-->
user_mobilelogo

Rechercher la Revue

ÉDITORIAUX de la Revue

Le psy peut-il rester neutre dans la société d’aujourd’hui ?

S’il y a un thème qui nous interpelle depuis longtemps, c’est bien celui-là et, déjà en 2006, Francis Martens n’écrivait-il pas dans notre rubrique « Tribune » : « Dans quelle pièce jouons-nous ? S’agit-il de maintenir l’ordre ou de répondre à la souffrance ? En quoi collaboronsnous à l’aliénation collective ? » Plus loin, gardien de l’éthique, il tentait de réveiller nos consciences avec vigueur : « Praticiens de la santé mentale, il importe que nous répercutions vers le politique ce que le côtoiement de la souffrance individuelle nous apprend de la misère collective. » Ce thème de l’engagement du psy dans le social n’est-il pas encore bien plus d’actualité aujourd’hui, avec tous les bouleversements que traverse notre monde en véritable état de choc traumatique ?

D’un point de vue fondamentaliste, Lambros Couloubaritsis, philosophe, écrivain et chercheur infatigable, explore avec pertinence la question des facteurs qui rendent impossibles la neutralité du psy.
Même si l’on peut rêver d’un thérapeute idéalement neutre (mais estce vraiment un idéal ?), l’auteur démontre qu’en réalité cette neutralité n’existe pas et ne peut exister. Impossible de résumer ici toute la complexité d’une pensée dont le fil se déroule tout au long d’un article très dense, mais je vous en livre juste un court extrait éloquent : « L’inaccomplissement des pulsions n’est plus limité à la sexualité ou à des désirs dérivés de substitution, mais à la complexité du monde, qui bouleverse profondément le psychisme en lui refusant la sérénité et la stabilité. » Il y a donc matière à penser autour de cette question, et Lambros Couloubaritsis, à l’instar d’une sonde intergalactique qui en progressant dévoile toujours un peu plus de nouveaux univers, nous amène dans des sphères qui élargissent considérablement notre vision de la psychothérapie.
Dans une perspective diamétralement opposée et en prise directe avec la réalité de notre monde économique, Patrick Mesters, neuro-psychiatre spécialisé dans le traitement du « burn out », met en lien l’épuisement professionnel dont sont victimes de plus en plus de travailleurs et l’effondrement de valeurs éthiques qui caractérise notre société d’aujourd’hui.
Vu la profonde crise mondiale à laquelle nous sommes actuellement confrontés, ce phénomène ne peut que s’amplifier, et l’on mesure ici tout l’intérêt de cet article.
Saviez-vous que le burn out, qui affecte étrangement les plus doués et les plus performants d’entre nous, n’est ni une maladie ni une dépression ? Il s’agit plutôt d’une forme de stress caractérisée par un état de crise qui force la personne à s’arrêter pour prendre soin d’elle avant que la situation ne dégénère en maladie plus grave.
L’auteur décrit plus précisément les facteurs personnels et environnementaux prédisposant au burnout, les critères de diagnostic, les conséquences et, enfin, les remèdes à appliquer.
L’ensemble de l’article, « frappé au coin du bon sens », a certes des accents très comportementaux ; il possède la qualité précieuse de nous éclairer sur la réalité de cet épuisement qui affecte nombre de ceux qui nous consultent.

Luc Laurent, qui collabore régulièrement à notre revue, présente ici un texte de maturation où il nous transmet l’essence de son travail d’analyste, et dont le titre à lui seul est déjà tout un programme : « Sentiment d’aliénation et enjeu éthique ». Ce n’est pas rien que de mettre en mots ce parcours essentiel où le thérapeute tente d’être le passeur d’une traversée toujours éprouvante pour les deux protagonistes de l’aventure !
C’est dans cette tension entre travail d’altérité et travail du négatif que l’analyste doit se frayer un chemin toujours unique pour desserrer le noeud de l’aliénation du patient et ouvrir la voie d’un dégagement et d’une reprise évolutive. Il se présente ainsi comme un opérateur éthique, conscient de sa responsabilité face à cette irréductible réalité du manque et s’engageant pleinement dans l’écoute d’une vérité désaliénante. La restauration de cette liberté intérieure ne peut s’opérer qu’en reconnaissant le pouvoir de la communication archaïque et qu’en acceptant – tant pour l’analyste que pour le patient – de retraverser quelque chose de sa propre histoire traumatique. Ceci implique la levée du déni – « le mensonge qui protège » – et le renoncement à la jouissance incestuelle. Impossible donc de faire l’économie de l’angoisse et de la souffrance, et tout le travail consistera pour le patient à passer de la plainte à la reconnaissance de sa participation subjective sur la scène de son théâtre intérieur, pour vivre une expérience salvatrice de traversée de l’épreuve aliénante.
Un texte fouillé, parfois aride, dans la digne filiation lacanienne, mais qui fait la part belle à l’archaïque et à ses manifestations dans le contretransfert, ce qui est une ouverture manifeste du champ lacanien classique aux approches plus ferencziennes. Dans cette synthèse riche, Luc Laurent parvient à relier entre eux des concepts que la théorie pure aurait eu tendance à exclure. Une gageure, bravo !

Si le texte que nous propose Alain Amselek est assurément d’un abord difficile, il mérite cependant que l’on persévère quelque peu dans la lecture car l’ouverture qu’il apporte permet de mieux étayer les fondements de notre vision de la psychanalyse.
Discourir sur la Vérité peut nous sembler assez éloigné de notre pratique et plutôt appartenir aux cercles d’intellectuels de hautes écoles, et pourtant… Distinguer le vrai du réel n’est-il pas au coeur de notre travail quotidien ? Que le patient puisse trouver « sa » vérité n’en est-il pas le but ultime ? Avec la « vérité du sujet » revient aussi, et c’est essentiel, la « vérité de la vie » – trop souvent évacuée par les « savants de la vie » justement, qui l’ont exclue de leurs laboratoires pour mieux la réduire à de l’inerte objectivable…
Après une approche fouillée des philosophies de la raison, un détour par la physique quantique, entre autres, permet à l’auteur d’asseoir tout le développement de sa thèse, à savoir que la vérité est « plurielle, mobile, équivoque et paradoxale », et qu’un objet peut avoir « plusieurs réalités distinctes et non superposables, qui ne sont pas plus vraies les unes que les autres ».
Il nous montre que, dans l’optique psychanalytique, « la vérité n’existe qu’à travers le voile, le semblant et le mensonge », car l’analyste « se meut souvent d’erreur en erreur, d’illusion en illusion, de dérive en dérapage, et la vérité du patient surgit toujours où il ne l’attend pas (…) Elle ne peut être que fugace, partielle et plurielle (…) toujours en mouvement et changement, car c’est là le propre de la vérité ».
Un des paradoxes de l’auteur – pointons-le puisqu’il les affectionne particulièrement –, est cependant d’insister sur la prééminence du vécu sensible et sur l’inanité de l’intellectualisme, à travers un texte particulièrement érudit où la haute voltige intellectuelle le dispute au funambulisme physico-philosophique. Pour lecteur assidu et averti donc, à savourer…

Brigitte Dohmen nous revient en force dans ce numéro, avec deux articles bien étoffés et très différents l’un de l’autre.
Dans le premier, intitulé « Corps, tranfert et contre-transfert », elle trace un tableau assez exhaustif du concept de psychothérapie psychanalytique à médiations, et plus particulièrement au travers de la médiation corporelle. Retraçant le contexte historique et culturel de sa théorisation, elle reprend les éléments de base du cadre analytique tels que définis par Freud et ses disciples – le divan, la neutralité bienveillante, la règle d’abstinence, etc. –, pour ensuite les confronter à la réalité de la clinique d’aujourd’hui et à l’intérêt d’un abord corporel de la thérapie.
Établissant la place du corps dans l’analyse, elle examine avec beaucoup de finesse et d’à-propos les convergences et divergences avec la cure-type, soulignant les aspects spécifiques du transfert et du contretransfert d’une analyse à médiations.
Sa théorisation sur les trois sortes d’agirs (agir impulsif, agir-langage et agir-activateur) est particulièrement éclairante et démontre comment leur utilisation, notamment dans leur dimension symbolisatrice, s’inscrit pleinement dans une approche psychanalytique, redynamisant la cure et mobilisant l’affect des traces mnésiques du sujet.
Un chapitre sur l’intérêt de l’utilisation du toucher en thérapie ainsi que sur les limites de cette approche corporelle clôture cette magistrale présentation.

Dans un second article, très « politiquement » engagé celui-là – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous l’avons repris dans la rubrique « Tribune » –, Brigitte Dohmen met à notre disposition sa longue expérience de défenderesse du statut du psychothérapeute. Elle est en effet à l’initiative de la création de la « Plate-forme de la santé mentale » et elle s’est véritablement battue depuis des années dans différents cénacles – politiques et autres –, pour donner à ces praticiens un véritable statut, respectueux des pratiques, des orientations et des formations de chacun. L’originalité de son abord des choses consiste à mettre l’État et les Psys sur le divan – rien de moins ! Impossible de résumer ici un article foisonnant de détails, examinant les moindres recoins d’une question que l’auteur connaît parfaitement. Le compte-rendu de recherches menées au Canada, qui relèvent un écart entre la formation universitaire des psys et leur pratique, est particulièrement instructif.
Les diverses positions professionnelles face à cette question de la reconnaissance du titre de psychothérapeute sont examinées, et tout spécialement celles des cognitivo-comportementalistes et des psychanalystes, pour clôturer par celle de la Plate-forme de la santé mentale. De la belle ouvrage, à coup sûr !

Dans la même lignée, je me fais le porte-parole d’une réflexion élaborée en commun au sein de notre école autour de la question de la différenciation psychanalyse-psychothérapie psychanalytique. Il est en effet devenu indispensable de clarifier ce champ particulier de l’analyse qui est notre terrain d’application privilégié, et je reprends donc ici l’essentiel de notre positionnement quant au statut de la psychothérapie psychanalytique telle que nous la concevons.

Enfin, dans un article fort intéressant, Rosella Sandri nous montre comment la technique d’observation du bébé selon Esther Bick peut se révéler un instrument précieux pour affiner notre écoute du patient en analyse.
Être en contact avec une rythmicité primitive et des formes premières de temporalité peut en effet aider le couple analytique à se rencontrer en établissant un rythme commun qui, à l’image du bébé au sein, représente une première forme de dialogue. Temps de parole puis temps de silence, bruits corporels (gargouillis…), odeurs, tout cela contribue à instaurer un climat particulier où « des éléments sensoriels, émotionnels, verbaux et nonverbaux contribuent à l’installation d’un dialogue, au-delà des mots qui sont prononcés ». Tout comme une mère s’adapte à son bébé, l’analyste est amené à « s’accorder » – pour reprendre la terminologie de Stern – à son patient, en utilisant une intonation de voix, une tonalité affective ou certaines attitudes corporelles qui lui correspondent.
L’intériorisation de l’approche de l’observation du bébé permet donc à l’analyste d’accéder à des niveaux archaïques de la psyché. Certains aspects de la personnalité sont en effet étroitement liés à des expériences vécues dans la petite enfance, mais le patient adulte n’en garde que des traces d’un niveau très archaïque. Du matériel non élaboré remontera à la surface suite à l’impact émotionnel vécu dans la relation transférentielle et, si l’analyste a suffisamment pu développer cette sensibilité aux expériences primitives (et « l’observation du bébé » est certainement un des outils les plus appropriés pour cela), il pourra laisser naître en lui des images et des métaphores qu’il pourra restituer au patient.
Des cas cliniques très éloquents viennent illustrer le propos, qui ne manque pas d’emporter notre pleine adhésion puisqu’il corrobore les thèses que nous développons depuis toujours à Psycorps.

Une revue dense donc, multiple et ouverte comme nous les aimons, un cocktail puissant et réjouissant !

 

Jacques Van Wynsberghe

 

/*--Set Logo Image position--*/ #logo{left: 20 px}; #logo{top: 10 px}: