-->
user_mobilelogo

Rechercher la Revue

ÉDITORIAUX de la Revue

Dans ce premier numéro, nous avons souhaité publier les actes du colloque que nous avons organisé en 1994 sur le thème : « Corps, Affect et Représentation ». Ce colloque avait pour but de rassembler des thérapeutes appartenant à des écoles analytiques différentes et qui acceptaient de se rencontrer pour aborder ce thème commun.

Le docteur Lebrun nous situa d'abord la perspective de Lacan pour qui « l'organisme ne devient corps que de consentir à être “affecté” par le langage ». Lacan met en avant le langage, le signifiant, ce qui est de l'ordre du symbolique. L'homme est un être parlant, ce qui implique une médiation par rapport aux choses. C'est aussi la parole qui fait de l'homme un sujet de désir et pas simplement de besoin. Devenir humain, c'est entrer dans le monde des mots, le monde symbolique, c'est passer par l'Autre. L'inconscient est structuré comme un langage. Le corps est nécessairement pris dans le réseau symbolique, ce qui implique que la jouissance du sujet sera obligatoirement hors corps, c'est la jouissance phallique. Néanmoins le sujet doit assumer l'impossibilité structurale de tout dire, impossibilité qui n'est pas impuissance. C'est ici qu'intervient l'affect d'angoisse pour Lacan.
Sur le plan clinique, il y a trois modalités d'atteinte du corps en rapport avec lapsyché : les symptômes hystériques qui concernent le corps du langage, les phénomènes psychosomatiques qui concernent une atteinte du corps réel, et la potentialité psychosomatique du sujet où il peut activement consentir à entrer dans le langage et la castration ou en refuser le prix. Le choix de la psychanalyse lacanienne est celui d'un corps toujours déja pris dans le langage, contrairement à la conception d'un corps antérieur au dire. Notre condition de "parlêtre" implique une assomption de la perte.

Le docteur Gauthier a ensuite abordé le thème sous l'angle de la théorie de Sami Ali. Il reprend d'abord la théorie freudienne pour en souligner ses apports, mais aussi ses limites et ses ambiguïtés : statut ambigu du corps et statut ambigu de l'affect. La psychanalyse s'est constituée autour d'un premier objet de méconnaissance : l'inconscient. Celui-ci ne peut devenir conscient que par la présence et l'interprétation de l'analyste. Pour le Docteur Gauthier, à côté de la symbolisation langagière, il y a d'autres moyens de représentation qui sont des tentatives de symbolisation.Le corporel est une autre zone de méconnaissance de la théorie freudienne parce qu'il se situe hors du champs de l'analyse. La pulsion trouve sa source dans le corporel, la libido s'étaye sur les fonctions biologiques, cependant l'analyse ne parle que du corps imaginaire et du désir. Elle pense le corps de façon hystérique, comme le lieu d'expression des conflits psychiques. La pulsion n'est connaissable qu'à travers l'affect et les représentations. La psychanalyse freudienne sépare l'affect de la représentation, ce qui conduit inévitablement à un modèle hystérique. L'affect est coincé entre le corps et la représentation. De plus, la psychanalyse n'aborde pas la fonction relationnelle du corps, pourtant très présente chez le nourrisson. Ce corps relationnel va permettre un lien entre corps réel et corps imaginaire.
Pour le docteur Gauthier, il faut repenser l'affect, comme il faut repenser le corps. Cela permet de prendre en compte les patients dont l'affect est neutralisé, ceux qui n'ont pas d'imaginaire.

Madame Harpman, quant à elle, s'est référée aux théories de Klein, Bion et Meltzer qui ont élargi la théorie et la pratique analytique.
Le travail analytique reste centré sur l'interprétation de l'inconscient. Néanmoins l'analyste est de plus en plus souvent confronté à des patients dont l'appareil psychique est à reconstruire, qui ont une fonction alpha déficiente, dirait Bion. A la suite de Meltzer, elle propose de réfléchir à une lacune du modèle freudien: celle de ne pas avoir théorisé la vie émotionnelle. Bion, par contre, parle de la fonction alpha qui est l'appareil à penser les pensées. Or certaines pensées ou émotions ne sont pas reprises par cette fonction alpha : ce sont les éléments bèta. Ceux-ci se retrouvent dans le corps.A travers trois cas cliniques, Madame Harpman nous montre que le travail de l'analyste est parfois de donner un contenant à l'émotion, de la penser dans la relation analytique. Il reçoit les rêves, les fantasmes, les émotions du patient. Il les digère et les met en mots. Cela permet à l'émotion de quitter le corps pour entrer dans la pensée verbale. Le travail analytique développe l'introjection dans la pensée du patient de la fonction alpha de la mère analytique.

