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CORPS ET TRANSFERT: UN PARI IMPOSSIBLE

Brigitte Dohmen

Je voudrais aborder ici la place du corps dans différents courants de la psychanalyse et dans notre approche. Je pense qu'il est important de considérer que toute théorisation s'inscrit dans un contexte, à la fois historique et culturel, mais aussi dans le contexte de l'histoire personnelle de celui qui la développe. Ainsi, ce n'est probablement pas par hasard que Lacan ait accordé tellement d'importance au nom du père, lui qui n'a pas pu donner son nom à sa fille préférée. D'où le danger de faire des théories des dogmes absolus qui ne peuvent être réinterrogés.

LA THEORIE FREUDIENNE

Au début Freud veut faire rentrer la psychanalyse dans le cadre des sciences naturelles, puis il abandonne cette idée. Il passe alors du corps biologique au corps fantasmatique. Le corps biologique, évoqué par ses besoins, s'efface. Le corps devient le lieu privilégié de l'expression des pulsions. Il est un fantasme produit par l'imaginaire et signifié par le langage. Il y a coupure entre le corps biologique et le corps fantasmatique. Le corps réel n'est pas pensé dans la théorie freudienne. Nous sommes ici dans une hystérie théorique pour reprendre l'expression de J-M Gauthier. Freud n'a jamais théorisé le passage du corps à la psyché.

          En 1890, Freud considère que l'affect est pathogène. Pour qu'un souvenir ne soit pas pathogène, il faut une libération de l'affect.

Freud définit deux grandes pathologies : les névroses actuelles qui sont liées à l'affect pathogène et la psychonévrose de défense où il sépare à titre descriptif l'affect de la représentation. Il fait donc sans l'expliquer un saut du quantitatif au qualitatif.

          En 1895, Freud abandonne les névroses actuelles et l'affect pathogène. Ce ne sont plus nécessairement les affects qui sont pathogènes, mais les représentations. La distinction entre affect et représentation devient un a priori. Freud étend aussi le domaine de la libido.

          Plus tard, Freud oppose pulsion de vie et pulsion de mort. L'affect devient le représentant psychique de l'énergie pulsionnelle, mais il n'est plus lié à la représentation.

          La sexualité est la base de tous les comportements, toutes les motivations, toutes les pensées. Tout est vécu sur le mode de la sexualité. Tout affect est sexuel. L'énergie psychique est sexuelle. Le corps est vu comme un ensemble de zones érogènes. C'est le corps hystérique. Le champs de l'analyse est sexuel (à ne pas confondre avec la génitalité).

La théorie freudienne n'envisage par contre le toucher que dans le cadre de l'activité génitale.

          Dans sa théorie, Freud se focalise sur la fonction paternelle en accordant une place centrale à l'Oedipe. La mère archaïque n'est pas envisagée. Il néglige les relations précoces à la mère et la relation de l'enfant avec le corps de la mère. Tout est centré sur le complexe d'Oedipe et la castration.

ANALYSE FREUDIENNE

Freud institue un certain nombre de règles techniques : celles du divan, de l'association libre ou non omission, de la neutralité bienveillante, de la règle d'abstinence et de l'interprétation comme outil de travail.

Qu'en est-il de la règle d'abstinence ?

          Laplanche et Pontalis en donnent la définition suivante: « règle de la pratique analytique selon laquelle la cure doit être menée de telle façon que le patient trouve le moins possible de satisfactions substitutives à ses symptômes. Elle implique pour l'analyste le précepte de se refuser à satisfaire les demandes du patient et à remplir effectivement les rôles que celui-ci tend à lui imposer. »

          Le divan permet de mettre le corps au repos, permet aussi de le neutraliser dans ses expressions et ses mouvements.

Le tactile est abandonné au profit du langage, et ce dans le but d'éviter d'influencer le patient. La suspension de l'action est aussi considérée comme pouvant favoriser l'expression verbale de la réalité psychique. Le patient doit parler ses désirs et non les satisfaire. Cela permet de développer le champs de l'imaginaire et le transfert non pollué par des contacts réels.

          Le renoncement au toucher devient une règle qui se confond avec celle de l'abstinence, puis un interdit qui se confond avec l'interdit de l'inceste. Je pense même que, dans certains courants analytiques, l'interdit est devenu un tabou, c'est-à-dire quelque chose d'absolu et de sacralisé et quelque chose qui ne peut plus se dire.

L'analyse devient alors un processus aseptisé, nettoyé de sa partie charnelle et émotionnelle. Elle est dominée par le rationnel et le verbe. Anzieu va particulièrement dans ce sens-là. Pour lui, l'interdit du toucher prépare et précède l'interdit oedipien dont il est le fondement présexuel.

