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LA PSYCHOTHÉRAPIE PSYCHANALYTIQUE À MÉDIATIONS,

UNE THÉRAPEUTIQUE DE CHOIX POUR LA RESTAURATION DU LIEN

par Jacques Van Wynsberghe

 

Introduction

 En préparant cette conférence, j’ai réalisé tout l’écart qui pouvait exister entre ce qui m’apparaissait comme une évidence – le type de travail à médiations que je pratiquais, ma clinique – et puis son élaboration théorique. Et je me disais : mais comment penser cette approche à médiations qui participe de mon quotidien de thérapeute, comment rendre compte de ce qui se joue là ?

Plus je m’interrogeais, me plongeant dans les recherches de nombreux auteurs, plus je me sentais comme une sonde exploratoire propulsée dans l’univers… Plus j’avançais, plus je découvrais de mondes nouveaux, complexes et passionnants, mais plus aussi l’ampleur de ma confusion s’en allait grandissant…

Je sollicite donc votre bienveillance pour mes tâtonnements aux limites de cet univers infini – d’autant plus que c’est bien de cela que je vous parlerai aujourd’hui : de limites et d’états-limites… Je tiens aussi à signaler qu’il s’agit ici d’hypothèses et de pistes de réflexion qui ne sont jamais que des modèles de compréhension permettant de mieux appréhender la clinique, et qui sont donc par essence même inachevés.

Pour que vous saisissiez bien le sens de mes interrogations et ma difficulté à théoriser cette clinique à médiations, je partirai d’un exemple, tout simple, mais qui illustre bien cette ligne de faille qui sépare la psychanalyse classique de notre approche à médiations.

 L’histoire de Pierre

 

Je pense à l’un de mes patients, Pierre, qui, avant de venir me consulter, avait suivi pendant de longues années, et ce au rythme de 2 à 3 fois par semaine, une psychanalyse ce qu’il y a de plus classique, couché sur le divan ; mais comme son analyse tournait en rond et qu’il craignait de s’engager dans un processus sans fin, il avait décidé d’en interrompre le processus. Cependant, son couple était au plus mal et lui, qui était un chercheur de haut niveau, en arriva à perdre son travail à plus de 50 ans ; inutile de vous dire qu’il ne broyait plus que du noir, et il avait alors sombré dans un profond état dépressif, n’éprouvant plus aucun goût à vivre. Lors de nos quelques entretiens préliminaires, durant lesquels il m’exposa toute la détresse dans laquelle il se trouvait, je lui ai proposé de reprendre contact avec son analyste, parce qu’il me semblait que quelque chose n’avait pas pu se terminer dans ce cadre-là ; il refusa tout net, non qu’il ait quoi que ce soit à reprocher à son analyste – bien au contraire, il considérait que celui-ci l’avait bien aidé –, mais il avait l’impression que quelque chose d’assez essentiel pour lui n’avait pas pu être touché dans ce cadre-là, sans qu’il ne puisse me préciser de quoi il s’agissait.

Je lui explicitai alors brièvement les particularités de mon propre cadre de travail et, notamment, le fait que, dans mon cabinet de consultation, je demande d’enlever les chaussures. Je le vis ouvrir de grands yeux, comme si je l’invitais là à une transgression des plus osées, et je vis percer dans son regard plus qu’une ombre d’inquiétude… Que lui voulais-je donc ? Où tout cela allait-il le mener ? Il faut dire que ce monsieur, très grand, très mince et enfermé dans ses chaussures en cuir bien cirées, était assez rigide et que la perspective de se retrouver en chaussettes dans mon bureau s’apparentait plus pour lui à une séance de déshabillage chez le médecin qu’à une occasion de se mettre à l’aise.

Le voilà donc qui arrive, à la séance suivante, en ayant bien pris soin d’enlever précautionneusement ses chaussures, mais je constate qu’à la place, il a enfilé une longue paire de chaussettes rouge vif qui lui remontent au-dessus des jambes de pantalon et, d’emblée, il demande à s’étendre sur le divan comme il le faisait coutumièrement chez son analyste. Je ne sais pas à quoi cela vous fait penser mais, en voyant ce long corps rigide étendu avec ce bout tout rouge, mes fantasmes à moi allaient bon train et je me disais qu’on était tout de suite dans le vif du sujet – si je puis m’exprimer ainsi. Et effectivement, il commença à me parler longuement de fantasmes sexuels très alambiqués, de ses habitudes masturbatoires ritualisées – on voit qu’il avait une grande expérience de la psychanalyse freudienne derrière lui – puis de sa femme qui ne le comprenait pas et qui pensait le quitter… Assez bizarrement, de mon côté – alors que tout ceci aurait plutôt pu m’échauffer les sangs… –, je commençais au contraire à avoir de plus en plus froid, je me sentais tout seul, hors du coup, presque étranger à tout ce qu’il me racontait.

C’est alors que je me suis permis de l’interrompre, en lui disant : « Vous me racontez tout cela avec beaucoup de détails et, moi, de mon côté, j’ai étrangement froid en vous entendant ; comme cela m’étonne, je me suis mis à imaginer qu’en tant qu’enfant, vous deviez probablement faire un tas de choses pour ne pas sentir à quel point vous vous sentiez tout seul ! » Et voilà que ce monsieur se met à rougir très fort, puis à balbutier, à tousser, et ensuite à pleurer à gros sanglots, avec des mouvements convulsifs qu’il ne parvient plus à contenir, tout en s’efforçant à grand peine de les retenir. Son rythme respiratoire s’était accéléré pour devenir de véritables halètements, et il était saisi de tremblements accompagnés de contractures incoercibles – tout cela entrecoupé d’excuses de s’épancher aussi lamentablement. Je lui ai alors demandé s’il accepterait que je m’approche de lui ; dans un sanglot, il m’a répondu : « Je ne sais pas », et c’était tout à coup la voix d’un tout petit enfant que j’entendais là. J’ai donc pris le risque de m’approcher, j’ai mis une main sous sa nuque et une autre sur sa poitrine, et il a été repris de soubresauts encore plus violents. Je suis resté ainsi, dans ce contact proche avec lui, jusqu’à la fin de la séance, sans plus rien dire, si ce n’est émettre quelques sons de soutien, comme le fait une mère qui accompagne son bébé qui souffre. J’étais moi-même très touché par ce qui se passait là, j’avais les larmes aux yeux, et je lui ai dit : « Vous sentez votre vraie souffrance maintenant ! » Il m’a souri et m’a répondu : « Merci ! Je n’avais jamais senti quelque chose comme ça auparavant ! Cela fait si longtemps que c’est là ! »

À la séance suivante, dès qu’il s’est couché, il recommence à me raconter ses fantasmes sexuels, les masturbations, sa femme, etc. Après un certain temps de ces ruminations, je l’arrête à nouveau et je lui dis : « Est-ce vraiment important pour vous de ramener tout cela ? » Il me regarde, stupéfait, comme si j’étais un hurluberlu qui n’y connaissait vraiment rien à la psychanalyse, puis il est pris d’un fou rire inextinguible face à ce qu’il percevait peut-être comme une forme d’amateurisme. Il m’expliqua alors consciencieusement – comme si je n’y entendais vraiment rien – que, dans son analyse précédente, il amenait ses fantasmes à chaque début de séance, et que le travail consistait à élaborer ensuite tout ce matériel qu’il rassemblait minutieusement. Puis il passa brusquement du rire aux larmes, et le voilà repris par ses sanglots. Je suis revenu près de lui, et je l’ai accompagné dans le silence, une main simplement posée sur son épaule.

À la troisième séance, il revient avec son énumération de fantasmes. Comme je ne le stoppe pas (j’avais bien entendu sa mise en garde de la séance précédente…), il s’arrête de lui-même, tourne la tête vers moi, me regarde, s’étonne de mon silence, et puis se met à nouveau à pleurer sans discontinuer. Je restai à ma place, soucieux de lui, mais à distance, et je me contentai de respirer à son rythme, et ses sanglots se transformèrent en pleurs plus doux et plus calmes. Il me dit alors : « C’est incroyable, je n’en reviens pas ! Cela faisait des années que mon psychanalyste me disait de me laisser aller, que cela me ferait du bien de pleurer, mais je n’ai jamais sorti une seule larme pendant les douze ans de mon analyse. Comment vouliez-vous ? J’étais là, couché avec mes chaussures sur ce divan style Napoléon III tout dur, avec ce petit napperon sous ma tête, pour ne pas salir, et lui tout sec dans son costume-trois-pièces… »

C’est comme cela que notre travail a commencé, par une vraie rencontre, suivie de moments tantôt émouvants, tantôt plus confrontants, mais toujours sur la base d’un échange authentique où nous étions en interaction permanente.

Mais tout cela est une autre histoire, et je voudrais en revenir à ce qui nous occupe ici, à savoir : qu’y a-t-il de particulier, de spécifique dans cette approche à médiations – dans ce cas, il s’agissait d’une médiation corporelle – et en quoi peut-elle être aidante pour permettre la restauration d’un lien qui avait été entravé ou qui n’avait jamais pu s’établir ?

Dans le cas de Pierre, il s’avère que nous avons affaire à une structure de type névrotique, manifestée par des défenses de type obsessionnel, notamment à caractère sexuel, mais qu’en même temps se sont exprimés des affects plus archaïques, qui étaient restés occultés jusqu’alors ; ceci demandait une écoute particulière afin de permettre à cet archaïque d’être entendu.

 Un thérapeute impliqué

Les interventions que je me suis permis de mettre en œuvre avec ce patient soulèvent pas mal de questions puisque, en sortant de cette neutralité préconisée par Freud, j’enfreins les règles sacro-saintes de la psychanalyse : je m’implique, je partage certaines de mes émotions, je suis dans le réel de l’instant présent et de la relation, et même, transgression des transgressions, je touche mon patient !

L’on sait aujourd’hui que le divan peut devenir pour certains patients un lieu mortifère, où ils ne font que répéter le traumatisme de leur enfer d’enfant. Mais Freud, au départ, ne comparait-il pas la pratique psychanalytique à un acte chirurgical ? N’écrivait-il pas : « Je ne saurai recommander avec assez d’insistance aux collègues de prendre pour modèle le chirurgien qui met de côté ses affects et même sa compassion humaine (…) La justification de cette froideur de sentiments exigible de l’analyste est qu’elle crée pour les deux parties les conditions les plus avantageuses… »

Heureusement, ses disciples n’en sont pas restés là, et c’est sans conteste Ferenczi qui fut le premier à montrer l’importance de l’empathie dans la relation thérapeutique. Devançant ses collègues de plusieurs décennies, avec une créativité et une intuition étonnante, il nous a légué une lecture intersubjective de l’analyse encourageant l’expérience émotionnelle tant de l’analyste que du patient. Ne disait-il pas que « ce dont les patients ont surtout besoin, c’est d’être véritablement adoptés, et qu’on les laisse pour la première fois goûter les béatitudes d’une enfance normale ». On réalise maintenant combien coûta au mouvement psychanalytique la rupture entre Freud et lui parce que, pendant plusieurs dizaines d’années, la psychanalyse a eu tendance à se replier dans une attitude défensive et froide.

Par la suite, ce fut Winnicott qui modifia profondément le setting de la cure analytique pour pouvoir accompagner ses patients là où ils étaient, en maintenant contre vents et marées la proximité de la relation : face à Margaret Little qui, emportée par un débordement pulsionnel, est saisie de spasmes violents, il lui tient fermement les mains, serrées dans les siennes, puis lui tient la tête pendant de longues heures, tandis qu’elle est allongée sous une couverture. Dans de telles situations, c’est la capacité du thérapeute à être, et à rencontrer ainsi l’être du patient qui importe, un travail dont la référence serait celle des soins maternels précoces, en tant que fondement de la possibilité d’exister. Rien d’étonnant alors que ces patients aient souvent le sentiment d’avoir été sauvés – et c’est d’ailleurs parfois vraiment le cas ! – et qu’ils aient l’impression de vivre une seconde naissance.