La revue se poursuit par trois exposés donnés par des membres de notre association lors de nos cycles annuels de conférences.

Madame Baum-Goldfarb aborde le problème de l'importance du sexe du thérapeute dans le déroulement de la thérapie. Elle reprend un certain nombre de cas de patients, hommes et femmes, pour qui le choix d'une thérapeute femme était important. Cela lui permet de souligner l'effet facilitant que ça a pu avoir pour certains et son utilisation à des fins de résistances pour d'autres. Mais quel que soit son sexe, le thérapeute sera investi des différents personnages transférentiels, rôles dont il aura à faire le décodage. Elle aborde ensuite la façon dont le problème a été abordé sur le plan théorique par différents auteurs.
Freud d'abord qui, bien qu'il ait ouvert les portes de sa société de psychanalyse aux femmes, a une théorisation plutôt mysogyne :« La femme est un homme castré », « elle peut être considérée comme une créature humaine ». Il reconnaît cependant avoir encore à explorer ce domaine et espère que ses collaborateurs le feront. Mais il rejettera les théorisations de ceux qui le remettent trop en question.
Karen Horney s'oppose à cette conception machiste de la femme. Elle ne reprend pas le concept de phallus et met homme et femme sur un pied d'égalité dans leur différence sexuelle.
Jones considère que la fille est d'emblée féminine, elle n'est pas un garçon "manqué". Il reproche la vision phallo-centrique de la psychanalyse.
Mélanie Klein s'est opposée au concept de castration et envisage autrement le complexe d'Oedipe. Elle théorise aussi autrement la sexualité féminine. Néanmoins elle n'ose pas s'écarter totalement de la théorie freudienne.
Françoise Dolto aura la même ambiguïté. Tout en critiquant Freud sur sa méconnaissance de la sexualité féminine, elle dira que la libido est phallique, suivant en ça Lacan.
Même Christiane Olivier, malgré sa polémique contre la théorisation phallo-centrique de la psychanalyse, restera freudienne au bout du compte dans sa formulation théorique.

Alors à quand une théorie vraiment nouvelle ?

Madame Dohmen aborde la place du corps dans la théorie psychanalytique depuis Freud jusqu'à nos jours. Elle montre toute l'ambiguïté de la théorisation de Freud qui part du corps biologique pour arriver au corps fantasmatique sans expliquer le passage de l'un à l'autre.
Elle insiste sur le fait que la théorie et la pratique développées par Freud étaient le résultat du contexte culturel de l'époque, mais aussi de la propre personnalité de Freud et de sa propre problématique non résolue.
Cela a marqué toute la pratique analytique qui a suivi et qui s'est fortement rigidifiée encore par la suite.
Elle souligne le pansexualisme de la théorie freudienne qui a abouti à un interdit du toucher entraînant une érotisation de la cure.
Elle reprend ensuite les apports de Mélanie Klein, Bion et, dans un autre ordre, Sami-Ali par rapport à la théorisation du corps et la place plus totalement neutre de l'analyste.
Elle envisage ensuite une nouvelle théorisation de la place du corps dans la pratique analytique en opposant le mythe de la neutralité bienveillante avec l'activité du thérapeute (interprétative ou autres). Elle différencie passage à l'acte, et, mise en acte et passage par l'acte qui peuvent être des outils thérapeutiques.

Monsieur Kirsch, lui, cherche à théoriser le processus thérapeutique. La thérapie est un processus relationnel entre le client et le thérapeute, et entre le client et son corps. Le thérapeute et le client peuvent résister tous les deux, chacun à leur manière, à ce processus relationnel.
Dans cet article, Mr Kirsch s'intéresse tout particulièrement à un type de client "lourd" pour le thérapeute et dont la caractéristique principale est de résister à la formation d'une alliance de travail, ce concept étant repris à Greenson.
Peut-être aussi que les clients qui s'adressent à une approche psychocorporelle sont déjà au départ des personnes qui s'adaptent mal au cadre analytique trop menaçant pour elles. Ces personnes ont souvent manqué profondément d'une relation suffisamment empathique dans la petite enfance.
Avec ce type de patient, le thérapeute va construire activement l'alliance de travail pour pallier à l'incapacité du client à l'établir. C'est grâce au choix diversifié de ses modalités d'intervention que le thérapeute y arrivera. En effet, celui-ci lui permet de s'adapter à chaque problématique spécifique.
Mr Kirsch définit l'alliance de travail comme « l'ensemble minimum des interventions que le thérapeute doit avoir pour garantir l'installation et la continuation du processus thérapeutique à travers une relation transférentielle. »
A l'heure actuelle, nous rencontrons aussi des clients pour lesquels la construction active d'une alliance de travail est déjà en soi une menace. Pour comprendre ce qui est en jeu ici, Mr Kirsch se réfère aux théories de Stern sur le développement des sens du soi.
Ces clients spécifiques n'ont pas pu développer harmonieusement leur expérience du « soi avec l'autre ». Le thérapeute est dès lors confronté non seulement à une douleur intense mais à des situations difficiles à gérer dans la thérapie. Mr Kirsch illustre tout ceci avec plusieurs vignettes cliniques.

