-->
user_mobilelogo

Rechercher la Revue

ÉDITORIAUX de la Revue

Le volume III de notre revue était axé sur l’approche du corps abordée sous des angles différents et par diverses disciplines.

Dans ce numéro, nous commençons par un article de Danièle Deschamps sur « la fonction et les ratés de la mémoire en psychanalyse ». Quel est le point d’origine de la mémoire d’un individu? Quelles sont les conséquences des secrets, des ratés volontaires ou involontaires de cette mémoire et de la transmission qui y est liée?
Avec l’habilité scripturale qui lui est propre, Danièle Deschamps mêle l’histoire d’une patiente avec celle de l’héroïne du livre « Le chasseur Zéro » de Pascale Roze. Deux femmes dont le destin est étroitement lié au destin de l’Histoire. Deux femmes dont le père fut tué pendant la guerre sans qu’il y ait de paroles ensuite qui permettent d’intégrer ces disparitions dans leur histoire. « A cette explosion dans le réel correspondait une implosion psychique qui bloquait toute construction fantasmatique et toute élaboration du trauma. » Leur évolution ne peut se faire que dans le clivage, coupées de leurs racines et d’elles-mêmes. Toute la famille est figée dans ce système défensif empêchant du coup tout processus de différenciation. Danièle Deschamps nous parle de ce « pari fou des thérapeutes de rechercher un autre cours possible aux destins », d’espérer « dénouer ce pacte dénégatif si destructeur pour leurs patients et orienter les forces psychiques vers la vie ». Ceci ne peut se faire que si le thérapeute croit en la possibilité d’évolution et de reconstruction de tels patients, s’accroche à cet espoir malgré les difficultés de cette absence de mémoire et accepte de « prêter son psychisme » à celui, défaillant, du patient.

Edith Goldbeter-Merinfeld aborde ensuite « la place du corps dans les familles à partir de l’optique systémique: les manifestations somatiques sont toujours interprétées, aussi bien par le malade que par son entourage, en fonction d’un code de valeurs familiales; ce sens pourrait ensuite influencer les choix concernant le traitement ultérieur de la pathologie, et donc son décours. » Le symptôme est là pour maintenir une forme d’équilibre dans le système familial. Dans ce contexte, le corps peut servir de tiers, de support de langage, et ce aussi bien dans sa gestuelle que dans son fonctionnement. La maladie trouvera ici une place tout à fait particulière pour « créer ou maintenir un mode particulier de relation au sein du système ». Le corps peut dès lors être appréhendé en tant que langage au niveau de la façon dont la famille en parle, au niveau de la recherche d’un sens du symptôme et au niveau de la façon dont ce symptôme s’intègre dans le système familial et de la fonction qu’il va y prendre. Edith Goldbeter-Merinfeld parle plus particulièrement de deux types de familles: celles pour qui le symptôme est au centre de leur organisation, et celles pour qui la maladie est à proscrire. Dans les premières, « être malade renforce la cohésion du groupe familial », et ce à travers la succession des générations. La maladie est le tiers autour duquel s’organisent les relations entre ses membres: la gestion de la distance, de la demande, des conflits, des relations avec l’extérieur. Elle est « langage silencieux mais démonstratif ». Dans les secondes, la maladie est niée ou mal acceptée et survient toujours par effraction. La fonction du thérapeute sera de remplir le rôle de tiers à la place de la maladie, permettant ainsi de désamorcer sa place indispensable.

Claire Devriendt-Goldman nous parle ensuite de l’importance du corps dans la construction psychique du tout petit et de son omniprésence dans les interactions précoces. L’enfant utilise aussi son corps pour exprimer les difficultés de ces interactions. Le corps est dès lors sur l’avant de la scène psychothérapeutique quand on travaille avec un tout petit. « Ce que le bébé nous transmet est en relation étroite avec ses éprouvés corporels. » Le concept de Moi-peau de Didier Anzieu fournit un cadre théorique extrêmement fécond pour cette approche. Il nous permet de comprendre l’importance du sensoriel et du kinesthésique dans l’élaboration psychique de l’enfant et comme mode de communication. C’est pourquoi le langage corporel a toute sa place dans le travail psychothérapeutique avec l’enfant. Il est à décoder avec l’enfant. Le double interdit du toucher, celui qui concerne les pulsions agressives et sexuelles, reste nécessaire « pour permettre la création d’un espace de jeu et de pensées et pour permettre à la communication verbale de se développer ». Pour illustrer tout ceci, Claire Devriendt-Goldman nous présente trois cas de tout petits en difficulté, qui nous permettent d’observer comment la mise en acte devient « mise en sens de la problématique relationnelle parents-bébé », souvent révélatrice elle-même d’une problématique intra-psychique d’un des deux parents. Cela permet de « dégager le bébé de tout le poids des projections parentales » et de permettre un travail d’élaboration de celles-ci « en utilisant la présence du bébé même si le symptôme a disparu ». Et nous avons l’occasion d’apprécier à notre tour la merveilleuse sensibilité de cette thérapeute.