Je pense que, dans notre école, à Psycorps, nous marchons dans les traces de ces précurseurs géniaux, mais les questions restent néanmoins toujours d’actualité : que fait-on au juste quand nous agissons de la sorte ?

Chapitre I

Les brisures du lien et ses conséquences

 Dans le titre de ma conférence, je parlais de « restauration du lien ». Je me réfère donc à la question du lien, de l’attachement, et à la question des relations précoces, de l’archaïque. Se pose aussi la question de savoir si, en cas d’absence ou de déficience dans l’établissement de ce lien, un changement est possible et, si oui, comment ?

 Pourquoi cet intérêt pour le lien ?

 Un certain nombre de patients manifestent des symptômes et des pathologies qui n’appartiennent pas au tableau de la névrose classique, mais constituent des « traces » de blessures originelles profondes, en rapport avec leur difficulté antérieure à établir un lien avec la personne qui était censée prendre soin d’eux. Ces traumatismes précoces, comme le fait d’avoir été abandonné – réellement ou psychiquement –, d’avoir été maltraité, violenté ou abusé, ou encore d’avoir été confronté à une mère « absente » parce que dépressive (je pense à la « mère morte » dont parle Green), narcissique, ou même schizophrène, – les situations ne manquent pas – ont des conséquences sur le développement de l’enfant et donneront lieu à un certain nombre de tableaux cliniques tels que nous les rencontrons assez souvent dans notre clinique d’adulte : les états dépressifs chroniques, les troubles du narcissisme – les états-limites, les problématiques de faux-self – les pathologies de type psychosomatique, etc.

   La caractéristique principale de ces troubles est qu’ils ne peuvent se dire avec des mots. Contrairement aux patients névrosés qui, comme la plupart d’entre nous, auront accès en analyse à ce qui a été refoulé par une cure de langage, ici le malaise s’exprimera principalement de manière non verbale, corporellement par des agis, des gestes, et surtout par le vécu contre-transférentiel du thérapeute. Dans ces cas de blessure profonde, les analystes parlent d’agonie primitive, d’angoisses de chute, de morcellement ou, comme Bion, de terreur sans nom, d’angoisses « inimaginables », si effrayantes que l’enfant préfèrera s’adapter coûte que coûte, quitte à renoncer à sa vraie personnalité – ce que Winnicott a appelé le faux-self, et qui est le fruit d’un clivage radical de la personnalité : les parties dérangeantes sont exclues, bannies, encryptées parfois, et ne vont plus réapparaître que fortuitement, en manque, en creux, et c’est souvent l’analyste qui va les ressentir à l’intérieur de lui-même, par le processus de l’identification projective. Nous avons de ce fait là affaire à un tout autre tableau que celui du névrosé freudien, et le dispositif d’écoute et d’intervention devra s’adapter à ces nouvelles formations défensives que sont le déni et le clivage. La seule neutralité bienveillante risque de conduire à des analyses sans fin où le patient va de plus en plus mal, dans une répétition mortifère de ses expériences primitives.

 Qu’est-ce que le lien ?

 Au sens premier, le lien, c’est ce qui permet d’attacher, de relier, c’est donc ce qui unit : la relation. Il n’est pas sans intérêt d’examiner ce concept selon différents points de vue appartenant à différentes écoles de pensée.

 Le point de vue éthologique

Si je me tourne du côté des éthologues qui se sont penchés sur la question de l’attachement et de la déprivation, tels que René Spitz ou John Bowlby, dans la lignée des recherches de Karl Lorentz sur l’empreinte et de Harry Harlow sur les singes rhésus, il est maintenant bien établi – malgré la forte opposition de certains psychanalystes qui a entouré leurs découvertes au début –, qu’un être vivant a besoin, pour poursuivre harmonieusement son développement, d’une base de sécurité maternelle suffisante et que, s’il perd cette confiance primitive, la coupure d’avec ses bases de sécurité constitue une déchirure traumatique insidieuse : « Le petit, mal soutenu – nous dit Cyrulnik dans son dernier livre sur la honte –, perd confiance en lui, et plutôt que de se sentir coupable, comme les névrosés, d’un désir interdit, ici c’est la honte d’être, d’exister, d’être soi-même qui prend toute la place et, de ce fait, il va se couper de toute relation authentique ». Plus tard, il se sentira honteux de son histoire, de ce qu’il a vécu, puisqu’il s’en sent responsable. (En tant qu’enfant, j’ai en effet une vision du monde autocentrée : tout ce qui m’arrive, c’est de ma faute : si on me traite comme ça, si on m’abandonne, si on me frappe, c’est que je dois être bien mauvais).

Pour prendre la forme d’un lien, le besoin d’attachement – qui est un puissant organisateur interne pour la survie –, devra rencontrer un objet stable, d’abord sensoriel, puis affectif et enfin social ; c’est cette stabilité du monde extérieur, la sensation de permanence communiquée par la personne d’attachement qui constituera le socle biologique de l’identité. Mais quand l’enfant vit dans un monde imprévisible ou impitoyable, il doit se mettre en quête d’un objet tranquillisant, d’un substitut d’attachement, et le seul objet vraiment stable, la seule permanence sensorielle sera alors constituée par son propre corps. C’est sur lui-même qu’il va donc orienter ses activités, à travers ses tics, ses balancements, ses masturbations et, plus tard, « tout son psychisme sera en perpétuel état de rumination, à essayer de traiter son narcissisme douloureux. »

Ceci était donc un petit aperçu de la vision éthologique, sur base d’une observation des comportements de l’enfant en détresse.

 Le point de vue intersubjectiviste

Pour ce qui est des analystes intersubjectivistes, leur conception du lien se différencie assez nettement de celle des psychanalystes classiques.

Pour ces auteurs, l’être humain est d’abord un être social et, dès sa naissance, le psychisme de l’enfant doit être en lien : le bébé se forme, vit et progresse en relation avec son environnement.

Alberto Eiguer, dans son livre Jamais toi sans moi, souligne que quatre composantes essentielles déterminent la qualité d’un lien (quatre mots qui commencent par R) : Le Respect, la Reconnaissance de l’altérité, la Responsabilité et la Réciprocité.

Le Respect est certainement le trait le plus fondamental, et recouvre en fait les trois suivants. Il représente le fait de ne pas juger l’autre, de l’accepter de manière inconditionnelle, tel qu’il est.

La Reconnaissance de l’altérité, c’est la reconnaissance de l’autre en tant qu’autre, c’est-à-dire d’un autre différent de moi.

La Responsabilité représente le fait de se sentir concerné par ce qui arrive à cet autre.

La Réciprocité, enfin, nous renvoie à la question du don, qui se révèle être l’un des moyens universels de la reconnaissance mutuelle. (C’est Marcel Mauss, un ethnologue français, qui a mis en évidence ce cycle du don et du contre-don, en observant que, dans des peuplades polynésiennes, existait une règle implicite stipulant une double obligation de don et de contre-don, de valeur équivalente ou supérieure à ce qui a été reçu, jusqu’à équilibre.)

Dans cette optique, la gratitude est un affect mobilisé par le sentiment que l’autre nous a gratifié d’un don, ce qui nous conduit à une action de reconnaissance. (Cette conception n’est pas si éloignée de celles de Melanie Klein ou de Winnicott, lorsque l’enfant accède à la position dépressive et qu’il réalise qu’il a épuisé sa mère, « troué le sein ». Il veut alors réparer ce trou dans la mère à travers sa sollicitude envers elle.)

L’éthique qui se dégage de cette conception des liens intersubjectifs, c’est que nous sommes solidaires de l’autre et de ce qu’il vit, concernés par son monde inconscient, et que nous sommes amenés à l’aimer pour ce qu’il est et non pour ce que nous voudrions qu’il soit.

Une des conséquences de cette vision des choses, au niveau de la psychothérapie, c’est que le lien existant entre le thérapeute et son patient est déterminant pour l’obtention du changement : chacun des partenaires est impliqué dans un processus de réciprocité, leur psychisme est en résonance mutuelle et il y a partage d’affects et de représentations inconscientes dans un champ interpersonnel. Face au traumatisme du patient, la compassion de l’analyste et la solidarité émotionnelle s’avèrent donc être essentielles et participent à la cicatrisation de l’expérience : la tendresse panse les blessures au même titre qu’un soutien concret. (Pensez à un petit enfant qui pleure parce qu’il est tombé et que l’on prend sur les genoux tout en lui donnant un petit bisou sur le doigt qui fait mal. Sa douleur disparaît tout aussi rapidement.) Ceci nous renvoie donc à l’importance de l’empathie de l’analyste : sans empathie, pas de véritable thérapie ! Mais il ne s’agit pas là de complaisance : dans le regard du thérapeute, il y a aussi une exigence, un appel à la dignité de son patient, et il n’hésitera pas à le confronter et à le secouer si nécessaire.

Je me dois encore de citer ici Daniel Stern, un psychanalyste intersubjectiviste, dont les découvertes sur les interactions mère-bébé ont été de première importance. À partir de ses observations du bébé, il développera les notions essentielles d’accordage et d’ajustement pour définir toute la finesse de cette rencontre. Mais j’y reviendrai.

 Le point de vue psychanalytique

Du point de vue psychanalytique maintenant, il y a une tentative de comprendre les choses de l’intérieur du psychisme, à partir des réminiscences des patients au cours de l’analyse, et je me baserai essentiellement ici sur les apports de Winnicott et de Bion, revus par Antonino Ferro ; nous verrons qu’en définitive, tous ces points de vue se rejoignent.

Pour Winnicott, comme vous le savez, « un bébé, ça n’existe pas ». À travers cette formulation provocatrice, il exprimait ainsi à quel point ce qui était primordial pour lui, c’était la relation mère-enfant. La mère joue le rôle de miroir, de double semblable puis différent qui permet à l’enfant de progressivement se percevoir, se sentir, d’avoir conscience qu’il sent ce qu’il sent, ensuite de pouvoir se voir lui-même et enfin d’être capable de s’entendre, c’est-à-dire de pouvoir penser et réaliser qu’il pense. Pour se « sentir » bien, comme le dit Roussillon, il faut avoir un plaisir suffisant à sentir, et pour cela, il faut avoir rencontré un autre sujet avec qui partager ce plaisir, à qui faire reconnaître ce qu’on sent. Tout ceci s’incarne dans des expériences concrètes de rencontre et d’échange, cela se tisse dans le plaisir du partage des émotions, dans la jubilation d’être reconnu dans ses mouvements internes – même s’il s’agit d’expériences de déplaisir : le partage d’une expérience de déplaisir vient mêler à l’éprouvé de déplaisir le plaisir pris dans la rencontre humaine. C’est à ce propos que Winnicott parlera de la « préoccupation maternelle primaire » et de l’importance de rencontrer une mère « suffisamment bonne ».

Bion, de son côté, dans la lignée de Melanie Klein, développera la question du lien selon trois axes : le lien d’amour (L = Love), le lien de Haine ( H = Hate), et puis un troisième axe qui lui est spécifique : la soif de connaissance (K = Knowledge). Il va donc s’intéresser à l’émergence de la pensée chez l’enfant parce que, pour lui, c’est en fin de compte la pensée qui permettra de contenir les affects désorganisés. Et cette pensée ne pourra se développer que si elle rencontre un penseur pour l’accueillir, d’où l’importance de la capacité de la mère à détoxiquer ce qu’il appelle les éléments bêta de l’enfant, grâce à sa « rêverie maternelle », pour les transformer en éléments alpha.

Ferro en a fait une synthèse assez pédagogique, qui permet également de comprendre comment la pathologie de l’adulte vient s’y inscrire.

Mais avant cela, je voudrais vous parler brièvement d’une patiente, Judith, qui illustre bien ces séquelles des traumatismes précoces.

L’histoire de Judith

Quand j’ai rencontré Judith pour la première fois, elle avait tout au plus une petite trentaine d’années et, quand elle est entrée dans mon bureau, j’avais vraiment l’impression de quelqu’un qui sortait d’un camp de concentration, tant elle était maigre, creusée, les yeux fuyants, terrorisés ; elle n’osait pas me regarder et bien que je lui aie proposé de s’asseoir dans le fauteuil en face de moi, elle est restée debout en scrutant les murs, comme si elle tentait de s’y accrocher pour se protéger, cherchant désespérément un coin où se réfugier. Pas question d’enlever ses chaussures, ni même son épais manteau dans lequel elle restait totalement emmitouflée. Pas moyen non plus de lui soutirer une parole : elle reste muette, comme gelée. À mes tentatives d’entrer en contact, elle ne répond que par des regards furtifs de chien battu, et de grosses larmes coulent sur ses joues… Alors je ne vous dis pas à quel point, de mon côté, je commençais à sentir un malaise monter en moi, ne sachant vraiment pas comment entrer en contact puisqu’elle n’arrivait même pas à parler !

Je lui propose alors de s’installer où elle veut dans la pièce, à un endroit où elle se sent plus en sécurité. Après avoir beaucoup hésité, elle finit par se terrer dans le coin de mon bureau le plus éloigné de mon fauteuil. Je lui propose un coussin, qu’elle refuse aussi vite.

Puisqu’elle ne dit rien et qu’il y a une atmosphère de plus en plus lourde dans la pièce, je décide de lui dire quelque chose à propos de ce que j’imagine qu’il se passe pour elle. Je lui dis que, étant petite, elle a sans doute dû vivre des choses vraiment très difficiles, et que c’est peut-être cela qui l’amène à être si prudente au point qu’il lui est même difficile d’en parler – ce qu’elle confirme en hochant rapidement de la tête. Et puis un cri, poignant et retenu, mais qu’elle n’arrive cependant pas à contenir, lui échappe, et je me sens entièrement pris dans un sentiment de compassion infinie, mêlé à une sensation d’impuissance et de tristesse de ne pas parvenir à lui venir en aide. En face de moi, j’ai l’impression d’avoir, non plus une femme adulte, mais une petite fille complètement désespérée.

Comment faire ? Comment parvenir à la rencontrer là où elle est, sans s’engluer dans une espèce de collusion compassionnelle ? Je lui demande si je peux m’approcher un peu, et elle met ses deux mains en avant en criant, comme un enfant : « Pas approcher ! » C’était évident, mais je ne savais vraiment que faire… Je lui demande alors si, quand elle était petite, il y avait eu quelqu’un en qui elle avait pu faire confiance, qui était gentil avec elle, un parent… (elle me fait signe que non), des voisins ? (non…), un ou une amie ? (non !) ou peut-être un animal alors ? Après un long temps de silence (qui me semble à moi durer une éternité !), elle me répond : « Tobie ». « Tobie ? Et qui était Tobie ? » « Tobie, c’était mon petit chien ! » « Oh, votre petit chien ! Et comment il était Tobie ? » (Elle sourit entre ses larmes, ses yeux commencent à briller…) « Il avait de grandes oreilles qui pendent, il était très gentil, il était toujours avec moi, il avait un poil très doux… Il n’y a que lui qui pouvait me comprendre ! » « Oui, Tobie, lui, il vous comprenait ! Et comment est-ce qu’il s’installait, Tobie, quand vous lui racontiez vos chagrins ? » « Je le serrais très fort contre moi, et il me regardait avec ses grands yeux noirs et puis il me léchait les mains, et parfois même le visage quand je pleurais… »

Nous avons ainsi parlé tout le reste du temps de son petit chien Tobie, qui était apparemment son seul ami d’enfance et, à la fin de la séance, je lui ai dit que, si elle le voulait, nous pourrions nous revoir, et que je pourrais peut-être devenir un peu comme son chien à ses côtés ; et elle a acquiescé en souriant.

Et pendant plusieurs mois, nous avons continué à parler comme si j’étais moi son petit chien – cela peut paraître un peu étrange, mais c’est vraiment le seul moyen que j’avais trouvé pour la rejoindre dans ce monde dans lequel elle s’était enfermée – et elle a commencé à me raconter tous les détails de sa terrible histoire. Je lui demandais régulièrement si je pouvais m’approcher un petit peu, et c’est elle qui déterminait chaque fois la bonne distance. C’était un véritable apprivoisement, comme dans l’histoire du Petit Prince : parfois je devais reculer, parce qu’elle se sentait moins bien, parfois il y avait des avancées ; après un peu plus de trois mois, elle est venue déposer sa tête contre mon épaule et elle a beaucoup pleuré.

C’est comme cela qu’a débuté un long chemin thérapeutique de près d’une quinzaine d’années, et j’ai ainsi appris que sa mère, qui avait à peine plus de 17 ans quand elle avait fui un pays en pleine guerre civile, avait été rapidement enceinte d’un amant de passage, et puis avait placé son bébé en pension chez une gardienne à l’âge de plus ou moins 6 semaines, en venant la voir de temps en temps le week-end.

Judith se frappait chaque soir la tête contre le mur pour s’endormir (ce qu’elle faisait encore quand elle a commencé sa thérapie) et, dans ses nuits peuplées de cauchemars, elle se mordait régulièrement les mains. Elle se plaisait relativement bien chez ces personnes qui la considéraient plutôt bien parce qu’elle était assez mignonne et très intelligente, mais elle avait conscience que si on la tolérait dans cette famille, c’était surtout parce que cela leur apportait des revenus substantiels. J’appris plus tard que c’est son père qui veillait à ce qu’elle ne manque de rien. Cependant, sa mère, qui buvait et qui la battait régulièrement, se disputait fréquemment avec la gardienne et elle décida à plusieurs reprises de la changer de lieu d’hébergement ou de l’emmener chez elle. Mais comme elle entraînait la petite dans les bars et cafés jusqu’aux petites heures et que celle-ci allait de plus en plus mal (à 5 ans par exemple, elle avait perdu tous ses cheveux, sans raison médicale ; j’appris plus tard que sa mère la menaçait régulièrement de la lâcher du balcon du troisième étage, en la tenant suspendue par les pieds au dessus du vide), le juge de la jeunesse finit par intervenir et par confier l’enfant au père, qui accepta de l’accueillir avec son épouse. Attendez, ce n’est pas fini : la mère, qui s’était farouchement opposée à cette décision, tenta alors d’empoisonner sa fille avec du Mort-aux-Rats, et celle-ci sera hospitalisée, entre la vie et la mort, pendant près de deux mois. Ceci ne l’empêchera pas, malgré cette épouvantable agression, d’idéaliser complètement sa mère au début de la thérapie, et il n’était pas question que j’en fasse la moindre critique ; le père, par contre, était présenté comme un abominable personnage, une espèce de macho paranoïaque, et il a bien fallu 5 ans avant qu’elle ne commence à accepter que sa mère n’avait peut-être pas été aussi merveilleuse qu’elle ne voulait se le faire croire….

La suite de sa vie a été un peu plus heureuse, car le père était assez aisé, et comme elle était très intelligente, il la poussa à entreprendre des études universitaires. Mais elle ne fit rien de son diplôme, se contentant de vivoter entre le chômage et des petits boulots, et sa vie est restée extrêmement chaotique et précaire jusqu’à son arrivée en thérapie.

Je ne vais pas entrer plus avant dans les détails de ce travail, dont vous pouvez imaginer qu’il a été mouvementé, je voulais juste vous montrer les conséquences d’une enfance de maltraitance, et illustrer l’importance du contact et de l’établissement d’un lien vrai, qui dans ce cas-ci a permis la suite heureuse du déroulement de la thérapie (Judith est d’ailleurs aujourd’hui devenue une remarquable thérapeute).

Dans cette situation, une cure psychanalytique classique était évidemment contre-indiquée. La patiente avait très très peur de devenir folle – ce qu’elle n’était vraiment pas –, mais elle était débordée par de telles angoisses que des choses plutôt réconfortantes pour des patients névrosés, comme se coucher sur le divan par exemple, lui semblaient impensables tant elle avait peur de s’éparpiller en morceaux, et la seule tentative que nous ayons tentée lui avait donné l’impression de flotter avec l’impression de devenir folle.

Contrairement au premier cas clinique que j’ai présenté, celui de Pierre, qui illustrait une structuration de type névrotique à caractère obsessionnel, nous nous trouvons ici en présence d’une situation de grave carence affective, avec des abandons multiples, un manque de continuité dans le maternage, de la maltraitance physique et psychologique, de la violence extrême exposant l’enfant aux crises de fureur et de rage mortifère imprévisibles et terrorisantes de la mère. On peut aussi voir comment l’enfant en arrive à protéger sa mère maltraitante, dont elle éprouve une telle crainte des représailles qu’elle retourne l’agressivité contre elle-même, notamment au travers de diverses somatisations.

À la pathologie du manque, il faut également ajouter celle de l’excès : cette mère faisait la fête tout le temps, traînant sa petite fille derrière elle toute la nuit… On voit là à quel point la fonction de pare-excitation d’un objet contenant a pu faire défaut !

Chapitre II

La synthèse d’Antonino Ferro

L’appareil psychique et la fonction alpha

Pour rappel, selon Bion, tout appareil psychique a besoin dès la naissance d’un autre appareil psychique pour pouvoir se développer. Les angoisses et la sensorialité primitives du nourrisson, qu’il appelle « éléments bêta », sont évacuées, par identification projective, dans « l’appareil à penser » de la mère, qui va les accueillir et les rêver. Avec sa fonction alpha, elle va transformer tous ces protoéléments bêta (protoémotions, protosensations) en éléments alpha, c'est-à-dire en pictogrammes visuels ou autres qui formeront les petites briques de la pensée onirique de l’état de veille. La mère restituera alors ces éléments détoxiqués à l’enfant pour qu’il puisse progressivement construire des images et ensuite sa propre pensée. En même temps, elle lui fournira – très important – la méthode pour qu’il puisse réaliser ce travail lui-même (la fonction alpha).

Tout ceci est un aspect un peu théorique, mais si je tiens à vous le présenter, c’est parce qu’il va nous permettre de mieux comprendre la psychopathologie, et surtout l’approche nécessaire pour aborder les aspects plus thérapeutiques.

Antonino Ferro qui, en bon italien, affectionne les métaphores culinaires, parle à ce propos de tomates et de presse-tomates ; je lui en laisserai la primeur, mais pour nous qui sommes du Nord, l’on pourrait parler de blé et de farine par exemple ; d’ailleurs, l’expression « avoir du grain à moudre » tombe ici bien à propos !

Notre matière première, ce pourrait donc être le blé à l’état brut, comprenant les épis et le son. Ceci représente les éléments bêta, les proto-émotions du bébé, dont il ne sait que faire et qui l’envahissent : des douleurs intenses par exemple.

Nous amenons ensuite ce blé brut au moulin pour en faire de la farine : c’est l’équivalent de la fonction alpha de la mère qui transforme les éléments bêta indigestes en quelque chose qui peut être mieux assimilé, les éléments alpha, qui constituent les éléments à la base de la proto-pensée. C’est comme la mère qui prend son bébé qui pleure dans les bras et lui dit avec une voix toute douce, le visage préoccupé : « Oh, mon bébé, qu’est-ce qui se passe… ? Tu n’as pas l’air bien ! »

Avec la farine, nous allons préparer la pâte, qui servira à façonner toutes sortes de préparations différentes. C’est l’équivalent, au niveau psychique, des pictogrammes visuels, auditifs, kinesthésiques, olfactifs, etc. qui serviront à former des séquences d’éléments alpha. C’est ainsi que, dans le psychisme du bébé, les douleurs intenses et incompréhensibles vont se transformer : par exemple, en l’image du visage de la mère préoccupée.

Avec la pâte à pain, nous allons pouvoir préparer plein de préparations à base de pâte, par exemple toutes sortes de petits pains de formes différentes : il n’y a pas de limite à notre créativité. Dans notre psychisme, ceci est l’équivalent de la formation des dérivés narratifs, c'est-à-dire les pensées que nous avons et les histoires que nous imaginons.

C’est cela que Bion considère comme la formation de la pensée, et ce sont ces pensées-là qui nous aident à contenir les émotions qui nous traversent pour qu’elles ne nous débordent pas. C’est comme la mère qui dit à l’enfant : « Ouh là là, tu as sans doute des crampes au ventre, tu vas faire ton petit rôt, et après tu verras, ça va passer… ! » L’image du visage préoccupé de la mère a donc été transformé en une histoire racontée à propos de cette douleur.

Dans un second temps, c’est l’enfant lui-même qui fera ce travail de pensée : à partir de sensations diffuses, il commencera à identifier ce dont il a besoin. Et plus tard, en analyse, c’est le thérapeute qui aidera son patient à mettre des mots sur ce qu’il ne parvient pas à nommer lui-même, pour qu’ensuite il puisse réaliser ce travail de manière autonome. À partir de ses sensations, il laissera surgir des images, qu’il mettra en scène en ramenant des récits en thérapie.

Les différents types de désordres de la psyche

Tout ce que je viens de développer va nous aider à déterminer de manière simple les types de désordres que nous pouvons observer dans notre appareil psychique.

Le premier niveau de pathologie, le plus grave, c’est celui qui concerne la fonction alpha : le moulin lui-même ne fonctionne pas. Il y a une carence dans la capacité de formation du pictogramme, comme par exemple dans l’autisme. Dans ce cas, la thérapie portera sur la construction même du moulin, de l’appareil à penser : comment percevoir les sensations, ressentir son corps, sentir ses émotions.

Le deuxième niveau de pathologie – c’est celui qui nous concerne le plus –, c’est quand le moulin fonctionne bien, mais qu’il y a un problème de gestion de l’appareil : il y a trop de grains par exemple, et tout le blé ne peut pas entrer dans le moulin, cela déborde de partout.

Autrement dit, il n’y a pas de contenant suffisant pour traiter les informations : le patient est débordé par ses émotions et ne sait qu’en faire – les traumatismes de son passé empiètent sur son présent. C’est tout le champ des états-limites et des structures narcissiques. C’était le cas de Judith.

Le patient va tenter de s’en sortir en clivant les éléments de sa personnalité qu’il ne peut métaboliser et le travail consistera donc à lui permettre de trouver un lieu, un contenant où déposer tous ces contenus, et surtout à lui délivrer un mode d’emploi pour lui permettre d’utiliser ses fonctions psychiques.

Le troisième niveau de pathologie, c’est celui où tout fonctionne relativement bien : le moulin tourne facilement, la farine sort régulièrement, la pâte est de bonne qualité, mais on hésite longuement pour savoir si l’on va fabriquer des baguettes ou des croissants, si bien que toute la chaîne de production doit être stoppée ! La fonction alpha est donc opérationnelle, l’appareil à penser les pensées est complet, mais il y a des conflits au niveau de la priorité à accorder à certains choix. Ici, vous l’avez compris, comme dans le cas de Pierre, on est dans le champ du désir, de la névrose, et donc de la psychanalyse classique.

Maintenant, il est clair qu’aucun patient n’appartient exclusivement à une de ces catégories, et qu’il y a chez chacun « un peu de tout », mais un peu plus de l’un que de l’autre.

Il faut donc penser le dispositif thérapeutique autour de ces trois dimensions. Matte Blanco, un psychanalyste chilien, considère même que, suivant les situations dans lesquelles nous nous trouvons, nous pensons de manière névrosée, psychotique ou autistique.

Pour ce qui est de la psychothérapie psychanalytique à médiations, je pense que nous disposons de bons outils pour nous permettre d’accompagner au mieux ces patients en souffrance identitaire qui ont vécu des troubles précoces. Je me propose maintenant d’essayer de cerner plus précisément ce dont ces patients ont besoin pour pouvoir être aidés.

Chapitre III

Ce qui est aidant dans la thérapie des patients ayant subi des traumatismes précoces

Alors que le travail d’analyse consiste essentiellement, pour les patients névrosés, à déconstruire les systèmes de pensée trop rigides en vue de les assouplir, et cela par le biais des interprétations, il s’agit surtout ici d’aider ces personnes à construire leur identité, en travaillant sur les fonctions mentales qui manquent, et notamment en les amenant à développer leur capacité de contenance. C’est comme si nous étions face à un naufragé qui, ne sachant pas nager, s’est accroché de toutes ses forces à une planche qu’il ne veut pas lâcher. Si l’on pense à la célèbre peinture de Géricault, Le Radeau de la Méduse, nous avons une meilleure idée de ce dont il s’agit…

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Inutile de travailler sur des contenus, en interprétant sa jouissance masochiste ou en lui demandant de quel port il est parti avec ce bateau qui a coulé… Il s’agit au contraire de s’occuper de lui très concrètement, de le rassurer, de le réchauffer, de lui donner de quoi manger. En d’autres termes, notre manière de travailler sur son fonctionnement mental sera de reconnaître l’événement traumatique qu’il a subi et les émotions terrifiantes que cela a entraîné, en saisissant l’émotion présente dans l’ici et maintenant de la séance et en restant au niveau du récit manifeste. Le patient, à travers cette expérience où il se sent pleinement reconnu, aura la perception d’un thérapeute qui allège son fardeau plutôt que celle d’un analyste qui l’écrase sous le poids de ses brillantes interprétations. Cela rejoint d’ailleurs ce dont parle Gisèle Harrus-Révidi dans Psychanalyse des sens quand elle écrit qu’il n’y a pas de petits sujets : parler du froid, du chaud, du goût, montrer sa nouvelle coupe de cheveux ou… exhiber ses longues chaussettes rouges, par exemple, c’est toujours parler de l’inconscient !

Tout ceci participe finalement d’un certain bon sens : si l’on apporte chez le photographe des photos floues ou toutes noires, au lieu d’essayer à chaque fois de retravailler les photos ratées pour pouvoir reconnaître les personnes floues, n’est-il pas plus cohérent de chercher à comprendre pourquoi ces photos sont floues et de réparer le mécanisme de l’appareil s’il fait défaut ? Certains analystes considèrent que si le patient ne « joue pas le jeu », c’est qu’il résiste, qu’il se défend ou qu’il attaque le cadre, bref, il ne fait pas de l’analyse… Ceci montre bien qu’il n’est pas si facile de rester dans une écoute modeste et respectueuse, « sans mémoire ni désir », comme dit Bion, et surtout sans craindre que la créativité dont on peut avoir besoin se situe hors des sentiers balisés de l’orthodoxie psychanalytique !

Pour revenir à notre sujet, nous avons donc vu qu’un des éléments essentiels pour permettre un meilleur fonctionnement du processus de pensée, du moulin, c’est d’aider le patient à développer un contenant. Vous avez compris que l’écoute du contenu n’est réellement possible que s’il y a un développement suffisant du contenant. Ensuite, il se peut que la personne trouve elle-même le chemin de sa guérison. Tout comme il se peut aussi qu’elle décide de continuer son chemin de manière plus classique, en poursuivant un travail sur les fantasmes par exemple.

Développer un contenant

Qu’est-ce qu’un contenant ?

Encore un petit exemple. Imaginez que vous êtes dans un avion – avec l’épais brouillard qui vous entoure, vous n’êtes pas trop à l’aise – et il y a tout à coup un drôle de bruit, et puis l’avion est secoué dans tous les sens. Vous commencez à avoir les mains moites, et quand vous entendez que des gens crient et que vous voyez votre voisin faire son signe de croix, vous êtes au bord de la panique. Très alarmé, vous vous empressez de chercher du regard l’hôtesse de l’air. Et quand enfin vous la voyez, et qu’elle vous sourit gentiment en vous faisant signe de ne pas vous inquiéter, et que le capitaine de bord vous annonce tranquillement au micro que vous traversez une zone de turbulence et qu’il est tout à fait normal d’être un peu chahuté, vous vous apaisez et cela vous fait même sourire : vous avez eu si peur pour rien. C’est un peu cela, la turbulence des éléments bêta, avec cette fonction alpha de la mère qui les détoxique et donne un sens à ce qui se passe. Cela vous apaise. C’est cela un contenant. Si, par contre, lorsque vous regardez l’hôtesse, vous la voyez devenir livide et courir dans tous les sens, on peut comprendre que vous soyez saisi d’effroi et que vous vous mettiez à paniquer : il n’y a plus de contenant pour vos propres émotions.

 Comment se développe le contenant ?

Au départ, c’est l’expérience de rassemblement, liée à la tétée, qui donne au bébé le sentiment d’être contenu dans un contenant. Esther Bick, dans son article de 1968, montre que, sous leur forme la plus primitive, les parties du psychisme ne sont pas encore différenciées des parties du corps, et qu’elles nécessitent une force cohésive capable d’assurer une liaison entre elles. Elles doivent donc être maintenues ensemble sur un mode passif, grâce à la peau fonctionnant comme une enveloppe périphérique. C’est au cours de la tétée, à travers la double expérience que fait simultanément le bébé du mamelon maternel contenu dans sa bouche et de sa propre peau contenue par la peau de la mère qui maintient son corps, par sa chaleur, par sa voix, par son odeur familière qu’un objet contenant se constitue, et il est vécu concrètement comme une peau.

Didier Anzieu dans son livre Le Moi-Peau, écrit : « La fonction interne de contenir les parties du self résulte de l’introjection d’un objet externe capable de contenir les parties du corps. » Si cette fonction contenante est introjectée, le bébé pourra alors avoir une perception d’un intérieur du self, et accéder progressivement à la différenciation entre lui et l’Objet, chacun étant contenu dans sa peau respective. Sinon, il y aura confusion d’identité et, à défaut d’avoir pu trouver dans sa mère une vraie peau contenante, l’enfant cherchera dans sa propre musculature un contenant de substitution – une seconde peau, comme dit Esther Bick – ce qui amènera une maturation trop précoce, comme chez le faux-self, et une rigidité musculaire, comme décrit par Wilhelm Reich dans son concept de « cuirasse musculaire ». (Ce qui explique d’ailleurs qu’en cas de relâchement, comme chez Pierre, le premier patient dont j’ai parlé, il peut y avoir un retour des états de non-intégration, avec leur cortège de tremblements et mouvements désordonnés.)

C’est donc dans le cadre d’une relation sécurisante d’attachement avec la mère que le bébé parvient à acquérir la perception d’une peau contenante et d’une limite entre intérieur et extérieur, mais aussi à trouver la confiance nécessaire à la maîtrise progressive de ses orifices, et il n’y parviendra que s’il possède un sentiment de sécurité de base qui lui garantisse l’intégrité de son enveloppe corporelle.

Tous ces éléments seront ensuite confirmés par des études portant sur l’observation précise de la relation mère-bébé, notamment par Daniel Stern ; cela permettra de montrer que c’est le partage des affects, l’accordage affectif et l’ajustement émotionnel (des effets de la fonction alpha de la mère et d’un processus d’identification projective) qui sont à la base du sentiment d’existence, de l’identité, représentant les conditions mêmes de la capacité d’accession à la pensée.

Les neurones-miroirs et l’intersubjectivité

À propos d’accordage affectif, je tiens à dire encore quelques mots sur l’intersubjectivité. L’intersubjectivité, comme je le disais précédemment, c’est le partage de l’expérience vécue entre deux personnes : « Je sens que tu sens que je sens ». Mais comment cela est-il possible ?

Une découverte essentielle des neurosciences, par Giacomo Rizzolati, nous a permis de mieux approcher ce mystère. Nos systèmes nerveux sont en effet construits pour que nous puissions faire l’expérience des autres comme si nous étions dans leur propre peau, et cela est dû à ce que l’on appelle les « neurones miroirs » : quelqu’un qui regarde un autre agir vit la scène comme s’il effectuait le même acte que l’autre, en éprouvant les mêmes sensations que lui, et cela crée une sensation de partage et de compréhension d’autrui tout à fait intime, notamment de ses intentions et sentiments les plus privés. Pour donner quelques exemples, nous pouvons observer qu’une mère qui donne la panade à son bébé va ouvrir la bouche en même temps que lui ; si quelqu’un bâille ou tousse dans une salle de spectacle, se crée une contagion immédiate…

Quant à l’accordage affectif, c’est une forme d’imitation transmodale en réponse au comportement affectif communicatif de l’autre : une sorte de traduction fidèle de ce qu’il doit avoir ressenti. Alors que l’attachement vise la recherche d’une sécurité de base, l’intersubjectivité permet la proximité psychologique, l’intimité ; on peut dire qu’elle est à la base de l’empathie et elle est donc une condition d’humanité : c’est ce qu’on appelle le lien.

Tout ceci est évidemment très proche de la notion d’empathie, dont toutes les études sur l’efficacité de la psychothérapie montrent le rôle essentiel dans la réussite du traitement. Certains ont d’ailleurs englobé dans cette notion d’empathie les différentes attitudes qui favorisent l’attachement et l’accordage affectif (et cet accent mis sur le rôle créateur de la relation tend d’ailleurs à aplanir la distinction entre psychanalyse et psychothérapie). L’attitude empathique prend alors, suivant les écoles, des formes aussi variées que le contre-transfert positif (Freud), le tact (Ferenczi), l’alliance thérapeutique (Greenson), le holding (Winnicott), le transfert idéalisant (Kohut), etc., toutes des formes de l’humanité nécessaire à la bonne marche de la thérapie. Catherine Parat l’associe au « transfert de base », le lien spontané interhumain à tonalité positive qui dérive des premiers attachements mère-bébé et persiste comme arrière-fond infraverbal à la communication. La capacité empathique de l’analyste favorise donc l’établissement de ce transfert de base, et l’engagement dans la cure de bon nombre de patients. Mais en fait, l’empathie ne serait-elle pas finalement l’autre nom de l’identification projective ? Peut-on sentir pour l’autre, dans l’autre, sans se projeter en lui ?

Qualités du contenant pour l’enfant

 Plus concrètement encore, qu’est-ce qui permet à la mère d’assurer pour son enfant la fonction de contenant ?

Toute une série d’analystes ont étudié la question en profondeur, et je vous en donne ici un aperçu.

Winnicott, d’abord, sera à la base d’un saut théorique fondamental, en insistant sur l’adaptabilité d’une mère « suffisamment bonne », adaptabilité nécessaire pour qu’elle puisse garantir un certain temps les illusions du bébé. Pour cela, elle doit faire preuve de certaines qualités de contact dans le holding, le handling (le maniement) et l’object presenting (la présentation d’objet), tout cela sous-tendu par ce qu’il appelle la « préoccupation maternelle primaire ».

Bion, de son côté, insistera sur la « capacité de rêverie maternelle » et le fonctionnement alpha. Cette capacité de rêverie jouera un rôle fondamental dans le développement de la capacité du nourrisson à supporter la frustration, et donc à développer son sens de la réalité ; et en même temps que ce sens de la réalité, se fortifiera le sens de sa propre existence. Après un premier niveau, corporel, de rassemblement du bébé, la rêverie permettra d’accéder à autre niveau d’intégration du self qui conduira à la pensée symbolique proprement dite, où ce seront les mots qui remplaceront les contacts tactiles, sans qu’il ne soit nécessaire de recourir concrètement à ceux-ci.

Meltzer parlera de la « serre chaude » assurée par la mère, et dégagera quatre qualités nécessaires pour assurer cette fonction :

  1. Avoir des limites, être concret, être bien présent ;
  2. Présenter des qualités sensorielles – chaleur, douceur de la voix – et émotionnelles : sérénité, disponibilité ;
  3. Être capable d’intimité – quelque chose qui est le produit de l’histoire de la relation ;
  4. Permettre l’exclusivité : que le bébé ait le sentiment d’être unique pour sa mère.
  • Geneviève Haag, dans la lignée d’Esther Bick et de la constitution d’une première peau psychique, soulignera l’importance du contact-dos sécurisant (l’enfant porté par la mère) qui, accompagné d’une qualité de regard interpénétrant, sera à l’origine d’un sentiment basal de sécurité. Si l’on est tenu par le regard et qu’on s’y attache, on ne tombe plus !
  •  Daniel Stern insistera, lui, sur la nécessité de pouvoir s’accorder affectivement. Il soulignera aussi l’importance du facteur temps, de la rythmicité des échanges et de la ritualisation des soins maternels qui permettront de relier entre elles ces expériences selon un repère temporel. Ce rôle fondamental de la rythmicité dans le développement mental donne un aperçu d’une des fonctions du cadre et de l’importance de sa permanence (ou de son illusion : c’est la rythmicité des séances qui donne en effet une illusion de permanence, de continuité).
  • René Roussillon, reprenant l’intuition de Marion Milner, décrit les qualités d’un « objet médium malléable ». Qu’est-ce qu’être un médium malléable ? C’est justement être cet objet que l’autre pourra utiliser, dans sa forme et dans son intériorité, être un peu, par analogie avec la pâte à modeler, « une bonne pâte » pour l’enfant, en s’adaptant à son mode particulier de communication, et surtout pouvoir survivre à cette utilisation. D’où la nécessité de certaines qualités : indestructibilité, extrême sensibilité, transformabilité infinie, disponibilité inconditionnelle. (Dans le cas de Judith, par exemple, j’ai pris la place de cet objet médium malléable en lui proposant de m’installer à côté d’elle à la place de son petit chien Tobie).
  • Salomon Resnik, lui, apporte une nuance importante avec son concept d’« objet contenant optimal ». Pour celui-ci, cet objet contenant doit coupler harmonieusement les fonctions maternelles et paternelles pour que l’enfant puisse introjecter une image de « parents combinés bons ».

Dans l’histoire de l’avion, dont j’ai parlé plus haut, la fonction maternelle est assurée par le sourire de l’hôtesse de l’air, tandis que la fonction paternelle est garantie par le commandant de bord qui donne les explications rassurantes. C’est la conjonction des deux qui formera l’objet contenant optimal.

 – Un dernier élément, important pour la thérapie, est introduit par Anne Alvarez : l’activité de sollicitation de l’objet. En plus de transformer les éléments bêta avec sa fonction alpha, la mère doit aussi apporter quelque chose de neuf pour enrichir le développement de l’enfant, en lui faisant prendre contact avec le côté vivant de la vie. Elle rappelle ainsi que les mères ont, avec une remarquable spontanéité, un désir puissant d’accrocher et d’attirer le regard du nourrisson, et d’aider ainsi l’enfant à développer l’illusion nécessaire d’une mère pleine de vie.

 Comment développer un contenant en thérapie ?

 Venons-en maintenant à la situation thérapeutique puisqu’en finale, c’est bien cela qui nous occupe.

Comme je le disais, la souffrance psychique, du moins pour les problématiques archaïques, a généralement pour origine des traumatismes qui sont dus à une incapacité de la personne censée apporter les soins à entendre et reconnaître la douleur de l’enfant, c'est-à-dire à proposer un appareil psychique capable de contenir les émotions présentes.

S’accorder

Si l’appareil à penser de l’analyste est lui-même encombré par toutes sortes d’émotions autres, ou de pensées préconçues sur ce qui devrait se passer, la rencontre patient-analyste ne peut que devenir elle-même traumatique, en répétant le traumatisme de base. Le fait de ne pas trouver de réponse – d’accordage – chez l’analyste est une blessure en soi pour le patient.

La première démarche thérapeutique est donc de trouver le moyen de réaliser cet accordage avec le patient, en acceptant de partager sa vérité à lui, dans sa réalité à lui, dans l’instant présent de la rencontre. Accepter de vivre avec lui des micro-expériences d’être à l’unisson avec lui, comme Stern qui parle de l’importance de l’accordage de la mère avec l’enfant. Et cela est beaucoup plus important pour le patient que de lui asséner une interprétation, une vérité sur lui ! Sa vérité à lui, c’est qu’il a besoin que je sois là, avec lui, très proche mais différent – un double différent. Cela ne veut pas dire « entrer en collusion » avec le patient, bien au contraire : il y a forcément des ruptures, des « césures » dans la communication ; Winnicott parlait d’ailleurs à ce propos d’une mère « suffisamment bonne », une mère qui présente des failles. Ce sont ces points de rupture qui constitueront les passages privilégiés à travers lesquels des éléments bêta non digérés entreront en séance et permettront justement de « recoudre » le sens là où il y avait blessure. Autrement dit, ce qui était au départ « non pensable » deviendra un récit partagé, à travers une série de passages émotionnels permettant de donner un nom à ce qui n’était pas représentable auparavant.

 Transformer

Vous avez compris qu’il s’agit ici d’un travail délicat de restauration du lien, au travers d’un patient retissage de tous les endroits où celui-ci avait été meurtri. Il ne s’agit donc pas ici d’interpréter, mais surtout de construire, de transformer : si, par exemple, il y a dans la séance un climat froid et peu communicatif, c’est à l’analyste de transformer en lui ce froid pour rendre le climat chaud et communicatif. Peu importe dans un premier temps de savoir d’où viennent le froid et l’absence de communication : la transformation passe par une modification profonde de l’écoute et une disponibilité aux identifications projectives et aux turbulences émotionnelles du patient. Rappelez-vous, c’est ce qui s’est passé dans la thérapie de Pierre : je me suis basé sur la sensation de froid que je ressentais pour décider de m’approcher de lui. C’est de cela dont parle Bion, avec son concept d’analyste qui accueille et détoxique les éléments bêta à travers sa rêverie.

Le premier pas du travail consiste donc à partager réellement le point de vue du patient afin d’ensuite pouvoir le transformer, mais toujours en partant du patient, là où il se trouve et de la façon dont lui voit les choses, sinon nous risquons de le percevoir comme quelqu’un qui ne veut pas changer, qui résiste et qui se défend, et nous raterons ainsi l’occasion de le laisser nous conduire au cœur du drame de son monde interne. Il s’agit en fait de trouver une façon de l’atteindre sans le terroriser encore plus, afin qu’il se sente vraiment rejoint et reconnu. C’est comme une corde qu’on lancerait à un naufragé qui s’accroche à son morceau de planche. Nous devons partir de ce qu’il y a de plus élémentaire, en montrant au patient que nous sommes parvenus à capter l’émotion dont il nous parle. Pour lui, cela signifie de se sentir rejoint, là où il se trouve : nous sommes parvenus à lui lancer une corde et il a pu l’attraper. C’est évidemment loin de certaines abstractions métapsychologiques mais, pour le patient, c’est une question de survie. Qu’est-ce qui peut intéresser un naufragé en dehors de cela ? Il a une telle angoisse de couler et de mourir que la seule chose qui compte pour lui, c’est d’être sauvé. Tous nos discours brillants – même s’ils sont intellectuellement justes – sont un luxe qu’il ne peut pas se permettre. Nous n’avons pas affaire ici à un problème œdipien, sa souffrance concerne les structures de base, le transfert de base, le transfert narcissique : ce qui permet de ne pas couler. Toute la question est de trouver comment l’on peut approcher le patient et lui parler à ce niveau si essentiel, en nous servant de ce qu’il nous apporte – pas seulement ses mots, mais aussi ses images, ses émotions, ses attitudes corporelles – parce que, habituellement, c’est à un niveau non verbal que cela se passera.

Le développement du contenant, c’est donc parvenir à créer toute une série de fils émotionnels avec le patient et, grâce à cette possibilité d’être à l’unisson, être en mesure de sentir la proximité avec lui. Il peut ainsi percevoir que nous le comprenons et que lui aussi nous comprend. Cela demande à l’analyste de disposer d’une grande capacité d’accueil, d’une grande réceptivité, d’une grande patience pour tisser et retisser les fils émotionnels présents dans la relation.

 La capacité négative

Un autre élément extrêmement important pour la thérapie, c’est le développement de la Capacité Négative de l’analyste – encore un terme de Bion.

Il s’agit de cette capacité de pouvoir accueillir et supporter à l’intérieur de soi ce qui vient du patient et d’accepter d’attendre et de rester dans le doute – un mois, un an, ou plus si nécessaire – pour pouvoir présenter au patient ce qu’il est en mesure de comprendre, sans être pressé ni avoir peur de passer à côté de quelque chose. Prendre son temps. Prendre son temps pour permettre que surgisse quelque chose qui naît là, comme une découverte de cet instant, et accéder ainsi au vrai self, à ce qui est vrai pour le patient et l’analyste, et pas une construction préétablie. On voit le lien avec le concept d’interprétations non saturées, c’est-à-dire des interprétations qui ouvrent à de nouveaux questionnements, à l’inverse d’interprétations saturées, qui ferment la communication en donnant aux choses un sens définitif – encore que ces interprétations précises soient bien utiles également avec ce type de patients, et nous aurons plutôt besoin d’une oscillation harmonieuse entre interprétations non saturées et interprétations précises et ciblées.

 La réduction des clivages

Il s’agit ici de rapprocher, de suturer, de relier toutes ces parties du patient qu’il a mises au-dehors de lui, et que l’on peut entendre à travers les différents personnages qu’il met en scène quand il raconte les anecdotes de sa vie. À travers elles, le patient parle en effet toujours de lui sans s’en rendre compte, et c’est à nous thérapeute de relier ces différents éléments très progressivement, « comme si l’on était en présence d’une blessure en forme de V », nous dit Ferro, « et qu’il faille en rapprocher les bords comme en refermant une tirette – en partant bien du bas vers le haut », c'est-à-dire du transfert de base, narcissique, et en étant attentif à chaque fois à la manière dont le patient reçoit notre intervention.

 Un cadre sécurisant

Il y a aussi toute une série de garde-fous à l’attitude empathique, constitutifs d’un cadre qui fait office de tiers empêchant les faux-pas.

Il va de soi que la cohérence du thérapeute, son honnêteté ainsi que sa confidentialité absolue sont essentielles – cela me semble tellement évident, mais on sait que ce n’est pas toujours le cas – ainsi que sa constance : même lieu, même heure, même durée de séance, éviter les changements trop importants, que ce soit au niveau du mobilier, ou même des vêtements ou de la coupe de cheveux par exemple... Imaginez que vous ayez une fois la barbe, une fois la moustache, une fois les cheveux rouges… Bref, en un mot : il s’agit d’être prévisible. Tous ces éléments contribuent à la restauration d’un lien primaire qui a fait défaut au patient.

Le strict maintien du cadre n’empêche pas sa souplesse, lorsqu’un certain élargissement du setting s’impose pour rendre le travail possible. Mais, surtout pour ces patients « à la limite », la fiabilité, la constance et surtout la prévisibilité de ce cadre sont garants d’une sécurité vitale pour eux.

Chapitre IV

La psychothérapie psychanalytique à médiations

Nous avons vu ce qui est nécessaire pour permettre une restauration du lien et une reprise évolutive, mais en quoi la psychothérapie psychanalytique à médiations est-elle une approche privilégiée par rapport à la psychanalyse classique ?

Une interface idéale

 Eh bien, il m’apparaît que cette approche à médiations représente une interface idéale pour ce type de travail. Pourquoi ?

Comme dit précédemment, nous nous situons dans le champ de l’archaïque, avec un travail nécessaire sur les relations précoces, à une époque du développement psychique où le langage n’était pas encore accessible à l’enfant. C’est donc essentiellement au niveau du non-verbal, au niveau du corporel et au niveau de l’agi que la communication avec cette partie de la psyché va pouvoir s’établir.

Nous savons également que les défenses utilisées à ce stade du développement pour survivre face à l’empiètement de l’environnement sont essentiellement celles du clivage et du déni. Ici, ce n’est pas seulement le refoulé qui fera retour – ce qu’une cure par la parole permettra de perlaborer à travers l’analyse du transfert –, mais c’est surtout le clivé qui fera retour, notamment par le langage du corps, par le biais de passages à l’acte où c’est le traumatisme lui-même qui sera répété : le patient va faire voir ou faire ressentir à son analyste tout un pan de lui qu’il ne sent pas ou qu’il ne voit pas, en lui faisant vivre ce qu’il n’a pas pu percevoir de son histoire – et ce par le biais de l’identification projective. C’est l’analyste – et non pas le patient – qui aura mal au ventre, qui se sentira seul, honteux ou incompétent. Il s’agit donc d’aller chercher les traces des traumatismes premiers au-delà des superstructures protectrices derrières lesquelles ils sont gardés cachés. Aller repérer le moindre signe par lequel le patient nous signale furtivement comment nous pouvons entrer en contact avec cette partie clivée de lui, cette partie « vraie » qui concerne plutôt un impensable et un impensé, un irreprésenté qui se manifeste en agis. « Il ne sert donc à rien d’attendre passivement dans le silence que cela vienne », nous dit Roussillon, « il faut au contraire prendre l’initiative d’oser le contact avec cette partie clivée du patient, oser être en lien avec ces traces perceptives qui n’ont jamais été symbolisées et que le patient lui-même ne reconnaît pas comme siennes ». Tous ces aspects ont été développés largement au sein de notre école, notamment par Sander Kirsch et Brigitte Dohmen.

L’histoire de Georges

Mais, avant la suite, je voudrais vous présenter une dernière situation clinique. Je repense ainsi à Georges, une jeune éducatrice que j’ai suivie pendant de longues années. Oui, Georges, c’est un nom bizarre pour une femme ; après plusieurs années de travail, elle décidera de reprendre son véritable prénom, Georgina ( j’ai évidemment changé les vrais prénoms, par souci de confidentialité, mais c’est un équivalent). De même qu’elle décidera de redevenir gauchère ; sa gaucherie avait été contrariée. Georges-Georgina, donc, vous avez compris, souffrait de déficits identitaires assez importants. Le regard tantôt terrorisé, tantôt absent, elle ne percevait ni ses sentiments ni même certaines sensations physiques. Elle pouvait se brûler le bras, par exemple, et n’éprouver aucune douleur. Quand je lui demandais ce qu’elle ressentait, elle s’enfermait dans un mutisme persistant et se mettait à se balancer d’avant en arrière, tandis que ses yeux grands ouverts exprimaient en même temps une détresse sans nom et un grand vide, une grande interrogation comme si elle me disait : « Mais qu’est-ce que vous me voulez ? Je ne comprends rien à ce qui se passe ! »

À un moment de la thérapie, après une longue phase d’apprivoisement où elle me parlait surtout de son quotidien et des manières de résoudre les problèmes pratiques qu’elle rencontrait, je me souviens de l’avoir vue arriver en séance racrapotée sur elle-même, toute tremblotante. Comme il gelait dehors, et qu’elle était habillée avec un simple T-shirt comme en été, je lui ai demandé si elle percevait qu’elle avait froid. Elle me fit signe que non. Elle était bleue ! J’ai alors mis des mots sur ce que moi-même je percevais et ce à quoi cela me faisait penser : un bébé de quelques mois qui était tout seul, abandonné, et qui avait perdu tout espoir que quelqu’un puisse prendre soin de lui. Elle fit alors une moue et me regarda d’un air indéfinissable, perdu, désespéré, avec la méfiance d’un animal traqué, puis s’enfonça dans un mutisme prolongé tout en se balançant rythmiquement d’avant en arrière. Je lui ai alors demandé s’il était possible qu’elle ait vécu quelque chose de traumatisant quand elle était tout petit bébé – un accident, un deuil, une séparation, une hospitalisation par exemple. Elle me fit signe que non, tout en continuant ses balancements. Je lui proposai une couverture mais elle restait sans réaction, comme absente, et comme elle avait toujours ces yeux perdus, hagards, et qu’elle continuait à trembloter, je l’emballai moi-même chaleureusement dans la couverture, et elle se laissa entourer sans réagir. Toute la séance se passa comme cela, elle était emballée et je l’entourais chaleureusement. À la fin de la séance, je l’invitai à interroger sa mère sur ce qui s’était passé à cette époque de sa vie et s’il n’y avait pas là quelques éléments qui pourraient nous aider à y voir plus clair. (Pour moi, l’important n’était pas la question de l’histoire telle qu’elle s’était vraiment déroulée, mais plutôt de trouver ensemble un fil conducteur qui puisse donner du sens à notre relation et surtout l’amener, elle, à se mobiliser par rapport à elle-même, parce qu’une façon de transformer la sensorialité primaire, quand elle s’exprime par des actes, c’est de proposer une hypothèse qui donne du sens, par exemple une reconstruction historique. Prêter des mots, c’est permettre ce passage de la sensorialité à la symbolisation.)

À la séance suivante, elle arriva tout autre, beaucoup plus dans le contact, et elle me raconta que, suite à ses questions, sa mère l’avait d’abord agressée : « Mais avec quoi tu viens encore ? Tu as toujours eu tout ce dont tu avais besoin ! » Suite à l’insistance de Georgina, elle avait fini par lui lâcher : « C’est vrai, quand j’y pense, que quand tu avais quelques semaines, tu étais remplie de boutons des pieds à la tête et que tu pleurais tout le temps, on ne savait pas quoi faire, et dès qu’on te touchait, tu hurlais. On a dû t’hospitaliser. Mais bon, ça n’a duré que trois mois, et ton père allait te voir toutes les semaines ; moi, ça me faisait trop mal au cœur d’aller te voir, surtout qu’on ne savait pas ce que tu avais. Tu maigrissais de plus en plus, alors le médecin a décidé de te renvoyer à la maison, et finalement tout est rentré dans l’ordre. » Elle avait en fait traversé un épisode d’hospitalisme où elle dépérissait à vue d’œil, et le médecin avait eu la bonne idée de la remettre dans le cadre familial !

Je ne vous raconte pas la suite du travail, qui a été de la même veine, mais pour vous donner une idée, quand elle a été enceinte, elle ne le savait pas, c’est moi qui le lui ai annoncé : « Avec tout ce que vous me dites, j’ai l’impression que c’est comme si vous étiez enceinte. Serait-ce possible ? » (grands yeux écarquillés) « Peut-être... » « Vous ne pensez pas qu’il serait bon de faire un test ? » « Ah oui… » a-t-elle répondu d’un air complètement détaché. Puis elle a parlé d’autre chose. À la séance suivante, elle m’apprit qu’elle était enceinte de trois mois !

Au cours de la thérapie, elle a aussi pu retrouver le souvenir des abus qu’elle avait subis de la part de son propre père, et dont le dégoût était tel qu’elle avait enkysté tout cela au plus profond d’elle-même. Je me souviens aussi que, quand elle a commencé à ressentir à nouveau ses sensations corporelles, elle était devenue étrangement tellement sensible que rien que le fait de la toucher lui faisait mal ; et même le contact avec ses vêtements, c’est comme si ça la brûlait… C’est en faisant le lien avec ses vécus de bébé que j’ai pu progressivement l’aider à se forger une peau psychique, un pare-excitation qui lui faisaient cruellement défaut.

Face à de tels vécu agonistiques, on retrouve des mécanismes très archaïques permettant de se soustraire à des angoisses catastrophiques : le gel, l’immobilisation glacée de la posture, de la voix et du regard, comme une manière de se cramponner à une terreur muette, ou encore une mise en mouvement perpétuel traduisant un état de panique et de désintégration interne. La patiente a alors recours à une sorte d’autoagrippement, à une autotenue, comme si elle devait porter ce qui, en elle, est encore comme un bébé non maintenu. Et certaines crises ne seront dépassées que par une contention massive, par exemple en l’entourant fermement enveloppée dans une couverture.

L’espace transitionnel ou potentiel

Pour en revenir maintenant à des aspects plus théoriques, nous avons vu que, pour accueillir toutes ces expériences, l’analyste doit disposer d’un appareil permettant de transformer tous ces éléments bêta non digérés en éléments alpha, et que, à travers sa capacité de rêverie, il pourra alors les transmettre au patient, qui les transformera lui-même en dérivés narratifs – ludiques, graphiques, corporels et autres.

Tous ces dérivés nécessitent néanmoins, pour être accueillis, d’une interface relationnelle qui n’est autre que ce que Winnicott a appelé l’espace transitionnel ou encore l’espace potentiel et, dans cet espace, nous allons pouvoir proposer des objets transitionnels, des « médiums malléables » comme dit Roussillon, favorisant un passage du pré-verbal au verbal, ce qui permettra d’accéder à un niveau de symbolisation autorisant un partage au niveau langagier. C’est une voie royale, au même titre que l’interprétation des rêves de la nuit : une mise en scène de la pensée onirique se déroulant pendant le jour.

Ferro insiste beaucoup sur le fait que, pour lui, au niveau du processus, il n’y a pas de différence entre l’analyse d’enfant et celle de l’adulte. Dans l’analyse d’enfant, on utilise des jeux, des jouets, des figurines ; dans l’analyse d’adultes, on utilise les différents personnages dont le patient nous parle et qui correspondent aux animaux dont nous parlent les enfants, sauf que le tigre, dit-il, peut être remplacé par le patron ou la belle-mère…

Bion lui-même disait que s’il savait jouer d’un instrument, eh bien, avec certains patients, il trouverait plus intéressant de jouer du violon avec eux que de parler ; et Ferro, quand nous l’avons reçu à Bruxelles, nous disait que s’il avait pu permettre à un patient de danser dans la séance par exemple, il l’aurait fait. Eh bien, voilà en fait le type de liberté que nous laissons à nos patients dans le cadre de nos thérapies à médiations. David Rosenfeld, un psychanalyste brésilien qui s’occupe de patients gravement carencés, soulignait que pour ceux-ci, bien plus que les mots, le plus important, c’était la musique, la musique de la voix. Comment communiquer en effet l’indicible de ces traumatismes d’enfant ? Comment mettre en mots cette communication partagée avec lui ? Il a donc passé des séances entières à chanter avec son patient des berceuses de son pays natal.

Jouer avec le patient

Toute la question ici est de voir comment l’on peut transformer les expériences traumatiques en occasion d’un certain plaisir, du moins le plaisir de la rencontre : même si le revécu de l’expérience traumatique est douloureux, l’échange avec le thérapeute peut être un moment de plaisir. Et Winnicott, qui a eu cette intuition fabuleuse, s’est dit qu’il fallait réapprendre au patient à jouer : « Apprendre à jouer à ceux qui n’en sont pas – ou plus – capables, nous dit Winnicott, leur apprendre comment le jeu rend la vie, comment il permet de transformer les situations les plus douloureuses en situations que le patient pourra ensuite symboliser, voilà le sens du jeu ».

Maintenant, entendons-nous, il y a jeu et jeu. Je ne parle pas ici d’une forme de défense maniaque où tout ne serait que résistance, une manière de fuir le contact vrai – l’activité pour l’activité (le jeu peut en effet être contraint, stéréotypé, sans créativité véritable, enserré dans des règles, interprétant immuablement le même scénario : aucun espace de liberté pour un vrai travail psychique.) Non, il s’agit ici de la manière dont deux sujets partagent et se rencontrent autour du jeu, là où, comme dit Winnicott, « deux aires de jeux se chevauchent ». Cela ne peut donc se passer qu’entre deux personnes engagées, impliquées, même si ce n’est pas de la même manière et au même niveau. L’analyste doit accepter de s’engager « en première personne » et prendre le risque de se compromettre, par le partage, par l’empathie, par « tout ce qui concerne l’effet d’un sujet sur un autre sujet », nous dit Roussillon, notamment dans le travail corporel et le face à face.

L’objet créé-trouvé

En réalité, il s’agit d’accepter de prendre la place de l’objet créé-trouvé de Winnicott : être juste là à l’endroit où le patient imagine nous trouver, et pouvoir – du moins pendant un certain temps – répondre à cette attente. Nous allons ainsi permettre au patient de vivre l’illusion d’une toute-puissance, nécessaire au rétablissement de l’intégrité de son narcissisme, pour ensuite seulement en arriver à un processus de désillusionnement et de deuil.

Le jeu de la spatule

Je pense à ce propos au « jeu de la spatule » que Winnicott décrit et qui est pour moi le prototype même de ce qu’est la médiation. Je vais le reprendre brièvement parce qu’il est vraiment emblématique de l’essence de notre travail. Il cite donc le cas d’une petite fille de 13 mois qui est dans un état post-traumatique – elle ne joue plus, elle ne dort plus, elle hurle toute la journée – et Winnicott « entend » dans la rage de cette enfant une recherche de contact, de consistance, il entend la recherche d’un objet susceptible de résister à la destructivité qui la déborde… Il se laisse d’abord mordre et attaquer le doigt, tout comme il imagine que la gastro-entérite de l’enfant l’avait « attaquée » et « mordue » (vous voyez là l’implication corporelle de Winnicott ; on voit là aussi comment il se laisse utiliser comme objet, comme médium malléable par l’enfant). Mais surtout, il se laisse mordre comme si cette morsure n’était qu’un mordillage maladroit, qu’un message mal formé (il ne se laisse pas détruire). Puis il propose à la petite fille , en échange, une spatule brillante qui, en tant que pédiatre, lui sert d’abaisse-langue. Il lui propose donc de transférer sur la spatule ce qui se « jouait » avec son doigt, il « interprète » ainsi la violence manifestée par l’enfant comme une potentialité de jeu qui a dégénéré. En quelques séances, Winnicott a pu ainsi relancer la capacité de jeu de l’enfant qui, à partir de là, a retrouvé vie. La morsure et les hurlements de l’enfant n’étaient pas du jeu, c’étaient des manifestations psychopathologiques, mais ils recelaient un jeu potentiel que l’écoute analytique a permis de dévoiler et de mettre en scène.

Survivre à la destruction

Le jeu de la spatule montre aussi comment l’Objet peut survivre à l’attaque du lien, et c’est aussi cela qui est thérapeutique : une fois que la petite fille est assurée que le lien survit à sa destructivité, elle sait qu’elle peut se fier à ce lien, elle se sent suffisamment contenue par l’autre, et elle peut alors commencer à se créer son propre contenant.

Retrouver le geste spontané

Nous avons vu avec Bion et Ferro que les pictogrammes primitifs prennent la forme de dérivés narratifs graphiques, ludiques, corporels et autres. À travers l’expression de ces dérivés, le patient retrouve la voie de sa créativité authentique qui s’exprime, dit Winnicott, dans le geste spontané. Retrouver son vrai self nécessite une vraie liberté, d’où l’importance de n’exercer aucune contrainte sur le fait de jouer lui-même. C’est aussi pourquoi le jeu nécessite un climat de profonde sécurité : constance du cadre, non-jugement, pas d’interprétations saturées, afin que les aspects créatifs du jeu, les découvertes puissent avoir lieu.

Le squiggle

Avec les patients adultes, au lieu de réaliser un squiggle, comme Winnicott le faisait avec les enfants en dessinant avec eux, c’est tout l’espace de la thérapie qui devient comme un grand squiggle, et cela peut se faire au niveau du dessin, mais aussi au niveau corporel, et surtout au niveau relationnel, en jouant avec les personnages que le patient ramène en séance et que l’on peut mettre en scène et faire dialoguer. Toutes les médiations utilisées sont en fait des moyens de restaurer la capacité de rêver, ce sont des équivalents de rêve. Les médiations permettent de visualiser des situations qui peuvent alors, dans un second temps, être nommées, symbolisées, et les parties clivées peuvent être réintégrées à la psyché.

La psychothérapie est donc une forme très spécialisée de jeu, mise au service de la communication avec soi-même et avec l’autre, et qui a la densité d’une expérience vivante et d’une authentique découverte.

Les aspects concrets de la thérapie

Concrètement, comment cela se passe-t-il ?

Vous avez compris qu’il n’y a pas de technique ni de schéma à suivre – surtout pas – puisqu’il s’agit en permanence d’être là, présent, au plus près de ce que le patient nous amène. Mais il y a quelques balises dont je peux vous faire part.

Je dirai d’abord qu’à peu près tout peut être utilisé comme moyen – comme « objeu » dirait Roussillon –, comme objet transitionnel, pour autant qu’il ait cette fonction-là pour le patient. Cela peut être la relation elle-même, ou l’analyse des rêves, et parfois, ponctuellement, le dessin, la terre glaise, l’expression corporelle, la musique, la voix, les mises en scène psychodramatiques, l’écriture de textes, regarder des albums de photos – ce n’est pas exhaustif, pour autant qu’il s’agisse de tisser ensemble une relation qui puisse être partagée. Parler ensemble à propos de ce que l’on fait est une manière de partager une relation réelle avec le patient, dans le présent de la séance, et c’est ce qui permet de relancer un processus de symbolisation, tout en retrouvant les traces des blessures originelles.

Quelques exemples

Voici des petites sculptures réalisées par Georgina, où l’on perçoit l’évolution de sa relation à sa mère.

C’est d’abord une relation de type adhésif où l’enfant s’accroche à sa mère – il est véritablement fondu en elle. Et ceci donne une idée de l’image

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de la mère interne, qui est vécue comme un monstre, une « machine hurlante » comme elle disait, une dictatrice sadique et toute-puissante à laquelle l’enfant devait se soumettre.

Puis l’on a cette sculpture de l’enfant qui tente de se détacher de cette mère aux seins très phalliques.

 

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Mais la séparation-individuation ne pourra vraiment se faire qu’après un passage par l’établissement d’une symbiose saine – puisqu’elle n’a jamais vraiment existé, il faudra la construire dans la relation thérapeutique – et ce sera le résultat d’un travail de contenance.

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Ici aussi, l’enfant est fondu dans la mère, mais c’est d’une tout autre mère qu’il s’agit, une mère douce et chaleureuse, qui porte vraiment l’enfant. Y a-t-il plus belle manière d’exprimer l’indicible de cette rencontre ?

La dernière sculpture montre comment Georgina peut enfin accéder à une véritable renaissance et reconnaissance à travers l’échange de regards différenciés.

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C’est inouï, je trouve, de voir à quel point ce processus d’évolution s’exprime aussi clairement au travers de ces modelages.

Voici son dernier dessin, quand elle a décidé de terminer sa thérapie, dessin qu’elle a accompagné d’un texte sur notre séparation, à l’image du lien que nous avons construit ensemble.

 

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Vous me direz : « C’est très bien, mais tout le monde n’est ni artiste ni poète, et sûrement incapable de réaliser cela. » Mais si ! Chacun a son propre mode d’expression. Certains préfèreront dessiner, d’autres écrire, une patiente s’est un jour mise à danser, une autre à chanter, et celle-ci a ramassé des pierres sur le chemin et les a ramenées une à une, pour exprimer le même chemin thérapeutique : le passage de la solitude au lien à deux et puis à l’intégration du tiers dans la relation.

 

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Il y a encore quelques éléments sur lesquels j’aimerais revenir plus précisément, comme la question du cadre, celle du face à face et du regard, et enfin l’importance de l’instant présent.

Le cadre

 Comme je l’ai déjà souligné, la clarté du cadre est primordiale : un cadre ferme, solide, constant, prévisible, tout en restant souple.

Pour ma part, je travaille en tenue décontractée, les chaussures sont enlevées, et dans mon bureau il y a un matelas, beaucoup de coussins de toutes les couleurs, un tapis en mousse comme on en trouve en psychomotricité, où l’on peut se mettre à quatre pattes sans se faire mal, des couvertures, des raquettes de tennis, des gants de boxe…

Les horaires sont fixes – 45 minutes – et réguliers, les absences sont dues, etc., mais d’autres thérapeutes de notre école travaillent différemment : chacun fixe le cadre dans lequel il se sent confortable.

Cette clarté est essentielle car elle permet justement, dans ce cadre bien défini, de se laisser aller à la plus grande créativité. En plus de la libre association de parole, il y a la libre association de mouvement. Le patient peut choisir l’endroit où il va s’installer, et cela peut changer au cours de la séance. Il peut avoir envie de se coucher ou de se mettre debout, de marcher, de se mettre dans un coin, de s’enrouler dans une couverture, de dessiner… Nous pouvons jouer à nous battre physiquement ou à sentir la force de l’autre, etc. Mais la plupart du temps, la personne est soit couchée, soit assise en face de moi.

Le face à face

 La question du face à face est ici primordiale, par rapport à la position couchée de la cure psychanalytique. Ici, le thérapeute est posé en « personne », perceptivement, visible dans sa totalité physique, dans ce qu’il peut laisser percevoir de ses réactions contre-transférentielles aux dires et aux agis du patient. Je peux moi-même être amené à me mouvoir : m’approcher ou m’éloigner du patient, et même éventuellement le toucher ou mobiliser son corps, mais toujours par petites touches et avec son accord, l’essentiel étant la prise de conscience de ce jeu transféro-contretransférentiel. Je me permets d’être actif, de poser des questions directes au patient, je l’invite à percevoir ses propres sensations corporelles, je peux proposer des mises en scène psychodramatiques… toutes interventions où il s’agit essentiellement d’établir des liens à partir de ce que le patient amène, en visant à favoriser chez lui la survenue d’images à partir de ce qu’il peut dire ou ressentir. Sentir son corps, percevoir ses contours corporels, éprouver la fermeté de ses appuis sur le sol, ce sont toutes des manières de se constituer une peau contenante plus protectrice.

Quelles que soient les modalités particulières de travail, je cherche à favoriser pour le patient, à travers ce qui se développe dans le processus, la manière la plus optimale de s’approprier sa propre vie psychique, et de permettre chez lui une reprise évolutive. De ce point de vue, aucune intervention n’est a priori prescrite ou interdite : c’est le développement du processus qui fournit la mesure de chaque chose, et non une théorie préalable de ce que doit être la thérapie. Ceci explique pourquoi la thérapie peut être tellement différente d’un patient à l’autre et, comme le dit si bien Roussillon – et je m’y retrouve tout à fait : « C’est par la pluralité des facettes de l’analyse que je mets en œuvre que mon identité de thérapeute est la mieux représentée (…) La libre adaptation de l’analyse et de l’analyste, du style analytique, me paraît être la condition sine qua non de la créativité nécessaire à la pratique analytique. »

Ce qui doit rester invariant, ce n’est donc pas le dispositif analytique en lui-même, mais c’est cette disposition d’esprit interne – ce cadre interne – qui vise toujours à développer les capacités de symbolisation et d’appropriation subjective du patient.

Le regard

 Impossible de parler du face à face sans parler aussi du regard. La perception du visage de l’autre est en effet essentielle dans certaines défaillances narcissiques.

Le face à face permet de donner une certaine illusion d’annuler l’absence ou le manque qui seraient, à un stade précoce de la thérapie, tout à fait insupportables pour le patient. Celui-ci cherche quelque chose de plus interactif et souhaite avoir réponse à ses questions pour ne pas se retrouver avec un vécu d’abandon. Il a donc besoin de la présence réelle du thérapeute face à lui ; la capacité d’être seul en présence de l’autre ne pourra advenir que dans un stade ultérieur du travail.

Par ailleurs, les patients qui ne réussissent pas à transférer quelque chose de leur vie psychique dans le langage ne se « voient » littéralement pas eux-mêmes. Leurs émotions, leurs pensées, collent à la réalité, et il n’y a pas d’espace de jeu possible : ils n’en comprennent pas la signification. Dans le face à face, nous sommes chaque fois renvoyés aux enjeux de l’accrochage des deux regards de la mère et du bébé durant les premiers mois de la vie, et l’on réintroduit dans la relation transférentielle des modes de communication primitifs, des messages non verbaux, à travers les interactions visuelles, les ajustements ainsi que les évitements ou le soutien du regard. À côté du langage verbal se développe donc un dialogue mimo-gesto-postural qui possède sa logique propre. Les choses dites en mots trouvent ainsi une forme corporelle d’expression à travers une sorte d’agir.

Pour le patient qui éprouve des difficultés à accepter la différence, le face à face lui permet de se rendre compte qu’il est différent de l’analyste, mais qu’il est néanmoins capable de s’identifier à lui. Il peut également vérifier que ses attaques contre le thérapeute, même violentes, ne le détruisent pas.

Un dernier aspect concerne le besoin du patient de contrôler l’analyste.

L’enfant qui n’a pas été porté et contenu par sa mère éprouve le besoin impérieux de la contrôler afin de se protéger de son imprévisibilité et de son manque de fiabilité. C’est pourquoi la position couchée est insupportable pour un patient qui a eu un tel vécu, et il aura besoin de rester dans une position de face à face pour mieux cerner les intentions du thérapeute. Dans le face à face, le patient peut donc trouver un certain compromis entre le fait de se laisser aller au plaisir du contact et le fait de garder une certaine maîtrise de son rapport à la réalité.

Resnik souligne à ce propos l’importance du dévoilement du thérapeute pour sortir d’une position trop voyeuriste d’un analyste tout-puissant qui voit tout sans être vu.

Le toucher en thérapie

 Toucher a toujours été le grand tabou de la psychanalyse : « l’interdit du toucher », comme l’a défini Anzieu. Même si l’on perçoit bien toute son importance pour des patients névrosés – cela fait partie de la méthode psychanalytique – cet interdit quasi fétichiste devient un frein dans la thérapie avec des patients présentant des troubles identitaires, narcissiques.

J’ai insisté sur l’importance de restaurer un bon contenant, et c’est la peau qui joue ce rôle au niveau corporel. Avec ces patients, nous sommes toujours confrontés à des questions de limite – limite entre nous et eux, entre le dedans et le dehors. La prise de conscience des sensations et des limites de la peau est donc essentielle. Et pour certains, être tenus fermement physiquement peut être la seule façon de se permettre d’enfin expérimenter la violence de leurs émotions, voire leur terreur de la folie, et de retrouver ainsi les sources de leurs souffrances archaïques. Il ne s’agit évidemment pas de se mettre à toucher le corps dans n’importe quelle condition et sans penser le cadre d’une telle pratique – nous savons les dégâts auxquels cela peut conduire –, mais il s’agit d’oser prendre le risque de s’engager dans une relation humaine qui prend en considération tout autant le corps que l’appareil psychique, en position d’accueil de l’autre dans son entièreté. Une psychothérapie où les mots peuvent être incarnés dans le corps.

 Cela étant dit, ce contact corporel peut être tout à fait exceptionnel, voire inexistant. Dans la thérapie de Pierre par exemple, cela n’a eu lieu qu’au cours des deux séances dont j’ai parlé. 

L’importance de l’instant présent

 Je voudrais terminer en parlant de l’importance de l’instant présent, parce que comme le souligne Ferro à propos des micro-transformations en séances, les petits événements, les petites expériences vécues dans l’instant présent sont les moments-clés du changement en psychothérapie. Comprendre et expliquer verbalement ne suffit pas : « Il faut surtout vivre une vraie expérience, qui implique des actions et des sensations réelles, qui se produisent en vrai, dans le monde réel avec de vraies personnes dans l’instant présent » écrit Daniel Stern dans son livre Le moment présent en psychothérapie. En psychanalyse, tout est tellement focalisé sur « l’après-coup » qu’il n’y a plus de « coup », écrit-il, or c’est justement là que tout se passe ! En psychothérapie psychanalytique à médiations, nous nous efforçons de rester focalisés sur ce qui se dévoile au moment présent dans la relation, et cette interaction crée un contexte où de nouveaux comportements, de nouvelles pensées et de nouveaux sentiments peuvent naître. Dans ce sens, il n’y a pas de « réparation », même si cela peut mettre du baume sur les blessures, mais bien une réelle « construction » de quelque chose qui n’a jamais existé auparavant.

Par ailleurs, il n’est pas nécessaire de toujours rendre les choses explicites, en interprétant ce qui se passe. Au contraire, l’interprétation sort le processus thérapeutique de l’ici et maintenant, il n’y a plus de co-création, et l’on risque de perdre en plénitude, en vérité ressentie, en richesse et honnêteté.

Dans la relation thérapeutique, nous avons en effet affaire à deux esprits travaillant ensemble dans le but de co-créer, de partager des mondes semblables, et cela sur le mode d’essais et d’erreurs, avec beaucoup d’approximations, de méprises et de quiproquos. Ces erreurs exigent chaque fois de rectifier le tir, comme une mère le fait avec son bébé, ou comme un faux-pas dans une danse. Mais ce sont justement ces irruptions de faux-pas dans le moment présent qui créent des découvertes surprises qui rendent la relation unique : cela n’a jamais existé avant, ce n’est pas juste une répétition. C’est quelque chose qu’il faut vivre et résoudre à l’instant présent plutôt que de le comprendre. Souvent, en tant que thérapeute, nous ne sommes pas vraiment là dans le présent : on flotte quelque part entre le présent, le passé et l’avenir. Mais tout à coup, quelque chose d’imprévu se passe, et l’on doit immédiatement lâcher tout le reste. C’est ainsi que chacun se retrouve les deux pieds dans le présent.

C’est là que le thérapeute doit pouvoir être créatif pour trouver une réponse adéquate dans ces moments inattendus. Il n’y a plus que « maintenant ». Et cela exige un moment de rencontre vraie, une réponse authentique, spontanée, qui porte la signature personnelle du thérapeute ; c’est un moment de rencontre unique qui permet de résoudre la crise et qui élargit le champ intersubjectif : le monde n’est plus le même après, quelque chose d’essentiel a eu lieu. On ne peut pas changer le passé, mais à travers ce vécu du moment présent, qui est une vraie expérience vécue en tant réel, l’on change ce passé réactivé en le réécrivant de manière différente et en effaçant ses vieilles traces. Une histoire vraie, vécue, est inscrite sur l’ancienne. N’est-ce pas ce que Bion souligne en parlant d’être sans mémoire ni désir : être pleinement disponible pour une nouvelle expérience ?

Conclusion

 Pour terminer, tout en regardant cette sculpture d’une femme assisequi se trouve dans mon bureau et représente bien pour moi ce concept de contenant, je rappellerai ce point essentiel de Bion qui est que le développement psychique n’est possible que si le psychisme trouve un objet contenant : toute psyché à naître est en attente d’une psyché prête à l’accueillir.

Dans toute thérapie, il existe des choses qu’on ne peut mettre en mots, et le patient aura alors besoin de mettre en actes cet indicible.

Le travail consistera donc d’abord à accueillir et à héberger cette partie du patient qui est en souffrance et en détresse, et il s’agit d’accepter, avec empathie, les mouvements d’identification projective et la destructivité qu’ils peuvent véhiculer, pour contenir l’expérience émotionnelle partagée. Le patient, soutenu par ce contenant ferme et souple grâce à l’alliance harmonieuse des fonctions maternelle et paternelle, pourra développer son propre contenant psychique, se dégager de ses entraves pathologiques et reprendre son cheminement personnel. Et c’est ainsi que, au sein de cette expérience de psychothérapie, expérience rythmique répétée d’illusion et de désillusion, d’espoir et de désespoir, de douleur et de joie, que le patient pourra apprendre à lier la haine à l’amour, et surtout faire l’expérience de la gratitude, qui marque l’entrée dans le monde des humains. À ce moment, il deviendra capable d’aimer, et c’est là que la thérapie pourra se terminer et que nos chemins pourront se séparer.

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Bibliographie

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Revues

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