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ÉDITORIAUX de la Revue

Ce numéro de notre revue est consacré au thème des traumatismes réels. Longtemps, la psychanalyse a considéré le traumatisme comme étant fantasmatique et d’origine sexuelle. Dans cette perspective, les traumatismes réels vécus par les patients n’étaient pas perçus comme tels mais compris comme des reconstructions fantasmatiques de leur part. Cette non- reconnaissance par le thérapeute du vécu réel du patient était parfois un traumatisme en soi qui ne faisait que répéter ce qu’ils avaient déjà connu. Alice Miller a été une des plus virulentes à remettre en question cette façon de voir les choses.

Nous avons voulu ici rendre sa place au traumatisme réel et nous poser la question, comme thérapeutes, de savoir s’il est pertinent et possible dans la clinique de différencier traumatismes réels - traumatismes fantasmatiques. Nous avons demandé à un certain nombre d’intervenants ayant chacun une grande expérience dans une forme de travail avec des traumatismes réels de nous en faire part et de nous partager leurs réflexions à ce sujet.

Le numéro commence par un article de Régina Goldfarb consacré au journal clinique de Ferenczi, journal qu’il a écrit l’année avant sa mort. Ce journal reprend des réflexions théoriques, ses interrogations sur certains cas cliniques et ses réactions personnelles face à un ensemble de questions et face à sa relation à Freud. Comme l’écrit Régina Goldfarb : «  C’est le cri de l’enfant qui hurle sa douleur dans le patient brisé, démantelé par la violence de l’adulte et qui reste là devant cet analyste dont ni le patient ni Ferenczi ne peuvent comprendre ni accepter qu’il reste si calme et si neutre. »

Dans son article, Régina Goldfarb reprend toute la réflexion théorique de Ferenczi concernant le traumatisme qui lui fait accorder une place essentielle aux traumatismes réels, ce qui l’amène à revoir la technique analytique et à initier différentes modifications du cadre de façon à rendre l’analyse accessible et possible pour un certain nombre de ces patients traumatisés et en choc.

Nous avons ensuite un exposé de Maurice Clermont, thérapeute québecquois, spécialisé depuis de nombreuses années dans le travail avec les personnes en situations de choc de vie. Son postulat est que «  la guérison est favorisée par une énergie d’amour se manifestant à un niveau subtil dans la rencontre entre le thérapeute et la personne en souffrance. » Il y parle du cheminement personnel et professionnel qui l’a amené à développer son travail. Il y expose sa conviction de l’existence chez l’être humain de champs vibratoires qu’il appelle « énergies subtiles », concept repris à la physique quantique. Dans son approche thérapeutique, il est attentif à ces champs vibratoires. Pour lui, un choc de vie confronte l’individu à l’expérience de la mort, physique ou symbolique, et entraîne une grande souffrance. Le thérapeute doit avoir une grande présence à cette souffrance et aider la personne à trouver un sens à son expérience pour arriver à renaître à quelque chose de nouveau dans son existence. Le travail avec les personnes en choc de vie est un travail « en urgence » et un travail de réseau puisqu’il implique la nécessité d’y intégrer l’entourage ainsi qu’éventuellement les différents intervenants. L’objectif de Maurice Clermont est avant tout la rencontre, une rencontre avec la totalité de l’être en souffrance. Celle-ci implique une grande qualité de présence chez le thérapeute, une capacité à être créatif et intuitif de façon à individualiser son approche. C’est un travail exigeant qui rendra une supervision souvent nécessaire.

Brigitte Dohmen nous parle ensuite d’une situation traumatique particulière et souvent méconnue : celle de la perte d’un bébé. C’est un problème à la fois non reconnu et banalisé par notre société qui fonctionne avec l’idée qu’au plus la perte est précoce, au plus elle est facile à assimiler. C’est oublier que l’intensité du deuil est fonction de l’intensité de l’attachement et que celui-ci peut déjà être présent dans le projet d’un enfant. Elle nous y décrit ce processus de deuil particulier avec ses difficultés, ses étapes, ses embûches et ses conséquences parfois à très long terme. Elle insiste beaucoup sur la nécessité d’aider les parents à vivre ce processus jusqu'à sa résolution qui se situe souvent deux ou trois ans après l’événement. Sans ce processus, le deuil peut se chronifier et devenir pathologique avec des conséquences parfois sur plusieurs générations.

Catherine Marneffe aborde ensuite la question des enfants abusés sexuellement. Elle a été à l’origine de la création des équipes SOS-Enfants en Belgique et nous fait part de sa très grande expérience et de sa vision des choses relativement originale. Elle oppose le modèle judiciaire qui considère la maltraitance comme un délit à punir et qui cherche à séparer l’enfant de sa famille, avec le modèle psycho-médico-social qui envisage la maltraitance comme la conséquence de difficultés relationnelles familiaux, ce qui implique d’aider avant tout la famille et l’enfant dans sa famille. L’objectif est de faire sentir aux familles en difficulté qu’elles peuvent être réellement accueillies, écoutées et aidées de façon à les inciter à demander elles-mêmes de l’aide quand elles en ont besoin. Pour fonctionner, ce système doit éviter d’être jugeant, moralisateur et répressif. Toute la question est donc de savoir comment mettre en place un système d’aide qui ne soit pas maltraitant vis-à-vis des familles. Catherine Marneffe lie le problème de la maltraitance au contexte social dans lequel nous vivons. Punir l’abuseur ne résout rien, au contraire c’est rester dans le même système d’abus de pouvoir et de maltraitance, et ce d’autant plus qu’une relation de tendresse le lie souvent à l’enfant, la majorité des abus sexuels étant intra-familiale.

Bernard Houssiau est écrivain. Il a été victime d’un attentat il y a de nombreuses années. Il est venu, lors de notre cycle de conférences, apporter son témoignage sur cette forme de traumatisme. Ici, il nous offre un autre témoignage, celui d’un enfant victime d’abus sexuels à l’école. Il nous fait vivre ce témoignage de l’intérieur avec tout son talent d’écrivain.

Sander Kirsch nous présente le cas d’une de ses patientes avec un passé d’enfant battu. Il nous y montre toutes les difficultés qu’il a rencontrées dans la mise en place d’un cadre et l’établissement de l’alliance de travail, mais aussi à quel point le travail avec ce type de traumatisme sollicite le contre-transfert du thérapeute. Tout comme Ferenczi, il a été amené à modifier son cadre afin de rendre la thérapie possible pour cette patiente.
Il nous présente aussi sa conception d’un soi-peau et d’un moi-colonne vertébrale pour décrire la structuration psychique de l’individu et comment cette élaboration peut être perturbée chez les enfants qui sont passés par ce type de traumatisme.
Il nous donne également d’intéressants critères diagnostiques de différenciation entre un enfant battu et un enfant victime d’abus sexuels, devenus adultes.

Ce numéro s’achève par une table ronde lors de laquelle nous avons demandé à trois intervenants comment ils se situaient face à la question de différencier traumatisme réel et traumatisme fantasmatique.

Philippe Hennaux pose au départ la question du cadre, de sa ritualisation, de ses transgressions, mais aussi de ses opérateurs. Pour lui, la distinction entre thérapies verbales et corporelles est artificielle et souvent absurde. Ce qui importe, c’est la prise ou non en compte du transfert. La parole de l’analyste est acte, et l’acte est signifiant. Mais ce qui empêche d’appréhender les choses de cette façon, c’est la séparation de l’âme et du corps dont nous avons hérité depuis l’Antiquité. L’âme, du champ religieux, est passée dans le champ médical au 18 e siècle avec l’apparition de la psychiatrie. Comment situer le traumatisme là-dedans ? Philippe Hennaux différencie le traumatisme, notion très médicale de quelque chose qui effracte le corps, du trauma tel qu’il a été abordé par Freud. Le trauma est perceptible dans l’après-coup et n’est traumatique que parce qu’il y a eu répétition. Le traumatisme de départ importe peu, ce qui est important, c’est la reconstruction que le patient en a faite, c’est-à-dire le fantasme qui en découle.

Sander Kirsch parle de son intérêt déjà ancien pour les traumatismes réels de ses patients. Il a développé toute une théorie sur ce sujet qu’il a nommé « choc figé » et qu’il reprend brièvement ici. Mais d’abord, il envisage le contexte historique qui fait que Freud s’est écarté de l’hypothèse de l’existence des traumatismes réels. Ensuite, il en vient à aborder les outils diagnostiques qu’il a élaborés pour repérer ces situations dont le patient est généralement clivé ou en déni de leur impact sur sa vie. Son diagnostic se base essentiellement sur des éléments non-verbaux et sur l’analyse de son contre-transfert. Il nous présente quelques cas cliniques pour illustrer cela. Il aborde aussi une situation de traumatisme réel peu abordée jusqu'à présent celle des traumatismes périnataux.

Danièle Deschamps s’est interrogée sur les situations d’impasse rencontrées dans son travail et cela l’a amenée à réaliser que les signes de la réalité du trauma ne sont à chercher ni du côté du fantasme ni du côté du symptôme névrotique. De même, ce qui importe c’est de voir comment la personne a pu intégrer son traumatisme, car parfois il déborde l’inconscient et ne peut alors s’élaborer. On se retrouve dès lors face à des patients qui nous donnent un sentiment d’étrangeté, d’incompétence, d’incertitude, et face à des brisures de rythme inattendues et ininterprétables. Les signes avant-coureurs de ces fractures se manifestent dans le corps du patient ou parfois celui du thérapeute, dans les affects du thérapeute ou dans certains rêves très corporels et angoissants. La thérapie entre dans une impasse dont on ne peut sortir que si le thérapeute s’engage très profondément dans la relation thérapeutique et s’il s’autorise à être créatif dans ses interventions. 
Danièle Deschamps nous présente ensuite un cas clinique qui illustre à merveille ses propos, celui d’un « trauma blanc ».

Voici donc une revue qui devrait passionner tous ceux qui sont intéressés par la souffrance profonde de leurs patients. Bonne lecture...

Brigitte Dohmen

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