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ÉDITORIAUX de la Revue

Lorsque nous avions mis en chantier cette revue sur la violence, nous n’imaginions pas que la réalité allait bientôt dépasser ce que notre imaginaire le plus débridé n’osait même pas entrevoir. La destruction spectaculaire des tours du World Trade Center de New York allait en effet sonner le glas d’un monde relativement apaisé et précipiter la prise de conscience d’un changement radical de paradigme.

La société, constate Jean-Pierre Lebrun, est en effet confrontée à l’émergence de nouvelles formes de violences qui irradient dans les différents champs du social, et nous traversons en ce moment une véritable mutation dont nous ignorons encore les effets à long terme, mais dont un des signes avant-coureurs est certainement cette violence qui, dans ce monde sans père, sans tiers et sans liens, devient l’ultime modalité d’expression de la subjectivité de l’individu.

La difficulté à penser ce qu’en philosophie l’on appelle « la question du mal », et que Hanna Arendt, parmi d’autres, a tenté de comprendre à partir de la violence meurtrière nazie, n’élude pas le fait que cette question profondément humaine — précisément lorsqu’il s’agit d’inhumanité — nous concerne au premier chef, surtout quand il s’agit d’appréhender ce « quelque chose » qui vise justement à anéantir toute compréhension.

Il est certain que le fait de donner la priorité à un libéralisme économique outrancier au détriment de l’humain est un facteur déterminant de cette montée de la violence partout dans le monde ; notre engagement social, en tant que « psy », peut consister à chercher à mieux comprendre les mécanismes psychodynamiques impliqués dans ces comportements prédateurs. La résurgence de la délinquance, des extrémismes politiques et religieux ainsi que des nouvelles utopies n’est sans doute pas étrangère au fait que le monde soit soumis entièrement au principe de plaisir — tout, tout de suite et pour toujours — le père ou la réalité de l’autre devant être détruits s’ils représentent un obstacle au retour matriciel. L’utopie des retrouvailles avec le ventre maternel n’est-il pas finalement le mal qui guette notre société en errance ?

Jean-Pierre Lebrun pose d’emblée, avec le titre de son article « la haine de la haine », une forme d’interprétation de ce à quoi nous avons affaire aujourd’hui. Il tente d’élaborer une articulation entre le social et le singulier, tout en se demandant s’il est fondé ou non de parler de nouvelles pathologies.

Reliant la question de la haine à l’enseignement de Lacan, il précise que cette haine est toujours et d’abord la haine du Symbolique : la haine du langage, et donc du « trou », du manque, du vide produit par le signifiant. Et pourtant, nous dit-il, « consentir à une perte de jouissance est le prix à payer pour qu’une société puisse survivre, et que le dire soit possible. » Il semble bien qu’aujourd’hui, « cette absence, caractéristique fondamentale de notre humanité, notre société fasse tout pour ne rien en savoir »,  et que cela a une série de conséquences, dont la montée en puissance des nationalismes, des violences ainsi que de pathologies sociales nouvelles telles que l’errance des jeunes ou la dérive des adultes. Nous assistons de fait actuellement à une mutation du social et du symbolique extrêmement profonde : la place de transcendance, la place « d’exception » — celle du chef, du père — n’est plus reconnue comme légitime, et c’est paradigmatique de notre lien social d’aujourd’hui : « l’on assiste à l’acte de décès de la société hiérarchique, et le risque est que le Sujet lui-même disparaisse au cours de l’opération. »

C’est donc toute la représentation de la vie collective qui a basculé : celle-ci ne se soutient plus d’un ordre préétabli qui transmet des règles, mais d’un ordre qui doit émerger des partenaires eux-mêmes. La haine ne pouvant plus être adressée à ce tiers hiérarchique, se développe un nouveau type de lien social basé sur la haine de la haine : l’évitement de la confrontation et la recherche des points communs positifs, poussant au comportement individualiste et ségrégatif. C’est seulement lorsque tous ces comportements d’évitement ne parviennent plus à contenir la haine que nous assistons alors à un déferlement de violence brutale incontrôlable.

Un des grands problèmes actuels est de ce fait celui de la transmission : comment inscrire la différence des places et le renoncement à la jouissance permanente dans les générations qui nous suivent ? Tant qu’un autre accepte d’occuper cette place à laquelle l’enfant peut adresser sa haine, tout reste possible ; sinon…

Ces symptômes d’une mutation du social sont bien illustrés par l’article de Daniel Desmedt  « la violence des images désincarnées ». Explorant différents médias, tels que la télévision et son zapping, les jeux vidéos, l’internet et son « chat », il montre comment « tout devient possible, alors que rien n’existe plus : plus de sexe, plus de corps, plus de désir. » Il montre comment ces images sont en réalité, au delà de leur aspect séducteur, des images sans aucune épaisseur sensible, sans ancrage dans le réel : « la gymnastique copulatoire fait oublier le sexe, qui devrait être une rencontre avec l’altérité…L’image, chassant le manque, échappe au sens. »

Il explore ensuite le lien entre l’image, la pensée et le corps, se référant à la conceptualisation lacanienne  du stade du miroir, et prenant pour exemple des représentations artistiques classiques du Christ en croix et de son sexe, qui attestent de son humanité et de l’importance du manque dans la constitution de l’humain. Pour lui, notre culture, au bord de la perversion (en est-elle seulement au bord… ?), « prétend combler le manque et de ce fait chasse le désir et sa complexité, pour ne garder que la jouissance. » Est-ce à dire que tout est perdu, s’interroge l’auteur ? Suite dans ce captivant article, où le piercing, la rave, le chat internet se révéleront, tout comme l’hermétique art contemporain, d’étonnantes quêtes de sens. Y aurait-il donc un au-delà de la violence ?

Francis Martens, se promenant nonchalamment dans les greniers de l’histoire et faisant montre d’un savoir encyclopédique époustouflant,  nous expose dans un texte superbe, truffé d’un humour acidulé à savourer délicatement, comment nous sommes revenus malgré nous au lieu d’où Freud était parti : la séduction. Quel lien avec la violence me direz-vous ?

« Quand le désir prend feu, la violence n’est pas loin…Il devient quelquefois difficile de savoir où l’on met les pieds ! » nous dit-il ; nous pouvons lui confier les nôtres en toute quiétude en tout cas pour nous laisser guider dans les pas des grandes figures de l’humanité, depuis sainte Thérèse — en proie à une douce violence, celle de l’extase — en passant par le panthéon des dieux de l’Olympe — où se cache la violence prédatrice de l’amour — pour aboutir à Freud, qui a décrit l’antagonisme radical entre les pulsions sexuelles et la civilisation. L’auteur débusque l’association violence-sexualité en puisant également aux sources inépuisables de la littérature — faisant se côtoyer coquinement marquis de Sade et comtesse de Ségur — , de l’étymologie ( viol et violence, ça se conçoit ; mais rapt et extase ?), et même de la biologie. Je n’en dirai pas plus : je vous laisse tout à la joie de cette espiègle et parfois mystique défloration.

Catherine Diricq, au plus proche de la réalité de terrain, et s’inspirant de son expérience clinique au sein d’une équipe hospitalière, nous dévoile toute la violence que peut distiller un lieu pourtant sensé apporter compassion et soulagement…

Elle décrit, en les illustrant de manière quasi palpable, des situations de harcèlement moral ou de maltraitance que l’on retrouvera au niveau de tous les acteurs de soins, et elle montre comment chacun est enfermé dans une spirale de violence, tantôt diffuse et cachée, tantôt éclatante d’injustice. Son texte est également un cri emprunt de dignité, qui nous invite à retrouver le droit fil de notre conscience.

Françoise Gaffiot-Guillermic, qui nous vient de Lorient, en France, nous livre ici au travers de quelques extraits de séances son expérience clinique et ses réflexions à propos d’une personne dont la vie psychique et émotionnelle a été gravement endommagée par des carences affectives précoces en lien avec un vécu de maltraitance et d’abus sexuels.

Elle montre comment la pratique d’un travail corporel structuré peut aider cette patiente à entrer en contact avec son monde intérieur, et à pouvoir faire des liens entre les sensations éprouvées et les sentiments, idées et images qui y sont associées. Elle illustre finalement comment, pour ces personnes « dont les carences primaires sont si importantes qu’elles ne permettent plus un accès direct par le langage, ce seront les « états de corps », à travers la reconnaissance et la description des sensations-perceptions, qui vont servir de base au travail thérapeutique et au dialogue transféro-contretransférentiel. » Une remarquable illustration de l’approche de psychothérapie analytique à médiation corporelle.

Brigitte Dohmen, enfin, aborde un tout autre volet de la violence, et qui nous intéresse au premier chef en tant que praticiens puisqu’elle nous revient avec un article fouillé où elle examine ces situations terriblement éprouvantes où le thérapeute est aux prises avec un « contre-transfert violent, passionnel, agressif, voire sadique, face à un client qui le rend fou, et souvent fou de rage. »

On est loin de la neutralité bienveillante préconisée par la psychanalyse des origines, et l’auteur explorera avec la méticulosité qu’on lui connaît tous les tenants et aboutissants de ces passages difficiles de certaines situations thérapeutiques. Elle s’étendra plus particulièrement sur le concept d’identification projective, et montrera comment celui-ci nous révèle la présence d’un « enfant sous terreur », soumis à de graves traumatismes précoces. Elle donnera ensuite quelques pistes bien utiles pour le maniement de ce type de cures, clôturant par cette oh combien prophétique citation de Freud : « Celui qui réveille les pires démons incomplètement  domptés au fond de l’âme humaine afin de les combattre, doit se tenir prêt à n’être pas épargné dans cette lutte. »

Vous voilà donc prévenus ! Bonne lecture ....  

Jacques Van Wynsberghe

 

 

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