Nous espérons que tous ces articles stimuleront votre propre réflexion et vos pratiques et nous vous souhaitons bonne lecture.

Brigitte Dohmen

En 1995, nous avons organisé un cycle de conférences autour du thème « Les maux pour le dire ». L'objectif de ce cycle était d'aborder les problèmes psychosomatiques, c'est-à-dire des situations où c'est le corps qui manifeste une souffrance qui n'arrive pas à se dire et qui parfois reste clivée du sujet.

Dans son article « Entre mère et père: le corps indécis », Sander Kirsch aborde le thème de la dépression endogène. Il remarque que c'est d'ailleurs un problème très présent dans la clinique psychosomatique. Les patients qui somatisent sont des patients qui ont un langage désaffectivé et qui ont difficile à fonctionner avec l'association libre en thérapie.

Sander Kirsch reprend la théorisation de Alexander Lowen concernant la dépression et il la compare à celle de Julia Kristeva. En résumé, on pourrait dire que « Lowen voit le dépressif perdu dans un corps qui n'exprime plus ses émotions, Julia Kristeva décrit le dépressif perdu dans une parole qui n'a plus de sens ». Il nous présente le cheminement d'un de ses patients dépressifs où, dès le premier rendez-vous, il contacte des zones clivées de celui-ci grâce à l'observation de son contre-transfert. Le fait de le partager avec le client est ce qui permettra d'établir le contact avec lui. Petit à petit, ce patient explorera combien il peut être difficile d'être un homme quand c'est la mère qui est du côté de la vie, surtout quand elle est en plus toute puissante, et que le père est du côté de la mort. C'est à travers son corps qu'il retrouvera son identification à son père malade.
Sander Kirsch nous guide à travers l'évolution de ce processus et nous partage sa technique de dissociation guidée qui lui sert de substitut à l'association libre avec certains patients. Dans ce travail, les mots sont reconnectés aux sensations et les sensations au transfert.

Brigitte Dohmen aborde ensuite « Les ratés de la maternités ». Dans cet article, elle nous partage son expérience de psychothérapeute travaillant en maternité et autour de situations d'urgence en périnatalité. La grossesse et l'accouchement y apparaissent comme périodes de crise maturative sur le plan psychique, crise génératrice de bouleversements et de remaniements psychiques. A travers un certain nombre de cas cliniques, elle aborde ces différents ratés de la maternité: les situations de stérilité qui ne s'expliquent pas bien à un niveau médical, les grossesses à haut risque, la prématurité, le handicap et le décès du bébé. On peut y voir à quel point l'expérience de la maternité réveille des expériences archaïques et des traumatismes douloureux de la petite enfance, et même stimule des situations qui ont leur origine dans le transgénérationnel.

Dans « Mon cancer, c'est moi et c'est pas moi », Danièle Deschamps nous parle avec force et sensibilité de « ce qui fait vivre et mourir les humains ». Elle s'interroge sur ce qui fait qu'à un moment de sa vie une personne « va se laisser dépérir » ou va réagir dans « un sursaut de vie ». Elle nous parle ici de ses réflexions concernant le cancer, cette maladie qui met celui qu'elle atteint au pied du mur, au pied de la vie pourrait-on dire. « Comprendre un peu, donner sens, éclairer le chaos et questionner ce qui peut relancer la vie ou l'accompagner dans l'extinction de son désir ». « Mon cancer, c'est moi et c'est pas moi », c'est toute la difficulté de passer de « j'ai un cancer » à « je suis cancéreux ». Danièle Deschamps nous cite quelques cas cliniques qui permettent de mettre en évidence l'imaginaire terrifiant qui surgit dans ces situations. Elle cherche comment en tant qu'analyste elle peut aider ces patients à « retrouver un espace psychique de pensée, un espace corporel de vie, un espace relationnel de jeu, un espace symbolique de création ». Face à ces problématiques, elle sera amenée à « inventer » en tant qu'analyste des moyens d'intervention capables d'aider à représenter cet imaginaire archaïque et destructeur. Elle sera aussi amenée à « aménager le cadre » afin de rendre possible ce travail dans des temps et des lieux accessibles pour le patient.

Liliane Hirschland nous présente ensuite son article « Ce n'est pas une mince affaire » où elle aborde ses réflexions sur les désordres alimentaires, anorexie, boulimie, et leur rapport au corps. Elle replace cette problématique dans le contexte social et culturel qui l'influence fortement. La boulimie est une situation où la personne a perdu tout contrôle sur sa relation à la nourriture. L'anorexie est le refus de se nourrir et d'avoir un corps. Ces problématiques sont le reflet d'un véritable combat vie-mort chez la personne qui en souffre, des femmes généralement. Ces pathologies renvoient aux premières relations à la mère qui se passent entre autre à travers le nourrissage et sont souvent la recherche des retrouvailles avec le sein maternel dans quelque chose de fusionnel.

Liliane Hirschland aborde ensuite sa façon d'approcher ces problématiques sur le plan psychothérapeutique. Il s'agit de redonner à ces patientes des points de repère qui leur permettent de situer leur rapport à la nourriture. Ensuite, il y a à aborder les problèmes sous-jacents et à travailler les émotions qui parasitent la personne. Ce travail, Liliane Hirschland le propose aussi en groupe.

Rosella Sandri dans son article « Comment l’esprit vient au corps: le passage du corps à la pensée chez le bébé », nous partage ensuite son expérience de formatrice en observation du nourrisson. Cette méthode consiste pour un observateur à observer un bébé dans sa famille pendant un an, à raison d'une heure par semaine. L'observateur note toutes ses observations et les retravaille ensuite dans un séminaire où elles peuvent être réfléchies et élaborées.

Elle nous fait part ici de ses hypothèses concernant le passage du corps à la pensée chez le nourrisson. Le corps est le premier lieu d'expérience du bébé, il est le lieu de construction de son espace psychique et des premiers niveaux de symbolisation. Rosella Sandri reprend ici de nombreuses observations de bébés et, à travers une description assez fine des réactions du bébé, elle nous montre comment le bébé découvre son espace interne d'abord (grâce à sa bouche et ses yeux), les objets externes et le mouvement ensuite (grâce à ses mains). Elle aborde ensuite la découverte de la verticalité et ce que cela implique comme étape dans son autonomisation et sa façon de se situer dans l'espace.

Cet article est une illustration de cette phrase de Freud « Le moi est avant tout un moi corporel ».

Régina Goldfarb enfin aborde « Entre le psychosomatique et l'hystérique », un article qui parle des problématiques psychosomatiques liées au transgénérationnel. Pour elle, la conversion hystérique touche le corps imaginaire, alors que le problème psychosomatique touche le corps réel. Mais parfois, certains patients échappent à ces deux catégories. Leur maladie et le moment où elle s'est déclenchée sont liés à des événements clés de leur vie mais qui parfois se sont déroulés bien avant leur naissance. Il s'agit de ces « fantômes » dont parle Claude Nachin. Freud déja avait parlé de « l'héritage archaïque », ce qui « relie le moi à ceux qui l'ont précédé ». Ces fantômes se transmettent à cause des secrets, mais aussi et surtout à cause de ces innommables, événements tellement traumatisants qu'ils ne peuvent se parler dans la famille bien qu'on connaisse leur existence. Régina Goldfarb nous dira ensuite que faire de ces fantômes ou dibbouk dans la thérapie.

Encore une fois, je ne peux qu'espérer que ces articles enrichiront votre propre réflexion et je vous souhaite bonne lecture.

Brigitte Dohmen

Ce numéro de notre revue est consacré au thème des traumatismes réels. Longtemps, la psychanalyse a considéré le traumatisme comme étant fantasmatique et d’origine sexuelle. Dans cette perspective, les traumatismes réels vécus par les patients n’étaient pas perçus comme tels mais compris comme des reconstructions fantasmatiques de leur part. Cette non- reconnaissance par le thérapeute du vécu réel du patient était parfois un traumatisme en soi qui ne faisait que répéter ce qu’ils avaient déjà connu. Alice Miller a été une des plus virulentes à remettre en question cette façon de voir les choses.

Nous avons voulu ici rendre sa place au traumatisme réel et nous poser la question, comme thérapeutes, de savoir s’il est pertinent et possible dans la clinique de différencier traumatismes réels - traumatismes fantasmatiques. Nous avons demandé à un certain nombre d’intervenants ayant chacun une grande expérience dans une forme de travail avec des traumatismes réels de nous en faire part et de nous partager leurs réflexions à ce sujet.

Le numéro commence par un article de Régina Goldfarb consacré au journal clinique de Ferenczi, journal qu’il a écrit l’année avant sa mort. Ce journal reprend des réflexions théoriques, ses interrogations sur certains cas cliniques et ses réactions personnelles face à un ensemble de questions et face à sa relation à Freud. Comme l’écrit Régina Goldfarb : «  C’est le cri de l’enfant qui hurle sa douleur dans le patient brisé, démantelé par la violence de l’adulte et qui reste là devant cet analyste dont ni le patient ni Ferenczi ne peuvent comprendre ni accepter qu’il reste si calme et si neutre. »

Dans son article, Régina Goldfarb reprend toute la réflexion théorique de Ferenczi concernant le traumatisme qui lui fait accorder une place essentielle aux traumatismes réels, ce qui l’amène à revoir la technique analytique et à initier différentes modifications du cadre de façon à rendre l’analyse accessible et possible pour un certain nombre de ces patients traumatisés et en choc.

Nous avons ensuite un exposé de Maurice Clermont, thérapeute québecquois, spécialisé depuis de nombreuses années dans le travail avec les personnes en situations de choc de vie. Son postulat est que «  la guérison est favorisée par une énergie d’amour se manifestant à un niveau subtil dans la rencontre entre le thérapeute et la personne en souffrance. » Il y parle du cheminement personnel et professionnel qui l’a amené à développer son travail. Il y expose sa conviction de l’existence chez l’être humain de champs vibratoires qu’il appelle « énergies subtiles », concept repris à la physique quantique. Dans son approche thérapeutique, il est attentif à ces champs vibratoires. Pour lui, un choc de vie confronte l’individu à l’expérience de la mort, physique ou symbolique, et entraîne une grande souffrance. Le thérapeute doit avoir une grande présence à cette souffrance et aider la personne à trouver un sens à son expérience pour arriver à renaître à quelque chose de nouveau dans son existence. Le travail avec les personnes en choc de vie est un travail « en urgence » et un travail de réseau puisqu’il implique la nécessité d’y intégrer l’entourage ainsi qu’éventuellement les différents intervenants. L’objectif de Maurice Clermont est avant tout la rencontre, une rencontre avec la totalité de l’être en souffrance. Celle-ci implique une grande qualité de présence chez le thérapeute, une capacité à être créatif et intuitif de façon à individualiser son approche. C’est un travail exigeant qui rendra une supervision souvent nécessaire.

Brigitte Dohmen nous parle ensuite d’une situation traumatique particulière et souvent méconnue : celle de la perte d’un bébé. C’est un problème à la fois non reconnu et banalisé par notre société qui fonctionne avec l’idée qu’au plus la perte est précoce, au plus elle est facile à assimiler. C’est oublier que l’intensité du deuil est fonction de l’intensité de l’attachement et que celui-ci peut déjà être présent dans le projet d’un enfant. Elle nous y décrit ce processus de deuil particulier avec ses difficultés, ses étapes, ses embûches et ses conséquences parfois à très long terme. Elle insiste beaucoup sur la nécessité d’aider les parents à vivre ce processus jusqu'à sa résolution qui se situe souvent deux ou trois ans après l’événement. Sans ce processus, le deuil peut se chronifier et devenir pathologique avec des conséquences parfois sur plusieurs générations.

Catherine Marneffe aborde ensuite la question des enfants abusés sexuellement. Elle a été à l’origine de la création des équipes SOS-Enfants en Belgique et nous fait part de sa très grande expérience et de sa vision des choses relativement originale. Elle oppose le modèle judiciaire qui considère la maltraitance comme un délit à punir et qui cherche à séparer l’enfant de sa famille, avec le modèle psycho-médico-social qui envisage la maltraitance comme la conséquence de difficultés relationnelles familiaux, ce qui implique d’aider avant tout la famille et l’enfant dans sa famille. L’objectif est de faire sentir aux familles en difficulté qu’elles peuvent être réellement accueillies, écoutées et aidées de façon à les inciter à demander elles-mêmes de l’aide quand elles en ont besoin. Pour fonctionner, ce système doit éviter d’être jugeant, moralisateur et répressif. Toute la question est donc de savoir comment mettre en place un système d’aide qui ne soit pas maltraitant vis-à-vis des familles. Catherine Marneffe lie le problème de la maltraitance au contexte social dans lequel nous vivons. Punir l’abuseur ne résout rien, au contraire c’est rester dans le même système d’abus de pouvoir et de maltraitance, et ce d’autant plus qu’une relation de tendresse le lie souvent à l’enfant, la majorité des abus sexuels étant intra-familiale.

Bernard Houssiau est écrivain. Il a été victime d’un attentat il y a de nombreuses années. Il est venu, lors de notre cycle de conférences, apporter son témoignage sur cette forme de traumatisme. Ici, il nous offre un autre témoignage, celui d’un enfant victime d’abus sexuels à l’école. Il nous fait vivre ce témoignage de l’intérieur avec tout son talent d’écrivain.

Sander Kirsch nous présente le cas d’une de ses patientes avec un passé d’enfant battu. Il nous y montre toutes les difficultés qu’il a rencontrées dans la mise en place d’un cadre et l’établissement de l’alliance de travail, mais aussi à quel point le travail avec ce type de traumatisme sollicite le contre-transfert du thérapeute. Tout comme Ferenczi, il a été amené à modifier son cadre afin de rendre la thérapie possible pour cette patiente.
Il nous présente aussi sa conception d’un soi-peau et d’un moi-colonne vertébrale pour décrire la structuration psychique de l’individu et comment cette élaboration peut être perturbée chez les enfants qui sont passés par ce type de traumatisme.
Il nous donne également d’intéressants critères diagnostiques de différenciation entre un enfant battu et un enfant victime d’abus sexuels, devenus adultes.

Ce numéro s’achève par une table ronde lors de laquelle nous avons demandé à trois intervenants comment ils se situaient face à la question de différencier traumatisme réel et traumatisme fantasmatique.

Philippe Hennaux pose au départ la question du cadre, de sa ritualisation, de ses transgressions, mais aussi de ses opérateurs. Pour lui, la distinction entre thérapies verbales et corporelles est artificielle et souvent absurde. Ce qui importe, c’est la prise ou non en compte du transfert. La parole de l’analyste est acte, et l’acte est signifiant. Mais ce qui empêche d’appréhender les choses de cette façon, c’est la séparation de l’âme et du corps dont nous avons hérité depuis l’Antiquité. L’âme, du champ religieux, est passée dans le champ médical au 18 e siècle avec l’apparition de la psychiatrie. Comment situer le traumatisme là-dedans ? Philippe Hennaux différencie le traumatisme, notion très médicale de quelque chose qui effracte le corps, du trauma tel qu’il a été abordé par Freud. Le trauma est perceptible dans l’après-coup et n’est traumatique que parce qu’il y a eu répétition. Le traumatisme de départ importe peu, ce qui est important, c’est la reconstruction que le patient en a faite, c’est-à-dire le fantasme qui en découle.

Sander Kirsch parle de son intérêt déjà ancien pour les traumatismes réels de ses patients. Il a développé toute une théorie sur ce sujet qu’il a nommé « choc figé » et qu’il reprend brièvement ici. Mais d’abord, il envisage le contexte historique qui fait que Freud s’est écarté de l’hypothèse de l’existence des traumatismes réels. Ensuite, il en vient à aborder les outils diagnostiques qu’il a élaborés pour repérer ces situations dont le patient est généralement clivé ou en déni de leur impact sur sa vie. Son diagnostic se base essentiellement sur des éléments non-verbaux et sur l’analyse de son contre-transfert. Il nous présente quelques cas cliniques pour illustrer cela. Il aborde aussi une situation de traumatisme réel peu abordée jusqu'à présent celle des traumatismes périnataux.

Danièle Deschamps s’est interrogée sur les situations d’impasse rencontrées dans son travail et cela l’a amenée à réaliser que les signes de la réalité du trauma ne sont à chercher ni du côté du fantasme ni du côté du symptôme névrotique. De même, ce qui importe c’est de voir comment la personne a pu intégrer son traumatisme, car parfois il déborde l’inconscient et ne peut alors s’élaborer. On se retrouve dès lors face à des patients qui nous donnent un sentiment d’étrangeté, d’incompétence, d’incertitude, et face à des brisures de rythme inattendues et ininterprétables. Les signes avant-coureurs de ces fractures se manifestent dans le corps du patient ou parfois celui du thérapeute, dans les affects du thérapeute ou dans certains rêves très corporels et angoissants. La thérapie entre dans une impasse dont on ne peut sortir que si le thérapeute s’engage très profondément dans la relation thérapeutique et s’il s’autorise à être créatif dans ses interventions. 
Danièle Deschamps nous présente ensuite un cas clinique qui illustre à merveille ses propos, celui d’un « trauma blanc ».

Voici donc une revue qui devrait passionner tous ceux qui sont intéressés par la souffrance profonde de leurs patients. Bonne lecture...

Brigitte Dohmen

Dans ce numéro, nous vous présentons le compte-rendu de la journée d’étude qui s’est tenue le 12 octobre 1996 sur le thème du corps dans le transfert. L’objectif de cette journée était de se poser la question de la prise en compte du corps dans la théorie et la pratique analytique.

Nous y avons invité un certain nombre d’analystes intéressants pour leurs recherches originales et leurs écrits. Nous espérons que vous aurez autant de plaisir à les lire que nous en avons eu à les écouter le jour même. Pour cet éditorial, je me propose de reprendre les textes écrits par chacun des conférenciers pour présenter leur exposé.
Madame Gisèle Harrus-Révidi, psychanalyste, a ouvert la journée pour nous parler de la technique analytique et du corporel. Elle s’est proposée de nous donner des éléments de sémiologie pour une clinique du sensoriel. Elle remarque que l’analyste a des rapports difficiles avec le sensoriel, son surmoi lui imposant, par rapport à son patient, une cécité, une anosmie, une agueusie et bien évidemment un strict interdit du toucher. Ceci suppose, de sa part, un clivage de son moi fondé sur un déni de la réalité et peut empêcher ainsi l’évolution du patient confronté à la répression sensorielle que s’inflige l’analyste. Il existe, chez l’analyste, une angoisse à admettre que tout discours de quelque ordre que ce soit est surdéterminé de multiples façons et, entre autres et surtout, par les messages des sens. L’interprétation analytique intervient sur le sens du discours, les résistances et le transfert, mais si la diabolique intrication des trois catégories de signifiants est difficile à gérer, que se passe-t-il si on y adjoint quelques éléments perceptifs ? Peut-on de bonne foi travailler ces ordres du discours en niant toute perception non verbale qui les modifie ?
Pour Gisèle Harrus-Révidi, le sens des cinq sens, ce qui n’intervient que par nos perceptions et nos sensations, fait techniquement partie de ce qui est, par principe, refusé par l’analyste. Ainsi un symptôme même somatique, dermatologique par exemple, n’existe que si le patient en parle; ce langage archaïque et provoquant à la fois ne peut être entendu dans la sphère analytique classique. Ceci remet en cause l’approche et la théorie du contre-transfert, la maîtrise du transfert et le rapport à son corps et à celui de l’autre. Gisèle Harrus-Révidi reprend ensuite le cas de Toby, publié dans son livre La vague et la digue, et elle tente, à travers celui-ci, l’approche théorique du thème de la sensorialité dans une psychopathologie du quotidien en analyse et non pas uniquement dans son rapport à la trace et à la représentation. Cet exposé plein d’humour nous a mis en appétit pour la suite de la journée.

Celle-ci s’est poursuivie par l’exposé du Docteur Roger Gentis, lui aussi psychanalyste. Celui-ci s’est interrogé sur le pourquoi et le comment de l’implication du corps dans le travail analytique. Sa recherche ne s’autorise que des limites et des insuffisances de la psychanalyse dite « pure »: insuffisances criantes quand on est, pendant des décennies, confronté aux problèmes des psychotiques et à l’urgence de leur proposer de véritables psychothérapies. Dans son exposé, le Docteur Gentis retrace le parcours qui l’a conduit, sous la pression de la nécessité, à quitter le fauteuil de l’analyste pour expérimenter (en tant que client au départ) diverses pratiques corporelles, plus ou moins avouables. Il s’avère que, proposées le plus souvent, à l’origine, en réaction et en opposition à la psychanalyse freudienne, certaines de ces pratiques se montrent en fait parfaitement compatibles avec l’éthique freudienne, et gagnent à être éclairées par la théorie analytique : celle-ci ne s’en trouve aucunement subvertie, on pourrait plutôt parler de déplacement des accents...Le docteur Gentis se réfère à cette réflexion du psychodramatiste Pinel :  « Je rappellerai ce mot de Winnicott, dont chacun se souvient : “Quand je ne peux pas faire d’analyse, je fais autre chose” ». Je trouve cette sérénité enviable et je suppose que Winnicott pouvait la soutenir, parce qu’il pensait : « De toute façon, je reste analyste ».

Ce deuxième exposé venait compléter très harmonieusement le premier abordant surtout le volet de la psychose. La matinée s’est poursuivie par l’exposé de Madame Brigitte Dohmen, membre de notre école, sur l’agir en psychanalyse. Dans cet exposé, elle reprend l’historique de la place de l’agir en psychanalyse. Freud, à un moment de sa pratique, a décidé d’interdire l’agir en psychanalyse, tant l’agir du psychanalyste que celui du patient. Il s’agissait, pour le psychanalyste, d’éviter toute suggestion et toute séduction vis-à-vis du patient, tout autant que de se mettre à l’abri d’un contre-transfert trop envahissant. Il s’agissait aussi d’immobiliser le patient pour favoriser les processus de mentalisation. L’agir du patient était considéré comme une résistance, un obstacle à la symbolisation. Cette règle technique a déjà été contestée par des contemporains de Freud, tels Reich et Ferenczi. Cependant, elle est devenue, chez les successeurs de Freud, une loi, voire un interdit prenant la place et la fonction de l’interdit de l’inceste. Par la suite, les thérapies d’enfants et les thérapies de psychotiques, comme en parlaient Monsieur Gentis, ont obligé les analystes à assouplir cette vision des choses. De même, à l’heure actuelle, certaines approches « actives » se réclament de la psychanalyse : la relaxation psychanalytique, le psychodrame analytique, la psychothérapie analytique à médiation corporelle.
Dans son exposé, Madame Dohmen montre que l’agir fait partie de tout processus psychothérapeutique, y compris le dispositif analytique le plus classique. Il est non seulement inévitable mais en plus il est un moyen d’accès à l’inconscient, un outil efficace face au clivage et une aide dans le processus de symbolisation.
Elle différencie trois types d’agir chez le patient comme chez le thérapeute qu’elle échelonne sur la topique inconscient-conscient: l’agir impulsif, l’agir langage et l’agir activateur. Elle s’attache ensuite à nous montrer l’utilité de cet outil dans un contexte analytique et parlera plus spécifiquement de la psychothérapie analytique à médiation corporelle à l’aide de nombreux exemples cliniques.

La matinée s’est terminée par un débat entre les différents orateurs et la salle dont le thème principal a été la place du toucher dans le travail analytique.

L’après-midi, nous avons eu le plaisir d’entendre Monsieur Max Pagès, psychothérapeute, parler de l’effet activateur du travail émotionnel en groupe sur la psychothérapie individuelle. Monsieur Pagès a développé sa vision de la démarche complexe en psychothérapie. Celle-ci postule une unité complexe du psychisme articulant des sous-systèmes autonomes aux logiques hétérogènes : le système émotionnel archaïque, le système discursif-oedipien, le système socio-familial. Elle postule aussi des approches théorico-techniques différentes, qui éclairent chacune des aspects particuliers du psychisme, au premier rang desquelles la psychanalyse, les nouvelles thérapies reichiennes et gestaltistes, la sociologie familiale. Les contradictions présumées entre ces approches, relevant d’oppositions métathéoriques doctrinales, sont mises entre parenthèses au profit d’une dynamisation des contraires révélant des articulations entre processus.
La notion de système émotionnel, définie par Monsieur Pagès, dépasse le faux dilemme où l’on enferme d’ordinaire, l’expression émotive, traitée comme satisfaction pulsionnelle ou passage à l’acte, d’une part, ou signe linguistique et révélation d’un sens, de l’autre. L’émotion archaïque est considérée, dans une perspective proche de celle des éthologues, comme un mode de communication infra-linguistique, qui associe l’expression émotive corporelle (mimique, geste, posture, voix), l’image concrète et l’affect, et l’affect archaïque. Le travail émotionnel (psychodrame émotionnel, danse, travail de la voix,...) porte sur les résistances communicationnelles et vise à rétablir les liens internes dans un système émotionnel dissocié. Il suppose une communication émotionnelle entre le sujet et un ego-auxiliaire, participant ou psychothérapeute. Il met en jeu le transfert et le contre-transfert émotionnels.
La démarche complexe intègre le travail de groupe à prédominance émotionnelle et le travail individuel à prédominance analytique. Des effets d’activation et de greffe réciproques peuvent être observés, dont on suppose qu’ils dissolvent les amalgames et remettent en jeu les processus d’articulation entre structures psychiques.

Cet exposé complétait admirablement les précédants, tel un kaléidoscope, chaque exposé mettant en lumière une facette différente d’une même réalité.

Il s’en est suivi une table ronde très intéressante sur la place du thérapeute et les indications du travail corporel.

Pour rester dans les métaphores corporelles, je dirai que cette journée nous a permis de goûter à un menu consistant, varié et plein de saveurs. La qualité des exposés et des interventions du public a fait que nous ne sommes pas restés sur notre faim. Bonne lecture !

Brigitte Dohmen

 

/*--Set Logo Image position--*/ #logo{left: 20 px}; #logo{top: 10 px}: