situations terriblement éprouvantes où le thérapeute est aux prises avec un « contre-transfert violent, passionnel, agressif, voire sadique, face à un client qui le rend fou, et souvent fou de rage. »

On est loin de la neutralité bienveillante préconisée par la psychanalyse des origines, et l’auteur explorera avec la méticulosité qu’on lui connaît tous les tenants et aboutissants de ces passages difficiles de certaines situations thérapeutiques. Elle s’étendra plus particulièrement sur le concept d’identification projective, et montrera comment celui-ci nous révèle la présence d’un « enfant sous terreur », soumis à de graves traumatismes précoces. Elle donnera ensuite quelques pistes bien utiles pour le maniement de ce type de cures, clôturant par cette oh combien prophétique citation de Freud : « Celui qui réveille les pires démons incomplètement  domptés au fond de l’âme humaine afin de les combattre, doit se tenir prêt à n’être pas épargné dans cette lutte. »

Vous voilà donc prévenus ! Bonne lecture ....  

Jacques Van Wynsberghe

 

 

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