Robert Kriwin, ostéopathe, envisage le corps comme un carrefour entre douleur et souffrance, entre perception et conscience, entre sensation et affection. Et il pose la question du sens. La douleur parle de l’histoire de la personne. Faut-il nécessairement en rechercher le sens? Il nous cite le cas de Louise, patiente qui présente des douleurs récidivantes et résistantes à toutes formes de traitement. Ces douleurs sont associées et peut-être masquent également des souffrances récidivantes. Louise est « coupée en deux » à l’image de ce diaphragme tendu tout comme, dans sa vie, elle est coupée des êtres chers dont elle porte un deuil pas vraiment élaboré. Elle se raconte beaucoup sans faire les liens avec ses douleurs. Robert Kriwin écoute et soigne le corps. Il se réfère entre autres à Rosine Debray, psychosomaticienne, pour qui tout individu est psychosomatique, c’est-à-dire que la voie somatique, celle des éprouvés corporels, est incontournable et complémentaire à la voie mentale, celle des processus psychiques et de pensées. Cependant certaines maladies ne sont pas psychosomatiques parce qu’elles se situent hors des processus d’expression mentale. Il s’agit de patients alexythimiques qui ont une pensée opératoire. Louise nie sa souffrance émotionnelle mais elle cherche un support affectif, sans le reconnaître, auprès des soignants. Et c’est peut-être parce qu’elle l’a trouvé à travers une écoute de son être et de son corps qu’elle peut évoluer dans sa vie.

Régina Goldfarb aborde ensuite la question du transsexualisme pour en souligner toute sa complexité et la difficulté d’y répondre de façon adéquate. Elle nous relate le cas d’Aurore, une jeune fille qui voulait devenir homme. Victime de graves maltraitances, Aurore ne pouvait assumer son identité de femme. Être femme était être soit bourreau comme sa grand-mère soit victime comme sa mère. Être femme était être l’objet sexuel des hommes. Plutôt être du côté de l’homme, du pouvoir et de la reconnaissance. Prendre sa demande au premier degré aurait été méconnaître sa vraie souffrance et la museler à jamais. A partir de ce cas, Régina Goldfarb s’interroge sur la façon d’appréhender la demande de changer de sexe. Celle-ci a varié selon les époques et est fonction de la culture. A l’heure actuelle, c’est devenu une problématique médicale plus axée sur le biologique que sur la prise en considération des aspects identitaires. Mais changer de sexe biologique fait-il vraiment changer de sexe? De plus, cela résoud-il la souffrance sous-jacente à cette demande? Qu’est-ce que la sexualité humaine? Qu’est-ce que l’identité sexuelle d’un individu? Comment se construit-elle? Autant de questions que Régina Goldfarb aborde dans son article et qui, souvent, ont peu de place dans la pratique médicale.

Anne Joos de ter Beest aborde ensuite la différence et la complémentarité du masculin et du féminin. Freud a parlé de la bisexualité psychique et Lacan de deux façons de se référer au langage: l’une masculine, plutôt univoque, l’autre féminine s’ouvrant au sens pluriel, au subjectif. Qu’en est-il de la médecine par rapport à tout cela? La rationalité scientifique se veut totalement univoque, elle rejette dès lors la subjectivité et l’unicité de l’être humain, qu’il soit homme ou femme. La médecine actuelle s’inscrit dans ce paradigme-là. Or la naissance est une « traversée singulière, une aventure très personnelle marquée par le passage d’un état à un autre ». « C’est un événement où rien n’est de l’ordre du comparable, de l’objectivable puisque tout empreint de singularité. » Si la médecine ne s’adresse qu’à la partie « observable, objectivable et maîtrisable de la naissance », elle ne peut rendre compte de la singularité de cet événement.

Brigitte Dohmen continue en montrant que la naissance est passée du féminin au masculin, ce qui lui a permis d’être totalement régie par la médecine. La médecine ici se présente comme une mère archaïque, totalitaire qui impose son idéologie à tous, médecins et non médecins, hommes et femmes. Il est difficile de lui échapper et ce d’autant plus qu’à ce niveau archaïque se superpose un autre niveau, oedipien celui-là, lié à la différence des sexes, aux enjeux de séduction et de rivalité. En laissant la médecine prendre toute le place, on a perdu l’accès au féminin et vidé la naissance de son contenu subjectif. Cela a été rendu possible grâce à la péridurale qui escamote les processus psychiques et pathologise l’accouchement tout en lui donnant un aspect normal et normatif.

Bonne lecture...

Brigitte Dohmen

 

/*--Set Logo Image position--*/ #logo{left: 20 px}; #logo{top: 10 px}: