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QUAND LA FORMATION D'UNE ALLIANCE DE TRAVAIL EST AU CENTRE DE LA RÉSISTANCE

 par Sander Kirsch

Je suis souvent frappé, quand j’écoute des conférences concernant les différentes approches de thérapie psychocorporelle, par le fait qu’il y a une tendance à confondre description de pratiques et concepts théoriques. Peut-être cette confusion provient-elle de la nature même de notre travail qui cherche dans l’élaboration des phénomènes non verbaux et préverbaux les causes de la difficulté à vivre de nos clients. Souvent, dans le travail psychocorporel, il y a une grande intensité de vécu et un certain nombre de mises en acte, ce qui fait que nous nageons dans des courants transférentiels peu clairs. Nous réagissons aux événements plutôt que de construire un sens au processus. J’espère ne pas tomber dans le même piège et, aujourd’hui, je voudrais présenter une certaine vision théorique du processus thérapeutique que j’illustrerai ensuite par des vignettes cliniques.

Pendant longtemps, la base de la théorisation des approches  psychocorporelles a été l’organisation et le développement d’un être surtout défini dans ses aspects corporels et émotionnels (les conflits intrapsychiques et l’inconscient jouaient un rôle moindre).  Cette orientation a été l’axe principal des deux grands fondateurs de l’approche bioénergétique, W. Reich et A. Lowen. Dans leurs écrits, les processus relationnels de la thérapie avaient une place secondaire. Les manifestations et les changements corporels occupaient le premier plan. Mes premiers essais de conceptualisation ont été du même ordre. Néanmoins mes expériences, comme thérapeute, m’ont amené à explorer la richesse d’un autre chemin dans lequel le processus corporel se place dans une autre articulation. J’ai considéré alors les manifestations corporelles comme des indications du déroulement du processus relationnel dans l’évolution thérapeutique. Pour moi, ce processus relationnel se manifeste dans deux directions :

  • entre le client et le thérapeute
  • entre le client et son vécu corporel.

En suivant cette logique, je propose de voir la résistance dans un processus d’évolution thérapeutique comme une opposition du client à la relation au thérapeute ou à une relation (consciente) avec son corps (dans ses manifestations à travers ses attitudes, sa physiologie ou ses émotions). Je voudrais souligner aussi que la résistance n’est pas un phénomène unilatéral, qui ne concerne que le client, mais qu’elle se trouve aussi chez le thérapeute qui doit dès lors analyser continuellement ses contre-transferts.

Le thérapeute, dans les approches psychocorporelles, manifeste sa résistance de deux manières:

  • par le blocage de ses associations libres lors de l’accompagnement  du processus de son client,
  • par un manque de souplesse dans son application de l’alliance de   travail.

Aujourd’hui, je voudrais développer le thème de la résistance et de l’alliance de travail en relation à un type particulier de client, un client extrêmement difficile, qui provoque souvent beaucoup de résistance chez son thérapeute. Ce type de client teste continuellement la sécurité de l’alliance de travail, il fait continuellement douter le thérapeute du bon déroulement du processus thérapeutique, il le fait même douter de lui-même et de ses capacités à être un  « assez bon » thérapeute. La caractéristique principale d’emblée présente avec ce client est la résistance à la formation d’une alliance de travail.

Avant d’aborder des considérations théoriques et cliniques concernant ce type de client, je voudrais explorer le concept d’alliance de travail et comment il s’applique à une approche thérapeutique à la fois corporelle et analytique.

Dès le début de la psychanalyse, avec Freud, il y eut un questionnement continuel sur la spécificité et la complexité de la relation psychanalytique. Je voudrais me référer pour notre discussion à un livre qui m’a énormément aidé pendant ma formation, celui de Ralph Greenson « La Théorie et la pratique de la psychanalyse ». Greenson définit quatre relations qu’il considère au centre de la cure psychanalytique:

  • l’alliance de travail
  • le transfert
  • le contre-transfert
  • la relation réelle

J’ai déjà parlé ailleurs de ces quatre relations et de leur place dans le travail psychocorporel.[3] Aujourd'hui, je voudrais examiner en profondeur  la place donnée par Greenson à l’alliance de travail parmi les relations analytiques. Greenson parle de la psychanalyse dans son application classique.

