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ÉDITORIAUX de la Revue

Dans notre société, qui connaît aujourd’hui des transformations dont le rythme va croissant, on peut constater que le modèle classique de la névrose, établi par Freud, concerne de moins en moins de patients, tandis que les « pathologies des limites » prennent de plus en plus d’ampleur. L’effondrement dépressif nous menace plus que jamais, et les fragiles limites entre soi et autrui, entre penser et agir, se désintègrent d’autant plus facilement que la société environnante ne fournit plus guère de contenance psychique aux nouvelles générations.

Il ne suffit plus de regarder ces patients comme « différents », il est temps de reconsidérer nos modèles et de réinventer de nouvelles formes de thérapies adaptées à notre nouveau siècle.
C’est à cette tâche que se sont attelés les divers auteurs de cette revue, à partir de leur champ de travail respectif.

Sander Kirsch, dans son article bien à propos sur les « implications psychothérapeutiques dans un monde en pleine transition » , introduit notre thème avec force. En retrait de notre société hypercompétitive à l’occasion d’une année sabbatique, il a pu mesurer lors de son retour dans notre culture l’ampleur des changements en cours, non seulement dans la société environnante, mais aussi chez les patients qui se décident à fréquenter nos cabinets de consultation. Ces « nouveaux patients », déroutants à plus d’un titre – par exemple par l’inexistence du simple respect d’autrui ou l’absence de culpabilité –, viennent également avec une autre demande : ils cherchent moins à être accompagnés dans leur analyse qu’à être soutenus et « réparés » rapidement.
L’auteur décrit d’abord ces formes de « perversion de la relation », ainsi que la notion de « miroir fissuré », pour ensuite développer sa conception d’une psychothérapie basée sur un travail analytique en face à face, plus adaptée à ce type de problématique. Il montre combien la thérapie doit devenir un espace privilégié de présence, de cohérence et d’intégration des valeurs de la communauté si l’on veut pouvoir présenter à cette nouvelle génération de patients un autre miroir capable de les soutenir dans la recherche du sens de leur vie. Bien plus, il incite les analystes à sortir de leur cabinet pour s’engager pleinement dans la cité. Enfin, suite à une expérience chez les Shuars d’Amazonie qui l’a profondément remué, il va encore plus loin – mais c’est une ligne que d’aucuns ne franchiront pas – en se demandant si ce ne serait pas le soin de « l’âme » elle-même qui serait à introduire dans notre écoute psychanalytique.

Un texte engagé donc, emprunt de sagesse et aux accents quelque peu prophétiques, qui ne peut que nous interpeller.

Marianne Dalmans, qui travaille au sein d’un collectif contre les violences familiales et l’exclusion, s’est spécialisée dans l’accompagnement des femmes en détresse profonde : femmes battues, violées, humiliées. Son article « Les poupées abandonnées » – que ne renierait pas Ferenczi, lui qui faisait montre d’une tendresse particulière pour ces patientes désemparées – témoigne de son profond engagement auprès de ces « laissées pour compte ». À contre-courant d’une pensée usuelle, et échappant ainsi à une vision émotionnelle et manichéenne du problème, elle montre que bien que ces dernières soient de vraies victimes de leur histoire familiale, elles n’en participent pas moins activement à l’entretien de leur scénario destructeur.
Au-delà de sa tentative d’élaboration théorique de la construction psychique de ces mutilées de l’enfance, c’est surtout la description détaillée de ses deux situations cliniques, Anna et Emma, qui nous permet d’accéder au mieux à l’intime de cette relation privilégiée. Nous la suivons dans les méandres de cet itinéraire tortueux, où elle nous fait haleter, et parfois frémir, à l’évocation des mille et un dangers encourus par ses protégées. Nous sommes avec elle, pour elles, heureux et déçus – furieux même parfois de nous retrouver aussi impuissants face à ces répétitions mortifères –, mais fiers aussi de partager comme elle un métier si humain. « Cours Lola, cours » nous évoque ces « Rosetta » de chair et de sang…

Merci, Marianne, de nous rappeler, comme Ferenczi, que la vérité est du côté du Sujet, toujours.

Manuelle Krings, psychiatre dans un centre de vie pour adultes psychotiques, nous livre ici, avec son texte « Eppur si mueve », une première mouture de sa réflexion sur l’approche psychothérapeutique de la psychose. Sujet délicat s’il en est, et combien complexe ; car quand l’association libre n’opère pas, comment rester psychanalyste et continuer à tenir compte de l’inconscient ? Et que faire du transfert ? En un mot : comment penser le traitement de la psychose ?
Le sujet psychotique, nous dit Manuelle Krings, n’a que faire du soignant et encore moins de son titre. Il ne s’agit donc pas de se mettre en position désirante par rapport à lui, mais au contraire de se situer comme objet (objet « petit a », nous sommes chez Lacan…) autour duquel le patient va éventuellement pouvoir organiser son délire. C’est en effet la matrice de cet objet « a » – qu’on pourrait aussi appeler « objet transitionnel » – qui a manqué au psychotique.
Pour ce faire, il est indispensable de ne pas être seul, et de permettre au patient de réaliser un « transfert dissocié » sur plusieurs membres de l’équipe de soin qu’il aura lui-même choisis ; c’est alors la structure collective qui opère comme système de médiation.

L’auteur nous invite donc à une réflexion salutaire, nous mettant en garde de ne pas nous laisser séduire par des pratiques basées sur la normalisation ou la réadaptation, et d’ainsi risquer de manquer notre rencontre avec le patient psychotique.

Danièle Deschamps nous revient avec un texte innovant sur l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), méthode thérapeutique originaire d’outre atlantique et largement médiatisée chez nous par David Serban Schreiber dans son premier best-seller Guérir. Dans la lignée de ses recherches sur le trauma, elle nous montre comment cette approche, généralement appliquée au traitement symptomatique des traumatismes réels, peut être harmonieusement intégrée dans une psychothérapie psychanalytique au long cours. Au même titre que d’autres médiations, telles que la relaxation ou le dessin, elle utilise l’EMDR pour tenter de « mettre en forme cet indicible, cet impensable à retrouver » quand les mots ne sont pas là pour le dire, afin d’entrer dans ces zones profondes enkystées dans le corps.
Démarche courageuse que d’affronter les sacro-saints dogmes d’une certaine psychanalyse bien pensante, et d’arpenter des chemins de traverse pour faire progresser nos théories ! Danièle Deschamps s’engage en tout cas, et revendique même, dans la lignée de Joyce Mc Dougall, cette position d’une « certaine anormalité » afin d’élargir notre vision du monde.

Elle accepte aussi – et c’est assez rare que pour le souligner – de s’exposer plus personnellement en nous dévoilant un compte-rendu détaillé d’une séance de thérapie, ce qui nous permet de réellement en apprécier le développement.

Régina Goldfarb repoussant un peu plus loin les limites de la psychothérapie, nous livre ici une réflexion poignante sur le vécu du temps chez la personne âgée, et démonte avec brio, si besoin en était encore, l’affirmation erronée de Freud selon laquelle l’analyse des personnes âgées n’est pas indiquée. Aujourd’hui, elles consultent – et nous savons que demain elles seront de plus en plus nombreuses à le faire –, bénéficiant avec bonheur de l’aide du psy.
Mais au-delà de la réalité de ces situations cliniques dont les bribes de récit émaillent tout son article, c’est un miroir sans concession que l’auteur nous donne à observer, et chacun de nous y retrouvera – avec effroi parfois – une image de son propre futur ; ce XXIème siècle ne nous verra-t-il pas tous mourir, puisque « le compte à rebours a commencé » et que le temps n’est pas infini ?
Ce futur, nous pourrons décider de le traverser, ou en le subissant, ou selon un temps pleinement vécu. Pour éclairer ces différentes alternatives, Régina Goldfarb appellera à la rescousse maints romanciers et philosophes illustres, dont Albert Cohen ou Herman Hesse, pour ne citer qu’eux. Mais c’est la célèbre Colette qui nous dispensera les plus beaux germes d’espoir pour une vieillesse heureuse, au point que celle-ci nous apparaîtra comme douce voire même enviable !

Une prouesse, n’est-ce pas ?

Connaissez-vous Judith Dupont ? Le texte de la conférence qu’elle a donné à l’APPPSY en juin 2007 est un petit bijou de tolérance et d’ouverture, et c’est un grand honneur pour nous, « néo-férencziens », qu’elle nous ait fait la confiance d’être publiée dans notre revue.
Cette grande dame de la psychanalyse, nièce de Michael Balint, est en effet l’héritière spirituelle de Ferenczi ; éditrice en outre de la revue Le Coq Héron, elle pratique le métier d’analyste à Paris depuis plus de cinquante ans avec des adultes et des enfants. Son témoignage a donc pour nous des accents de transmission testamentaire ; par son intermédiaire, c’est en effet Ferenczi en personne qui semble nous interpeller pour nous rappeler la priorité absolue de la personne du patient sur les réifications poussiéreuses de la théorie. Au diable les poncifs, les dictats et autres fétichismes stériles !

Judith Dupont réaffirme la primauté de la relation et du « bon sens » dans cette aventure humaine qu’est la psychanalyse.
Dans son texte qui porte sur « Ce qu’est psychanalyser », elle passe en revue les différentes composantes de cet art – la formation, la cure analytique, le cadre, l’atmosphère, les moments-clés –, pour en extraire à chaque fois une vision originale et inventive, nous invitant à être nous-mêmes créatifs, car « si on analyse surtout avec sa tête, on soigne avec tout ce qu’on est ».

Je remercie au passage Francis Martens, président de l’APPPSY et collaborateur attentionné de notre revue, qui nous a donné accès à ce document et dont le préambule au texte de la conférence mêle – comme à l’accoutumée – à la pertinence du propos un humour réconfortant.

Pour ma part, je me suis penché sur une double question dont les corrélats m’apparaissent intimement liés : l’avenir de la psychothérapie et l’intégration des approches. En effet, la psychothérapie n’échappe pas aux bouleversements qui traversent notre époque, et les personnes qui désirent consulter sont tiraillées entre une multitude d’approches, toutes issues des principaux courants fondateurs que sont la psychanalyse et la thérapie cognitivo-comportementale. L’on ne peut que s’interroger sur la forme que prendra la psychothérapie de demain. Va-t-on assister à une prolifération encore plus exponentielle des écoles, ou au contraire à une recentration de celles-ci autour d’un tronc commun rencontrant un certain consensus ?
Comment comprendre d’ailleurs ce foisonnement actuel des thérapies ? Et comment s’y retrouver parmi toutes ces nouvelles approches qui mêlent psychanalyse, spiritualité, travail corporel, coaching, vies antérieures, chakras et catharsis ? Toutes questions qui seront abordées dans cet article, notamment en explorant les types de croyances ou de mythes sous-tendant ces différentes approches, et les dérives auxquelles elles peuvent conduire.

Nous pourrons aussi mesurer tant l’intérêt que les limites des principales thérapies actuelles, dont chacune est certes intéressante, sans qu’aucune ne soit néanmoins entièrement satisfaisante. Vaste sujet !

Voilà donc une série d’articles originaux, engagés, interpellants, mais aussi émouvants ; j’espère que vous trouverez autant de plaisir à les lire que j’en ai eu à les découvrir.

Bonne lecture,

Jacques Van Wynsberghe

 

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