« Seul un sujet névrosé relativement sain peut être analysé sans modification ou déviation importante. Le patient produit le matériel nécessaire au traitement par le biais de l'association libre, les réactions de transfert et les résistances. L'analyste utilise les procédés de confrontation, d'éclaircissement, d'interprétation et de perlaboration. Mais cela n'explique pas entièrement ce qui se passe ou ne se passe pas dans le cours du traitement. Il existe un autre élément fondamental dont dépend le succès ou l'échec du traitement, je veux parler de l'alliance de travail qui n'est à proprement parlé ni un procédé technique, ni un processus thérapeutique et qui est nécessaire aux deux. »

D’abord il faut pointer, peut-être avec un peu d’humour que les personnes attirées par les approches psychocorporelles n’entrent le plus souvent pas dans la description d’« un sujet névrosé relativement sain ». Elles ne peuvent pas supporter de ne pas voir le thérapeute. Elles trouvent insupportable l’idée d’une relation qui n’est pas en face à face. Elles tolèrent mal les plages de silence. Elles ne sont pas capables d’être en dialogue direct avec elles-mêmes. Elles ont difficile à entretenir un processus d’introspection ou d’association libre. Elles trouvent le cadre analytique classique trop inquiétant, trop menaçant ou trop humiliant. Elles ont souvent vécu des échecs dans des psychothérapies verbales d’inspiration analytique.

« L'alliance de travail est cette relation relativement non névrotique et rationnelle qui s'établit entre le patient et l'analyste et qui donne au patient la possibilité de travailler efficacement dans la situation analytique. »

« Il y a alliance de travail dans la cure lorsque le patient consent à mener à bien les divers procédés de la psychanalyse et lorsqu'il est capable de travailler analytiquement sur les insights régressifs et pénibles qui peuvent surgir. »

« L'alliance de travail est ce niveau de relation à l'analyste qui assure la coopération du patient durant la séance. Sur cette bénigne influence, le patient essaye de comprendre les conseils et les insights fournis par l'analyste, fait retour sur lui-même, et ressasse les interprétations et les reconstructions pour faciliter ainsi l'intégration et l'assimilation de ces insights. »

La coopération dont Greenson parle fait penser à une personne capable de vivre une relation à caractère adulte dans laquelle elle sépare ses vécus fantasmés d’une réalité externe. Et où elle a la capacité de différencier entre son monde intérieur et le monde extérieur. Ces éléments sont absolument nécessaires pour manier le travail thérapeutique qu’il soit  psychocorporel ou analytique pur. Mais il y a beaucoup de clients pour qui ces conditions préalables seront plutôt le résultat de plusieurs années de travail.

« L'alliance se fait entre le moi raisonnable du patient et le moi analysant de l'analyste. Mais le facteur déterminant est l'identification partielle et temporaire du patient avec l'attitude et la méthode de travail de l'analyste qu'il apprend à connaître directement dans les séances analytiques régulières. Le patient, l'analyste et le cadre analytique contribuent à la formation de l'alliance de travail. »

Ici on trouve la vision de Greenson d’une alliance de travail qui s’installe avec le temps, avec l’identification à l’analyste, à travers les souffrances et les frustrations du processus analytique. Ce type d’alliance de travail présuppose une grande capacité du client à investir la relation thérapeutique d’une manière qui est « saine » et pleine d’espoir.  Pour que cette identification transitionnelle réussisse, le client doit déjà avoir un sentiment de sa propre identité si non il se sentira menacé par l’identité du thérapeute et sera incapable d’utiliser le thérapeute dans ses fonctions contenantes et rassurantes. J’ai suggéré dans un autre article que l’alliance de travail dans une thérapie psychocorporelle a besoin d’être construite tout autrement qu’en psychanalyse.[4]

Pour Greenson, l’alliance de travail s’élabore sur une construction relationnelle préexistante à la thérapie:

« Une condition préalable au travail psychanalytique est l'aptitude du patient à osciller entre l'alliance de travail et les réactions de transfert névrotique. Elle correspond à un clivage du moi, entre un moi raisonnable, observateur et analysant et un moi d'expérience, subjectif et irrationnel. Ce clivage est manifeste dans l'association libre quand le patient se laisse aller à évoquer un souvenir ou un fantasme pénible, c'est le moi d'expérience qui prédomine et il n'y a sur le coup aucune prise de conscience de la signification ou du caractère approprié ou non des émotions. »

« Le patient n'établira une relation relativement rationnelle, désexualisée et non agressive avec l'analyste que s'il a déjà établi de telles relations neutralisées par le passé. Les fonctions du moi du patient jouent ici un rôle décisif puisque la capacité d'établir un rapport diversifié à l'analyste n'est possible que s'il y a plasticité du moi. »

« L’alliance de travail est un phénomène de transfert qui est relativement rationnel, désexualisé et non-agressif. Les patients ont dû être capables de former une telle relation sublimée et inhibée de but dans leurs vies extérieures. Pendant le cours de l’analyse, on s’attend à ce que le patient soit capable de régresser vers des réactions de transfert plus primitives et irrationnelles qui sont sous l’influence du processus primaire. Cependant, pour parvenir à une alliance de travail le patient doit être capable de rétablir le processus secondaire de scinder la relation d’objet relativement raisonnable au thérapeute d’une réaction transférentielle plus régressive. Des gens qui souffrent d’un manque sévère ou d’une détérioration dans le fonctionnement de leur moi peuvent expérimenter des réactions de transfert régressives mais ils auront difficile à maintenir une alliance de travail. »

Quand j’ai présenté cette conférence en 1992, j’avais fait l’hypothèse que ce double phénomène du moi observateur et du moi clivé se basait sur une bonne expérience symbiotique dans le passé du client qui lui donne la confiance de construire une relation avec d’autres êtres humains. Si nous suivons le schéma développemental de l’enfant de Mahler, la phase « symbiotique normale »[5] se situe entre le premier et le cinquième mois.

« La phase symbiotique normale souligne la grande capacité phylogénétique de l’être humain à investir la mère à l’intérieur d’une dualité vague qui forme le fondement primaire à partir duquel se forme toute relation humaine. »

« Étant donné que l’instinct de conservation de soi du jeune humain est atrophié, le moi doit prendre le rôle de gérer l’adaptation de l’être humain à la réalité. Cependant, le moi rudimentaire du jeune enfant n’est pas adéquat pour assurer la tâche d’organiser ses stimuli internes et externes d’une manière telle que sa survie soit assurée; c’est le rapport psycho-biologique entre la mère qui allaite et le bébé qui complète le moi indifférencié de l’enfant. L’empathie de la mère est normalement ce qui remplace, pour les êtres humains, les instincts dont l’animal qui vient de naître dépend pour sa survie. »

L’intériorisation d’une relation empathique est ce qui permet de construire l’alliance de travail thérapeutique plus tard. Cependant un grand nombre de personnes cherchent une aide psychothérapeutique mais n’arrivent pas à établir l’alliance de travail psychanalytique décrite par Greenson.  Même quand le cadre psychanalytique est modifié (entretiens face à face plutôt que couchés sur le divan par exemple), ces personnes se trouvent dans une trop grande insécurité que pour démarrer un processus analytique. Il est probable que les personnes attirées d’emblée par une thérapie psychocorporelle ont manqué d’une relation précoce suffisamment empathique. Elles n’ont pas établi l’expérience d’un objet interne suffisamment forte pour faire confiance d’emblée à un interlocuteur qui sera derrière eux, hors du regard et très peu intervenant.

La phase symbiotique normale du développement se situe dans la période préverbale de l’enfance. La plus grande partie de tous les échanges affectifs se passent par le contact, le toucher, la vue et les intonations de voix. La reconnaissance dans le contact et l’empathie auront une grande importance pour l’acceptation et l’intégration de la parole. L’alliance de travail en psychothérapie analytique à médiation corporelle cherchera une « réparation » transitoire de ce manque d’intériorisation de l’objet afin d’initier le processus thérapeutique. Je place le mot « réparation » entre guillemets parce que je ne crois pas qu’une psychothérapie puisse réparer les manques précoces. Elle peut éventuellement aider à trouver d’autres formes de cicatrices moins douloureuses. Je parle de transitoire à ce début de thérapie parce qu’ensuite la personne aura besoin de revivre dans le transfert les sentiments et les expériences archaïques liés à ces manques. Dans la psychothérapie analytique à médiation corporelle, l’alliance de travail vise consciemment à « s’arranger » avec ce manque pour qu’il puisse être abordé plus tard.

Cette alliance de travail est établie activement par le thérapeute tout au début du processus thérapeutique plutôt que d'être développée au cours du temps suite aux identifications avec le thérapeute. Le thérapeute analytique à médiation corporelle a différents choix possibles concernant son type de présence, la place à prendre dans la mise en situation thérapeutique, les modalités de ses interventions, et l'utilisation ou non d'une intervention corporelle ou d'un contact physique. Chacune de ces éventualités doit être évaluée de façon à déterminer la manière la plus adaptée à l'établissement du processus thérapeutique. Le choix important du type d'interventions dont il dispose (interprétation, médiation, contact physique, mise en acte, etc.), permet au thérapeute analyste d'ajuster son soutien et ses interventions aux besoins et aux lacunes relationnelles de son client.

Cette façon de s'adapter au client est ce qui est spécifique à la psychothérapie analytique à médiation corporelle. Dans cette approche, l'analyste va privilégier l'une ou l'autre modalité. Il ne va pas se limiter uniquement aux associations libres, il va travailler soit dans le verbal, le corporel, l'imaginaire ou l'émotionnel. Il choisira soit la modalité qui est manquante, soit celle qui aidera le mieux le processus à continuer. Cette recherche pour la modalité juste d’intervention pourra être considérée comme une augmentation de l’écoute empathique qui prend en considération les manques d’empathie de la période préverbale de développement. Je définis l'alliance de travail comme l'ensemble minimum des interventions que le thérapeute doit avoir pour garantir l'installation et la continuation du processus thérapeutique à travers une relation transférentielle.

Dans une psychothérapie analytique à médiation corporelle, l’alliance de travail, cette écoute empathique préverbale, est continuellement en évolution. Ça fait partie de la beauté de cette approche. En comprenant le sens de ces adaptations et leur effet sur l’évolution du transfert, le thérapeute évite d’entrer en collusion ou de gratifier le client et d’augmenter ainsi la résistance au travail de découverte et de perlaboration.

Mais à notre époque, les thérapies psychocorporelles ont un nouveau défi, nous recevons un autre type de client pour qui la construction active d’une alliance de travail représente une menace plutôt qu’un soutien au processus thérapeutique. Ce type de client représente un gros problème pour les thérapeutes psychocorporels parce qu’il résiste d’emblée à une « bonne » alliance de travail. C’est clair que, dans ce cas, il y a eu des lacunes pendant la phase de symbiose normale, mais l’intensité de la souffrance présente dans la relation thérapeutique indique d’autres difficultés soit plus précoces soit plus profondes. Je trouve que la théorie développementale de Mahler n’aide pas assez à comprendre l’intensité de la douleur vécue avec ce type de client et l’impossibilité de communiquer avec eux. C’est dans les concepts développementaux de Daniel Stern[6] que j’ai commencé à trouver un support théorique aux expériences intenses que j’ai vécues avec ces clients.

Mahler et les théoriciens du développement d’avant les années 70 ont focalisé leur attention sur la structuration et le développement du moi, Stern lui regarde le monde relationnel de l’enfant en fonction de la structure et du développement de l’identité, de son sens du soi. Son travail est aussi basé sur les observations de l’enfant mais dans des études plus récentes (des années 70 et 80). Son objectif est la compréhension du développement interpersonnel normal depuis le petite enfance. Sa vision théorique commence avec un principe qui contredit beaucoup de concepts classiques du développement de l’enfant. Pour Stern, un enfant n’apprend pas à devenir sociable, il est né social. Le nourrisson  « dès la naissance est profondément social dans le sens où il est conçu pour s’engager dans, et trouver des interactions exceptionnellement marquantes avec les autres humains. »

Il critique les observations de Mahler, Spitz et Werner à la lumière des recherches plus récentes. « Ce qui n’était pas reconnu à l’époque de leurs formulations était l’étendue des énormes aptitudes du nourrisson à extraire et organiser les caractères abstraits et globaux de l’expérience. Ces caractères abstraits ne sont pas un océan dans lequel il se perdrait. Le nourrisson ordonne progressivement et systématiquement les éléments de l’expérience pour identifier les constellations des invariants de soi et de l’autre. Et chaque fois qu’une constellation est formée, le nourrisson fait l’expérience de l’émergence d’une organisation. Les éléments qui constituent ces organisations émergentes sont simplement des unités différentes de celles des adultes, qui croient, la plupart du temps, qu’ils font l’expérience subjective d’unités telles que les pensées, les perceptions, les actions, etc. car ils doivent traduire ces expériences en ces termes pour pouvoir les mettre en mots. »

Stern insiste sur le fait que ce monde expérienciel de la petite enfance ne peut pas être compris ni interprété par les concepts construits pour l’organisation du monde verbal: « C’est une hypothèse fondamentale de ce livre que des sens du soi existent bien avant l’apparition du langage et de la réflexivité. Ceux-ci comprennent le sens de l’activité propre, de la cohésion physique, de la continuité dans le temps, de l’intentionnalité et d’autres expériences analogues … »

Les concepts de Stern sont passionnants pour un thérapeute psychocorporel parce qu’il amène toute une théorie de l’organisation et de la structuration de l’intégrité de l’individu basée sur des expériences qui ne sont pas médiatisées par les mots. C’est une approche très différente que celles des théories psychocorporelles qui jusqu’au présent voient l’individu en fonction de l’organisation de ses blocages et de l’expression des pulsions par le moi.

En bref, selon Stern, il y a quatre sens de soi qui produisent les « domaines de liens interpersonnels. » Ces domaines restent actifs et évoluent tout au long de la vie. Chaque domaine a une période initiale de formation, mais Stern ne considère pas le développement comme des phases ou des stades successifs.

Les quatre sens de soi et leur période de formation sont :

  • un sens d’un soi émergent (de naissance à 2 mois)
  • un sens d’un soi noyau (de 2 à 4 mois)
  • un sens d’un soi intersubjectif (de 7 à 15 mois)
  • un sens d’un soi verbal (de 18 à 30 mois)

A chaque moment d’une thérapie, on peut être en contact avec une problématique clinique qui concerne l’organisation de l’un ou l’autre de ces domaines.

Pour Stern, l’expérience de soi est quelque chose que le petit enfant partagera avec l’autre. Les concepts de différenciation et d’individuation de Mahler sont complètement abandonnés dans son interprétation de ses recherches sur les nourrissons. « Ces nouvelles découvertes apportent des arguments en faveur de l’hypothèse selon laquelle le nourrisson doit en premier lieu, en créant un monde interpersonnel, former un sens d’un soi noyau et des autres noyaux. Ces faits renforcent l’idée que cette tâche est plus ou moins accomplie au cours de la période allant du deuxième au septième mois. »

« La thèse présentée ici met l’accent sur la formation très précoce d’un sens d’un soi noyau et d’un autre noyau, …de plus, dans notre perspective, les expériences d’être-avec un autre sont considérées comme des démarches active d’intégration, plutôt que comme des échecs passifs de la différenciation. »

« C’est aussi différent de l’expérience du “nous” car cette dernière est éprouvée comme une-je-expérience avec un autre. »

Je pense que c’est l’échec de l’expérience de « soi avec l’autre » qui est au centre de la problématique de ces personnes qui résistent d’emblée à la formation d’une alliance de travail en psychothérapie. La description proposée par Stern des perturbations dans l’émergence d’un sens de soi et dans le développement d’un sens de soi noyau sont les manifestations qu’on trouve régulièrement chez ce type de client.

« … je me centrerai sur ces sens du soi dont les perturbations sévères conduiraient à des altérations du fonctionnement social normal et risqueraient de mener à la folie ou à des déficits sociaux importants. De tels sens du soi incluent le sens de l’activité propre (sans lequel il peut y avoir paralysie, sens de la non-appartenance de ses propres actions, expérience de perte de contrôle au profit d’agents extérieurs), le sens de la cohésion physique (sans lequel il peut y avoir des expériences de morcellement du corps, de dépersonnalisation, d’être détaché de son corps, de déréalisation), le sens de la continuité (sans lequel il peut y avoir des dissociations temporelles, des voyages pathologiques, des amnésies, une rupture du “continuum de vie” selon l’expression de Winnicott), le sens de l’affectivité (sans lequel il peut survenir le sentiment d’une solitude cosmique ou, à l’autre extrême, celui d’une transparence psychique), le sens de la création d’une organisation (sans lequel il peut y avoir chaos psychique), le sens de la transmission de significations (sans lequel on peut être exclu de la culture, avoir une faible socialisation et n’avoir aucune validation de savoir personnel). En bref, ces sens du soi constituent le fondement de l’expérience subjective du développement social, normal et anormal. » (souligné par moi)

Le thérapeute se trouve en face de ces expériences cataclysmiques de l’existence le plus souvent sans paroles claires et il est rapidement pris dans un flot de symptômes tels que :

  • paralysie, sens de la non-appartenance de ses propres actions, perte de contrôle au profit d’agents extérieurs,
  • morcellement du corps, dépersonnalisation, impression d’êtredétaché de son corps, sentiment de déréalisation,
  • dissociations temporelles, voyages pathologiques, amnésies,rupture du “continuum de vie”,
  • sentiment d’une solitude cosmique ou d’une transparence psychique,
  • chaos psychique,
  • sentiment d’être exclu de la culture, d’avoir une faible socialisation et de n’avoir aucun savoir personnel valable.

Le thérapeute se trouve en face d’une situation plutôt que d’une personne, et cette situation est très difficile à comprendre et structurer.

Que se passe-t-il pour le thérapeute avec ce type de client ?

Il est confus, frustré, sadique, impuissant, il lèche ses blessures narcissiques, il se trouve sans existence, il confond ses émotions et celles du client, il ne sait plus qui est qui, quoi est quoi, son intégrité profonde se sent menacée, il se sent abusé, maltraité par le client. Il devient soit totalement passif soit totalement suractif. Dans l’insécurité relationnelle de la situation, le thérapeute est entraîné dans le chaos interrelationnel et psychique de son client.

Avant la lecture de Stern, je pensais que le thérapeute, dans cette situation, était sous l’emprise de la projection d’affects du client. Je me suis vécu dans un réseau d’identifications projectives. Cependant pour qu’il puisse y avoir des identifications projectives, il faut l’existence d’un clivage, mécanisme de défense précoce dans la théorie psychanalytique classique. Pour Stern, « …beaucoup  de phénomènes considérés dans la théorie analytique comme jouant un rôle critique dans le développement très précoce, tels que les illusions de fusion ou de lien fusionnel, le clivage et les défenses et fantasmes paranoïdes ne sont pas imputables à cette période de la petite enfance – c’est-à-dire en gros avant dix-huit à vingt-quatre mois – mais ne sont concevables qu’à partir de la fin de la première enfance, après l’apparition de l’aptitude à symboliser dont témoigne le langage. »

Chez ces clients, toute interprétation ne sert à rien d’autre que de les aliéner encore plus et de rendre le processus plus pénible encore. Ce ne sont ni dans la parole ni dans l’introspection que ces clients trouvent un accompagnement vers leurs souffrances. Ils vivent tous les jours dans la continuation d’une souffrance relationnelle qui a été une réalité et non pas un fantasme. Stern est clairement en désaccord avec l’option de Freud de se centrer sur la vie subjectivement vécue par le patient pour construire une théorie de l’ontogenèse à cet âge de l’enfant.

« … les nourrissons, dès le début, font surtout l’expérience de la réalité. Leurs expériences subjectives ne souffrent pas de déformations provoquées par les désirs ou les défenses, mais seulement de celles, inévitables dues à l’immaturité cognitive ou perceptive ou à la trop grande généralisation. De plus, je fais l’hypothèse ici que l’aptitude à la défense – d’un point de vue psychodynamique –par déformation de la réalité est une aptitude plus tardive, nécessitant plus de processus cognitifs que ceux qui sont initialement disponibles. »

« …la réalité précèdent les déformations fantasmatiques dans le développement. »

Pour ces clients, la réalité de ce qui est vécu dans la relation thérapeutique, par le client et par le thérapeute, sera le centre de la cure. Ce sera la longue et difficile expérience de partager “soi avec l’autre.

Maintenant je voudrais illustrer tout ceci par une série de vignettes cliniques pour mieux comprendre le déroulement du travail dans la résistance à l’alliance de travail.

Jo Ann a passé sa première séance de thérapie, assise sur une chaise dans un coin de la pièce à répéter « je ne comprends pas à quoi ça sert, pourquoi faire une thérapie? ». Je restais en face d'elle à essayer de comprendre pourquoi elle était là. Elle ne me disait rien et je ne pouvais ni comprendre  son état, ni son histoire, ni ses raisons de vouloir me voir. Pendant des mois et des mois, je ne savais pas pourquoi elle était là, je ne savais presque rien de son histoire, et elle pleurait, pleurait, pleurait. Mais elle était toujours là à l'heure. Progressivement ses larmes ont diminué et elle me racontait des morceaux d’une histoire, des vécus déchirants de la vie quotidienne. Si je faisais un commentaire ou une interprétation, elle se figeait dans un état de choc et de terreur qui me faisait trembler à l’intérieur de ma cage thoracique. J’ai appris à ne faire aucune intervention verbale autre que de répéter ses mots. En entendant ses mots de ma bouche, sa réponse était toujours: « Non, ce n’est pas ça. » Il a fallu trois ans et demi avant que quelque chose que j’aie dit soit bon. Après six ou sept mois de travail, j’ai demandé si je pouvais m’asseoir à côté d’elle.  Elle a dit « Oui. » Deux mois plus tard, elle a demandé si elle pourrait venir dans mes bras. J’ai dit « Oui ». Elle commençait à pleurer dans mes bras. Souvent elle me demandait de tenir sa tête. Ça a continué des années comme ça.

Avec Jo Ann, il y eut beaucoup d’années à être ensembles, elle avec moi et moi avec elle dans un désarroi total. J’étais le témoin d’un sens de soi émergeant doucement. Beaucoup plus tard, après quelques interruptions quand elle a pris peur de moi, elle a commencé à partager le noyau de son existence. Son histoire n’était jamais racontée chronologiquement, mais en fonction de ses émotions et des événements qu’elle vivait et qui rappelait d’autres événements.

Marguerite était grande et forte. Elle passait des heures debout à être en équilibre sur un vase que j'avais par terre dans un coin de mon cabinet, et je passais mon temps à me demander si elle allait le casser ou non. Il me semblait essentiel que j’apprenne à contenir mon appréhension. Il a fallu souvent et de beaucoup de manières différentes que j’accorde une confiance totale à ses gestes, ses actes, ses intentions. Elle prenait plaisir dans ses mouvements et elle me racontait des bribes de son histoire. Un jour, j’ai interprété ce qu’elle faisait avec moi en fonction de son histoire. Elle a quitté la séance très fâchée et elle n’est jamais revenue. Elle m’a écrit un lettre pleine de colère qui mettait en cause tout notre travail.

Avec Marguerite, j’étais devenu impatient devant son processus et j’ai voulu la faire avancer dans sa compréhension de son traumatisme. Je n’ai pas compris la fragilité de notre alliance de travail ni le fait que le travail thérapeutique devait l’aider à sentir et à construire le sens de sa vraie identité. J’avais vu ses problèmes relationnels comme des problèmes d’ordre oedipien, mais le chaos de son existence était le signe de très peu de consolidation d’un sens du soi noyau.

Alice avait son rendez-vous juste après une petite interruption où j'allais relever mon courrier. C'était l'époque d’un important échange de lettres avec une institution avec laquelle j’étais en conflit. A cette époque, elle passait ses séances à me dire que je devais avoir des difficultés dans mes relations professionnelles à cause de ma façon de travailler. Elle me citait des phrases soit que j'avais écrites soit qu'on m'avait écrites. Il a fallu des longues années de travail plusieurs fois par semaine avant qu’elle ait pu me parler de  ses états internes, mais elle a toujours pu décrire ce qui se passait en moi, même avant que je n’en sois conscient. Elle me montrait ses états internes, cependant quand elle était trop désemparée elle ne venait pas à sa séance. Après des longues années de travail, elle a commencé à nommer ce qu’elle vivait et on a pu commencer à différencier ce qui était à elle et ce qui était à moi dans la relation.

Pour Alice j’ai appris à toujours être avec elle, même quand je me suis senti menacé par ses troublantes pénétrations dans mon inconscient ou quand elle me repoussait parce que ce qu’elle vivait avec moi était trop envahissant. Mais j’ai toujours gardé le contact pendant les séances et en dehors. Parfois il me semblait essentiel de lui téléphoner et parfois il était essentiel qu’elle me téléphone et que je sois disponible. Il est évident que notre relation était la reproduction, moins intense certes, de la relation horrible qu’elle a eue enfant avec ses parents, mais il ne fallait jamais l’interpréter ou la comparer. Nous étions en train de vivre une expérience à deux où Alice avait la possibilité d’installer un sens de soi dans l’espace, dans le temps, dans la durée et dans le partage de sa spontanéité avec moi.

Depuis notre premier rendez-vous, Hubert me scrutait avec des petits yeux qui me semblaient pleins en même temps de peur et de mépris. Sa voix pleurnichait continuellement quand il me parlait de tout ce qui n’allait pas dans sa vie. Il m’a rarement dit que quelque chose avait changé. Je restais tout le temps avec un sentiment d’irritation et d’agacement en face de lui. Il me critiquait continuellement sur l’inefficacité de notre travail. J’ai vite appris à ne jamais dédramatiser ni montrer le côté positif des choses. Il me ramenait ses difficultés, ses frustrations et ses écoeurements et je l’écoutais souvent avec le sentiment et parfois le besoin de vomir. Après plusieurs années, certains éléments traumatiques de son existence ont refait surface, mais il ne semblait pas beaucoup que sa vie changeait. Un jour il a décidé que sa thérapie était finie et que nous devions arrêter. Plus tard, j’ai entendu parler de lui par hasard. Pendant ses années de thérapie et après, il a gravi les échelons de sa profession. Il a fondé une famille et avait une certaine notoriété dans son milieu social.

Hubert représente bien ces clients qui résistent à la formation d’une alliance de travail: il y a peu de gratification pour le thérapeute, le travail est intense et on est peu sûr de son impact. Souvent le client part comme ça. Il semble garder le « bon » précieusement en lui. Je l’expérimente comme un écureuil qui cherche ses noisettes et puis les mangera tout seul chez lui. Il y a un processus de structuration profonde qui se fait mais presque à notre insu. Il n’y a pas de mots pour le décrire précisément et en même temps la mise en mots de ce processus risque d’être une mise à mort.

Avec ces clients, j’ai appris que la relation thérapeutique est le processus. Que la relation est hautement réelle avec un partage intense de cette réalité avec des mots simples sans la complexité de l’analyse, des associations ou des fantasmes. Avec ces clients, j’ai aussi appris qu’une des choses les plus importantes est de prendre soin de moi. Que physiquement, émotionnellement et mentalement je garde le contact avec moi-même afin de pouvoir rester là avec le client dans le désarroi d’un sens d’existence qui n’a pas pu s’organiser et se partager avec les autres et qui est maintenant en train d’essayer de rattraper le temps perdu. Ma capacité à  garder le noyau de mon existence intact d’une manière active et non menaçante pour leur existence, leur donne un espace et une continuité qui peut agir comme compensation au chaos de leur petite enfance.

Quant à Jo Ann, Marguerite, Alice et Hubert, je crois, j’espère que leurs vies sont plus pleines, plus riches, plus tranquilles aujourd’hui. Je sais qu’ils m’ont beaucoup touché.

 

BIBLIOGRAPHIE

GREENSON, R.                     The Technique and Practice of Psychoanalysis. International University Press: New York, 1967.

KIRSCH, S.                          « Le corps et l’analyse » In Meyer, R. Reich ou Ferenczi ? Psychanalyse et somatothérapies. Hommes et perspectives: Marseille, 1992.

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