Cela situe automatiquement le toucher dans la sphère génitale, celui de la sexualité génitalisée, ce qui est une réduction extrême du champs du toucher. En effet, le simple fait de toucher ne constitue pas en soi un passage à l'acte sexuel. Le toucher n'est pas en soi un inceste. Les parents continuent à toucher leurs enfants au-delà de la période oedipienne sans pour autant être incestueux. Des études ont même montré que, dans les situations où les pères s'investissent dans le corps à corps avec leur nourrisson, dans un contact corporel de tendresse, il y avait moins de passage à l'acte incestueux. C'est le toucher à but sexuel qui est incestueux dans ce type de relation.

Quelles sont les conséquences possibles de l'interdit du toucher dans la cure ?

          L'interdit du toucher prend une valeur positive quand le corps érogène du patient est suffisamment structuré. Il prend ici son sens parce qu'il va exacerber l'érotisation de la cure et la production de fantasmes.

          Mais, « De même que le silence systématisé peut nourrir le masochisme du patient en répétant pour lui la privation dramatique de dialogue avec ses parents, de même la non considération de la réalité du corps qui a pu être cruellement déniée ou beaucoup trop investie, peut gêner l'évolution thérapeutique du sujet en le coupant de signifiants primordiaux et en laissant place au symptôme. » (Jallon)

Le refus du toucher chez l'analyste peut répéter et réactualiser les carences tactiles que le patient a connues. Cela peut obsessionnaliser la cure.

          En effet, la règle d'abstinence, avec le double interdit du toucher et du voir, provoque le sexuel dans la cure, elle le met en évidence et l'exacerbe. « Il favorise la position énigmatique de l'analyste instaurant une séduction originaire, ce qui permet de mettre en évidence la structure du fantasme. » « L'inaccessibilité des corps suscite des fantasmes, des images, des rêves et favorise l'imaginaire oedipien. » (P. Prayez)

C'est l'effet recherché par Freud puisque sa théorie est basée sur le pansexualisme et l'Oedipe. L'effet pervers de ça, c'est qu'en ne voyant que le sexe, on oublie les aspects archaïques, et que, du coup, l'analyse ne peut diversifier ses modalités d'échanges et de communication avec l'autre. De plus, c'est ne pas tenir compte du fait que certaines personnes ne fonctionnent pas à un niveau génital ou pas tout le temps.

Que peut-on dire du contre-transfert de Freud dans tout ça ?

          Freud avait très certainement un désir de maîtrise, de contrôle, qui faisait que les émergences pulsionnelles de ses patients à travers des émotions et des agirs devaient le mettre très mal à l'aise. D'où sa volonté de les empêcher à tout prix. Je reprends ici un exemple donné par M. Haber pour illustrer cela (repris dans son texte sur la dynamique du transfert): « Les émois inconscients tendent à échapper à la remémoration VOULUE par le traitement. ...Le médecin CHERCHE A LE CONTRAINDRE à intégrer ses émois dans le traitement et dans l'histoire de sa vie, à les SOUMETTRE à la réflexion et à les apprécier selon leur réelle valeur psychiquement. »

          Je pense que Freud était tout particulièrement gêné, voire affolé par les manifestations amoureuses de ses patientes qu'il trouvait trop envahissantes, mais surtout qu'il ne savait pas comment gérer. Cela est très certainement lié au côté obsessionnel de Freud qu'il reconnaissait avoir lui-même. Ce côté obsessionnel se marque très fort dans la rigidité du cadre. Freud, comme tous les obsessionnels, surinvestit le désir de savoir et l'esprit rationaliste et met à distance le corps et l'émotion.

          Parce qu'il n'a pas pu travailler ces aspects-là pour lui-même (il niait avoir des choses à travailler de ce côté-là), Freud n'a pas pu aborder les relations précoces avec la mère avec toute sa dimension archaïque et violente. Le tabou du toucher lui permet de mettre à distance le corps à corps effrayant des relations précoces à la mère. Je fais référence ici à Gutton qui dit: « L'affirmation freudienne prétendant qu'il n'y a de représentation sexuelle inconsciente que masculine (castration), s'explique non pas en vertu d'une donnée intrinsèque et universelle de la psyché humaine, mais plutôt en vertu d'une manoeuvre d'effacement du maternel. Le primat du phallus a pour but la méconnaissance du féminin. »

Je rejoins Pascal Prayez qui dit que Freud, refusant le côté archaïque chez lui, a dû se construire psychiquement du côté de la maîtrise, du masculin, du père originaire sur un mode obsessionnel. Il est comme ces patients pour qui l'érotisation de la situation sert de fuite face aux peurs archaïques amenées par la régression.

          Pour illustrer tout ceci, je voudrais me pencher sur le mythe d'Oedipe. Freud a fait de l'Oedipe le centre de sa théorie. Pour ce faire, il s'est inspiré du fameux mythe grec. Je profite de l'occasion pour dire qu'à la lecture des mythes, il semble bien que les anciens en savaient beaucoup sur le fonctionnement du psychisme humain et sur les conflits inconscients qui le jalonnent.

Le Mythe d'Oedipe

Que peut-on voir à la lecture de ce mythe et que Freud n'a pas envisagé?

  • Oedipe est un enfant non désiré, abandonné précocement par ses parents et qui a été maltraité physiquement. On parlerait à l'heure actuelle d'enfant martyr ayant subi des sévices graves dont il porte la trace dans son corps (pied percé) et dans son nom (pied gonflé). Nous savons tous que ce type de patients sont porteurs d'une lourde problématique prégénitale, parfois même d'un noyau psychotique et que ces zones sont difficiles à approcher dans le travail.
  • Oedipe est élevé par un couple d'adoption. Cela pose le problème de savoir quels sont les vrais personnages oedipiens et incestueux dans cette histoire, les parents qui l'ont aimé et élevé ou ses parents biologiques ? Lui considère en tout cas que ce sont les parents qui l'ont élevé puisqu'il les quitte pour ne pas avoir à accomplir la prophétie.
  • Il rencontre alors Laïos qu'il tue dans un rapport de rivalité, mais non pas une rivalité par rapport à une femme, mais dans un rapport de pouvoir entre hommes. Peut-être un peu comme dans les cultures traditionnelles où l'on devient le chef quand on a éliminé l'ancien chef. Peut-être aussi que pour accéder à sa propre autonomie, il faut avoir tué le père autoritaire à l'intérieur de soi.
  • Oedipe rencontre alors le sphinx. C'est un monstre pas bien différencié sur le plan sexuel et dont on peut dire que l'identité est confuse puisqu'il a une tête et une poitrine de femme, un torse de chien, un coeur de serpent, des ailes d'oiseau de proie, des pattes de lion et une voix humaine. On peut peut-être considérer que le sphinx est la personnalisation de cette mère archaïque, terrifiante et dévorante. C'est par la pensée logique qu'Oedipe triomphe du sphinx. Il met de l'ordre dans le désordre en opposant à ce corps indifférencié et confus, l'image d'un corps cohérent avec son histoire. Et le sphinx de se tuer. Or c'est ça qui va permettre à la prophétie de se réaliser.

Ne pourrait-on pas penser que d'avoir survalorisé l'aspect rationnel, la pensée logique, sans avoir intégré la mère archaïque (puisqu'il la tue) est ce qui précipite Oedipe vers la mère oedipienne et l'inceste. Du coup le piège peut se refermer sur lui parce qu'il n'a pas intégré cette part archaïque, émotionnelle, corporelle de lui-même ?

Que, si l'enjeu oedipien est abordé avant d'avoir intégré les aspects archaïques, il conduit à la destruction ?

  • Qu'est-ce qui va permettre à Thèbes d'être sauvé ? C'est qu'Oedipe reconnaisse son erreur, se réapproprie son histoire avec ses différents aspects.

A ce moment-là, il se crève les yeux. Pour moi, cela peut signifier que, puisqu'il a intégré son histoire, aussi avec sa partie prégénitale, il n'a plus besoin de regarder les réalités extérieures, les apparences, mais il peut s'ouvrir aux réalités intérieures, à un autre niveau de conscience et à la sagesse, comme les devins.

LES CONTEMPORAINS DE FREUD

REICH :

Il revient au Freud d'avant 1900 et fait un pas vers le corps réel. Il privilégie la lutte des classes et le biologique par rapport au fantasme. Il ne dit pas qu'il n'y a pas de symbolisme, mais il devient secondaire par rapport à la stase énergétique. C'est elle qui est responsable des affections mentales. La résistance à l'analyse se trouve au niveau du caractère, avec sa cuirasse musculaire. La catharsis va lever les tensions. Elle devient une alternative à la représentation. La répression prend le pas sur le refoulement. On reste ici dans une hystérie théorique puisque si l'esprit est inhibé, le corps l'est aussi.

FERENCZI :

Ferenczi a une histoire très différente de celle de Freud, et sa théorisation sera donc différente. Il a une clientèle fondamentalement autre : Freud s'adresse à la riche bourgeoisie de Vienne, Ferenczi travaille à l'hôpital des pauvres de Budapest, au milieu des prostituées, du quart monde et de patients très limites.

Ferenczi s'intéresse au développement de l'enfant dès sa vie intra-utérine. Il aborde tout ce qui est archaïque chez l'être humain. Il accorde beaucoup d'importance au corps. Les désirs de l'enfant sont accomplis au moyen de son corps, grâce à une identification symbolique des objets du monde extérieur aux organes du corps. Les mécanismes de projection et d'introjection sont mis en jeu par la connaissance du monde et par la connaissance du corps propre, par la formation de l'activité symbolique. Il s'intéresse beaucoup aussi au traumatisme réel.

Dans la thérapie, il est attentif aux aspects du corps réel comme l'intonation de la voix. Pour lui, les manifestations corporelles en séance sont des manifestations du transfert. Il touche ses patients et se laisse toucher par eux. La technique active cherche à faire revivre au patient son passé pendant la cure. Le cadre doit s'adapter à chaque cas. Il met l'accent sur la relation entre le patient et l'analyste, relation dans laquelle l'analyste doit pouvoir être une personne réelle. Il pense aussi que l'analyste doit remplacer l'interprétation par une action parce que l'interprétation est inefficace dans les situations de régression profonde. Ferenczi encourage l'acting out, on dirait aujourd'hui le passage par l'acte, pour « transformer le contenu reproduit en souvenir actuel. » Il propose à ses patients de jouer leurs affects ou il leur interdit des décharges libidinales pour renforcer le transfert. La mise en acte des affects a l'avantage de confronter le patient avec l'intensité de celui-ci et d'en favoriser la prise de conscience. La technique active cherche à renforcer le transfert pour l'analyser ensuite.

QU'EN EST-IL DES SUCCESSEURS DE FREUD ?

LACAN :

Pour Lacan, le corps est marqué par le signifiant. On peut retracer l'histoire du sujet en lisant sur le corps les inscriptions signifiantes, les traces de sa relation à l'autre. Il ne s'agit pas de lecture du corps comme on en parle en bioénergie, parce qu'il ne s'agit pas du corps réel, mais du corps libidinal. « Il faut prendre le corps à la lettre » dit Lacan, c'est à dire le voir comme un texte qui raconte l'histoire du désir inconscient.

La parole prend naissance dans le corps, elle a besoin du corps pour exister, mais elle s'en dégage aussitôt pour s'adresser à l'autre. La parole est toujours communication. Parfois le corps se met à parler à la place de ce qui ne peut se dire. Cette parole devient signifiante si quelqu'un l'écoute et lui donne sens. Le corps réel n'existe pas, le corps est la surface d'inscription du signifiant.

Lacan s'intéresse particulièrement au stade du miroir comme un moment important de la structuration de l'enfant. Au départ, l'enfant vit son corps comme morcelé. Lors du stade du miroir, il fait l'expérience de l'unification de son corps à travers son image dans le miroir. La conscience de soi peut alors se développer. L'enfant s'identifie à son image et développe son narcissisme. Mais cette image qui l'unifie, l'aliène en même temps parce qu'elle est extérieure à lui et en sens inverse. Cela va susciter l'agressivité originelle.

Plus tard apparaît un autre vraiment autre, le père, qui permet à l'enfant qui n'était qu'un Moi corporel de devenir un sujet désirant.

Chez Lacan, on passe à une radicalisation de l'orthodoxie freudienne. Il poursuit la voie de l'hystérie de façon tout à fait caricaturale. Je reprends Van Lysebeth qui dit que, chez Lacan, l'abréaction et l'intellectualisation sont poussés à l’extrême. Le poids de l'affect n'est pas pris en compte. La communication d'inconscient à inconscient est un leurre. Le concept de relation analytique est critiqué et considéré comme le piège de la relation duelle. La cure se déroule sous le signe exclusif de sa négativité. La notion de leurre et de manque y est centrale. Rien de vrai ne peut se vivre dans la cure. Le réel n'existe pas.

MELANIE KLEIN :

          Mélanie Klein innove par rapport à l'oeuvre freudienne en s'intéressant à la psychanalyse des enfants.

          Elle étudie le monde fantasmatique du tout petit qu'elle décrit comme particulièrement sadique du fait de l'existence de la pulsion de mort qui est innée. Il y a une agressivité originelle de nature fantasmatique qui affecte notre expérience corporelle et la relation aux autres corps. Cette pulsion destructrice est d'abord dirigée contre son propre corps d'où angoisse, puis contre le corps de la mère. L'enfant veut vider le ventre de la mère et détruire du même coup le pénis paternel qu'il retient. Les premiers fantasmes viennent des pulsions corporelles.

          Elle s'oppose à Freud en postulant l'existence d'un Moi archaïque présent dès le départ et celle d'un Surmoi pré-oedipien. De plus, la relation fondamentale pour elle n'est plus la relation oedipienne mais la relation primitive à la mère. Dès le début, l'enfant a une relation objectale avec sa mère.

          La névrose et l'angoisse sont provoquées par un excès des tendances destructrices liées à la pulsion de mort.

          Dans l'analyse, tout a valeur de matériel, c'est-à-dire tout a valeur de répétition et peut être élaboré transférentiellement. Les actions et les gestes de l'enfant sont des équivalents de l'association libre chez l'adulte.

          Les kleiniens considèrent aussi la relation analytique comme une relation humaine à part entière, même si elle est spécifique du fait de l'existence du cadre. L'analyse est relationnelle du fait du phénomène d'identification projective, c'est-à-dire que la réalité psychique de quelqu'un peut être déposée dans le psychisme de quelqu'un d'autre qui va la digérer et la renvoyer métabolisée. D'où l'importance pour eux de prendre en compte le contre-transfert de l'analyste, particulièrement son contre-transfert corporel. Il servira de radar à l'interprétation.

          Cependant, pour reprendre Van Lysebeth, les kleiniens ont peut-être eu le tord de considérer que l'analyste est un « contenant blanc », c'est-à-dire neutre et objectif sans penser que l'analyste va réagir aux identifications projectives à sa propre manière, en fonction de son psychisme particulier.

BION :

          Bion est un des post-kleiniens les plus connus. Il s'est intéressé au concept d'émotion qui n'est pas envisagé par les freudiens qui ne s'intéressent qu'à l'affect. Il réconcilie affect et représentation, émotion et connaissance. L'émotion est la première donnée. Toute signification prend naissance dans un vécu émotionnel et la connaissance est un lien émotionnel, comme l'amour et la haine.

Bion parle d'éléments alpha et d'éléments bêta.

L'élément bêta, c'est toute impression sensorielle ou tout sentiment qui n'a pas de caractère psychique, ex. la sensation de faim chez un bébé. Le corps est nécessaire pour exprimer les éléments bêta. Ces éléments sont vécus comme venant de l'extérieur. Ils sont structurellement psychotiques. Ils ne sont pas à même d'être utilisés dans les pensées du rêve, mais ils peuvent être utilisés dans l'identification projective. Ils jouent un rôle déterminant dans la production d'acting out.

          L'élément alpha, c'est toute impression sensorielle ou toute émotion transformée par la fonction alpha de la mère. La mère, par sa capacité de rêverie, digère les émotions de son bébé. Cette digestion leur permet de devenir des éléments psychiques qui peuvent être stockés ou devenir des pensées-rêves ou des pensées. C'est un appareil à penser les pensées. Donc le vécu émotionnel du bébé, en soi impensable, nécessite le travail de rêverie de la mère pour être métabolisé. Quand la fonction alpha est déficiente, des éléments bêta s'accumulent et vont se décharger sous forme d'hallucination ou de passage à l'acte (hypothèse économique).

          L'enfant s'identifie aux capacités mentales de la mère et développe ainsi son psychisme. L'émotion est relationnelle par nature parce qu'elle surgit du lien entre deux personnes.

L'émotion est aussi un vécu intense, et de ce fait, elle se répercute sur toute l'organisation somato-psychique contrairement à la parole qui peut rester clivée. L'émotion peut donc permettre de dépasser le clivage du fait de son pouvoir évocateur.

          On a ici un modèle à cheval entre le modèle économique et le modèle hystérique parce que le corps reste le lieu de l'expression des pulsions.

          Dans la thérapie, l'analyste prend en compte l'émotion. L'avantage, c'est qu'elle est une réalité actuelle vécue entre l'analyste et le patient, même si elle est rattachée à quelque chose du passé. Elle a aussi un aspect d'évidence immédiate. L'inconscient est quelque chose qui n'a pas été bien symbolisé et l'intervention de l'analyste permet de le symboliser autrement. L'analyste remplit donc la fonction alpha de la mère : le patient lui envoie des éléments bêta, qu'il va recevoir et métaboliser par sa pensée et par l'analyse de son contre-transfert. Il les transforme en éléments alpha. Les interprétations se centrent sur l'ici et maintenant de la relation émotionnelle entre le thérapeute et le patient. Dans ce modèle, la relation analytique est vue comme une interaction circulaire. On y tient beaucoup plus compte des facteurs psychiques personnels de l'analyste et de leur influence dans la relation analytique.     

SAMI-ALI :

          Sami-Ali est, à ma connaissance, le seul analyste à avoir théorisé le corps réel et à le prendre en compte dans la thérapie.

          Pour lui, le corps est le fondement de la pensée. Il est la référence fondamentale en tant que schéma de représentation et en tant que continuité. C'est grâce au corps que nous pouvons distinguer le dedans du dehors, la gauche de la droite donc avoir un espace et un temps. Le corps est d'abord relationnel. Il sert aussi de référence par rapport à la représentation. Pour Sami-Ali, la perception est déjà représentation. Le corps va faire des analogies avec le monde extérieur.

          Sami-Ali accorde aussi une importance primordiale à la projection qu'il ne voit pas seulement comme un mécanisme de défense mais comme un principe fondateur du psychisme. Grâce à la projection, le vécu interne se transforme en images visuelles qui permettent de le représenter. La projection, c'est la façon qu'a le corps de créer, en dehors de lui, un espace et un temps objectivé. C'est à partir du corps, comme espace de projection, que l'imaginaire va se construire.

          Pour Sami-Ali encore, et contrairement à Freud, le surmoi est corporel et non pas oedipien. Il s'acquiert dans une dialectique relationnelle à l'autre. L'affect est une relation au monde, c'est une façon de se comporter vis à vis de soi et des autres.

          Sami-Ali distingue le corps réel du corps imaginaire. Ce sont deux fictions qui définissent un continuum sur lequel on peut situer le fonctionnement corporel de quelqu'un.

-    Le corps réel, c'est le corps non travaillé par des représentations mentales, comme il existe pour la médecine.

-    Le corps imaginaire par contre est travaillé par des représentations mentales (mais le corps n'est jamais totalement imaginaire). Le corps réel n'existe psychiquement que grâce à ses représentations. Il y a une dialectique constante entre corps réel et corps imaginaire. Sami-Ali parle aussi du corps relationnel qui est plus proche du corps réel que le corps imaginaire.

          Sami-Ali postule que certains patients ont un refoulement de la fonction imaginaire : ils ne rêvent plus, n'ont pas de fantasmes ni de projection. Le corps imaginaire est refoulé, il ne reste que le corps réel. C'est la pathologie du banal. Du fait du surmoi corporel, le sujet ne peut vivre son corps propre, il ne peut donc créer son propre imaginaire. Il vit une dépendance vis à vis de l'autre qui a le pouvoir de lui définir sa façon de vivre son corps pour atteindre l'adaptation sociale. Il y a surinvestissement de l'adaptation sociale et refoulement de l'imaginaire. Le risque de somatisation est maximal parce qu'il y a impasse. C'est alors le corps réel qui manifeste le symptôme. Il ne s'agit pas ici du corps hystérique. Chaque fois que l'attitude adaptative est impossible, il y a impasse. La réaction thérapeutique négative est la révélation, non pas de l'instinct de mort, mais d'une situation d'impasse que l'habilité du thérapeute devra permettre de dépasser.

Sami-Ali divise les phénomènes psychosomatiques en trois catégories:

-    la somatisation du neutre : quand il y a refoulement de la fonction imaginaire. C'est la pathologie du banal ou de l'adapation. On est ici le plus proche du corps réel,

-    la somatisation du littéral : le fonctionnement corporel représente une relation (ex. chez le bébé). Le corps est travaillé par une relation mais pas par des représentations. On est entre le corps réel et le corps imaginaire,

-    la somatisation du figuré : le corps est un corps de représentation. C'est le corps hystérique de la théorie freudienne.

          En thérapie, le thérapeute interprète le déroulement de la relation et pas simplement le contenu des fantasmes. Quand il y a refoulement de la fonction imaginaire, il n'y a pas de transfert et donc pas d'interprétation. Le thérapeute doit aussi favoriser la constitution du corps propre puisque c'est à partir de cette expérience interne que peut se développer la projection tournée vers un imaginaire en harmonie avec l'expérience du corps.

QU'EN EST-IL DU CORPS DANS LA PRATIQUE ANALYTIQUE ACTUELLE ?

          C'est la psychanalyse des enfants et des psychotiques qui a mis en avant la question du corps et de l'agir en thérapie, tant sur le plan théorique que sur le plan technique.

De nouvelles approches ont vu le jour dans le monde analytique abordant plus directement l'acte et le corps : le psychodrame analytique, la relaxation psychanalytique, la thérapie du développement...

          Voici ce que Sabine Minazio dit du psychodrame: « le dispositif psychodramatique facilite la relance de la capacité de jeu, les associations et l'élaboration fantasmatique. Le psychodrame, avec son cadre et sa technique propre – le jeu dramatique, la délimitation de l'aire de jeu à l'intérieur du lieu de la séance, la diffraction du transfert sur les thérapeutes et les autres participants du groupe – assure une fonction contenante pour les débordements des tensions physiques et psychiques. Il est le lieu où le corps réel est investi. Il est le terrain d'expérience créative visant à intégrer l'hiatus entre le rêve et la réalité. Il est le creuset de construction d'un espace transitionnel, aire intermédiaire entre le Moi et le non Moi, entre la mise en acte et la mise en scène, aboutissement d'un travail de transformation psychique. On ne joue pas seul, c'est avec l'autre que l'on vit des émotions et que l'on donne sens et cohérence à sa propre histoire. »

          Nous sommes ici déjà beaucoup plus proches d'une pratique comme la nôtre.

          Les courants analytiques se sont diversifiés sous l'influence des nombreuses écoles. Pour ma part, c'est du mouvement post-kleinien influencé par Bion et du mouvement de Sami-Ali que je me sens la plus proche. Sami-Ali pour la prise en compte du corps réel, pour le fait que certaines somatisations n'ont rien d'hystérique et que certains patients n'ont pas d'imaginaire. Ainsi, Nathalie qui souffrait d'un certain nombre de somatisations dont des migraines. Nathalie au début de sa thérapie n'avait aucun fantasme, aucun rêve. Ses séances consistaient à décrire ses problèmes professionnels et sa vie quotidienne. Elle fonctionnait de façon totalement désaffectivée, elle n'avait aucune idée de ce que pouvait être un fonctionnement humain sensible. Il est évident qu'ici les interprétations n'avaient aucun sens. Elle ne pouvait tout simplement pas les comprendre étant incapable de passer à un niveau symbolique. Son corps n'exprimait aucun conflit.

          En Belgique, le courant post-kleinien se pose des questions identiques aux nôtres. Je prends pour exemples, certains titres de leurs publications :

                J. Godfrind : Le corps parlé. L'analyste en action. De l'acte au contre-transfert.

                N. Carels : Du corps et de l'agir sur les chemins de la mentalisation. Mouvances psycho-sensorielles de la vie mentale et langagière.

                A. Alsteens : Réhabiliter le symptôme. Oublierait-on le corps ?

                M. Haber : Plaidoyer pour une psychanalyse ambiguë. Mise en acte, acting out et contre-transfert. Quand l'analyste agit.

Que nous disent ces gens ?

          La libre association ne concerne pas que le dire. On peut dire avec son corps. Ainsi, Euridice, qui passe certaines séances silencieuse dans mes bras, lorsqu'il lui arrive de pousser un soupir, je sais qu'elle vient de faire une association que je lui demande de verbaliser aussitôt.

          Certaines choses ne peuvent se dire qu'à travers et par le corps. On sait maintenant que le soi de l'enfant est très précoce et prend ses racines dans un soi corporel, pré-langagier. Or le langage est pauvre dans sa capacité à communiquer l'archaïque.

« Quand la parole n'est pas encore lestée de son poids de chair, le retour aux sources mêmes du langage, le corps, est indispensable. » (Delgouffre)

« Si l'analyste reste seulement au niveau de l'écoute et de ce qui, du discours du patient, est transféré dans la personne, tout ce qui n'a pas été codé au niveau de la parole risque de rester scindé, clivé. » (Roth)

« Comment réparer la chaîne associative, et comment permettre un nouvel enchaînement si ce n'est en passant par l'endroit où la “chose” est restée à l'état brut, où les perceptions et les sensations sont restées collées à des vécus qui n'ont pas de mots. » (Roth)

          L'activité interprétative n'a de sens que si on s'adresse à un patient qui n'est pas clivé de ses tensions pulsionnelles non élaborées. Certains patients sont coupés de leur corps et de leurs émotions, encouragés en cela par le cadre analytique qui privilégie la parole. Ils ont un discours très intellectualisé. Ou encore ils semblent coupés de leur inconscient, de leur vie fantasmatique et imaginaire. Ils ont une pensée opératoire.

Winnicott a montré qu'un clivage tôt dans la vie d'un individu rend la vie intérieure incommunicable. Le nourrisson survit à cette situation par l'utilisation de sa pensée, par une intellectualité prématurée et développe un faux-self. Une approche verbale trop directe se heurte alors aux mécanismes de défense et s'adresse à ce faux-self. Par contre, une psychothérapie à médiation corporelle permet de retourner aux sources du mental, à la sensibilité du corps. Elle permet une re-sensualisation de celui-ci qui favorisera la mentalisation, les associations et les fantasmes. Il faut les aider à connaître leur corps non plus comme un outil, mais comme un lieu d'émotion, de relation, de plaisir.

Le passage par le corps comporte certains avantages pour le patient. Ainsi, l'interprétation qui provoque une émotion s'ancre souvent plus profondément chez le patient. Le patient a accès à son corps et à une autre espace de parole plus concret. De même, quand on demande au patient de faire ce qu'il est en train de dire, cela permet parfois de lever la censure qui s'exerce au niveau de la parole et le refoulé peut surgir et se voir. « L'agir peut être une prémisse corporalisée d'un mouvement évolutif du Moi, comme substrat d'une capacité générative d'activité psychique nouvelle ». (Carels)

« L'avènement d'un niveau plus élevé de symbolisation repose dans certains cas sur la sollicitation sensorielle éprouvée d'une relation d'objet signifiante ». (Carels)

          De plus, l'analyse du transfert confronte l'analyste au corps et aux affects du patient. Le thérapeute exerce la fonction alpha, il va recevoir les projections, les émotions du patient et les inclure dans son appareil à penser. Ce faisant, il joue un rôle désintoxiquant et intégrateur. Il s'offre aussi comme objet d'identification en tant que modèle d'intégration du monde, du corps, des affects (Godfrind). L'analyste reçoit les pulsions, les sentiments archaïques du patient, mais aussi sa souffrance. La capacité de rêverie de l'analyste va compenser la carence du monde imaginaire du patient. L'analyste donne sens à ce qui est innommé et impensable pour eux. Cela ne veut pas dire qu'il va combler le manque mais plutôt l'élaborer pour qu'il puisse être intégré par le patient.

          L'interprétation est un acte qui s'exerce par la parole. Le fait de privilégier tel ou tel type d'interprétation dépend en grande partie de l'analyste, et peut être lié à son système de croyance (sur le plan théorique), mais aussi à son système de valeur. Aucune interprétation n'est totalement neutre. Les analystes acceptent maintenant de concevoir que chaque patient requiert et induit un type d'intervention. Par ex., il y a des patients avec lesquels nous restons très silencieux et d'autres avec lesquels nous intervenons beaucoup plus. Le fait de moduler son intervention en fonction du patient a pour objectif de rendre possible le processus analytique par la création d'une alliance de travail, d'un cadre de sécurité dans lequel le patient peut se reconnaître. Cela peut aller jusqu'à certains aménagements du cadre dans le même objectif. L'analyste sort ici de sa neutralité bienveillante et accepte de jouer le rôle que le patient lui assigne. Ce faisant, il lui accorde des satisfactions narcissiques et libidinales.

          Pour J. Godfrind, cette attitude peut même être adoptée comme règle technique. Elle dit:« Cette mise en acte du scénario fantasmatique par les deux protagonistes, l'analyste jouant le rôle qui lui est assigné, met en suspens tout un pan de la problématique inconsciente du patient dont l'analyste aura la nécessité d'analyser les tenants et aboutissants. Dans un premier temps, elle permet le déploiement du travail analytique dans un autre lieu accessible, celui-là dans l'ici et maintenant. »

Je voudrais ici reprendre un exemple cité par J. Godfrind, situation que bon nombre d'entre nous avons rencontrée dans notre pratique: « ...Enfin, il exerce sur moi une pression répétée sous forme de manipulation des horaires. Il en multiplie les modifications, dûment “justifiées” par des raisons objectives induites par le cumul de ses activités. Il n'appréhende pas le moins du monde combien son activisme s'inscrit dans sa problématique personnelle ni combien ses conséquences me visent. Aussi, dans ce temps de l'analyse, je réponds avec souplesse aux changements d'horaire qu'il vit comme des impératifs incontournables pour continuer nos rencontres. Qu'ai-je fait devant pareil tableau ? J'ai adopté une attitude active destinée à sauvegarder le cadre en acceptant les modifications d'horaire; mais cette activité s'est également traduite par l'attitude contretransférentielle que j'ai choisie et qui a permis que l'analyse débute. Ainsi ai-je rompu les silences par des interventions, ainsi ai-je manifesté mon incompréhension devant les confusions de son discours. »

Parfois, c'est inconsciemment que l'analyste répond aux sollicitations du patient.

LA RELATION REELLE - LA RELATION ANALYTIQUE - LA RELATION TRANSFERENTIELLE

Van Lysebeth apporte un éclairage intéressant au travail analytique en différenciant trois niveaux de relations qui sont en interaction. Cela permet aussi de sortir de l'illusion de l'analyste « écran blanc de projection », et de prendre en compte la contribution personnelle de l'analyste.

Ces trois niveaux sont :

– la relation au sens courant du terme :

elle résulte de la dégradation de la relation analytique quand l'analyste entre en collusion inconsciente avec les besoins et désirs du patient parce qu'il en tire un bénéfice personnel, ou quand l'analyste est incapable de comprendre le patient à cause de ses propres limites personnelles. J'ajouterais à cela, quand le thérapeute n'a pas la connaissance de ce qu'est le transfert. Cependant, ajoute-t-elle, il y a toujours une part irréductible de collusion entre analyste et patient;

– la relation analytique :

c'est « la relation qui résulte de la transformation de la relation transférentielle et de la relation au sens courant du terme sous l'influence des interprétations de l'analyste », (j'ajouterais des interventions de l'analyste). Elle se construit à partir de l'attitude de l'analyste. En effet, celui-ci est investi du rôle de représentant des objets primaires du fait du transfert et il va assumer réellement une des fonctions de l'objet primaire (la capacité de rêverie), tout en n'étant pas cet objet dont il n'assume pas les autres fonctions. Elle est une relation « réelle, nouvelle, spécifique et promotrice d'évolution psychique ».

« Cette étape est nécessaire pour que se déploient les potentialités évolutives enkystées dans les structures pathologiques et que l'introjection d'un nouveau mode de fonctionnement psychique devienne possible. »

« Quoi qu'il fasse, l'analyste n'est jamais vis-à-vis du patient dans la position de la mère vis-à-vis de son enfant car le passé ne peut être effacé et les limites du cadre ne le permettent pas (même élargi). »

La relation analytique est une relation intime sans équivalent parce qu'à la fois totalement psychique et émotionnelle et fondamentalement asymétrique;

– le transfert :

il est l'investissement de l'analyste par les désirs inconscients. Il est une émanation du passé et le reflet de la réalité psychique interne du patient. Il est une actualisation, dans la thérapie, de l'histoire des désirs du patient et de ses relations d'objet. Il se déroule dans une réalité symbolique. Il est lié à l'apport du patient indépendamment de la personne du thérapeute.

Dans la théorie freudienne classique, seul le transfert est envisagé.

LA NEUTRALITE BIENVEILLANTE

          Tout d'abord, comme le remarque Bernard This, en allemand, la règle ne parle pas de neutralité : « wilwollen » veut dire « vouloir le bien ». C'est en France qu'on a interprété « wilwollen » comme « wohlwollen », c'est à dire neutralité pour mieux empêcher l'expression des sentiments au bénéfice du dire.

          L'analyste a une position neutre : il se présente comme un « écran blanc » pour les projections du patient. Cette règle définit ce qu'il ne fait pas : il ne se laisse pas séduire, il ne répond pas aux désirs inconscients du patient, il ne lui offre pas de satisfactions, il se met lui-même entre parenthèses et reste à distance.

          Pour moi, cette neutralité bienveillante est un mythe et une illusion parce que personne ne peut garantir que le choix que l'analyste fait de son interprétation et du moment où il l'a faite soit purement objectif. L'interprétation est une action qui va influencer la direction des associations.

De même, le fait d'être présent et disponible et dans une écoute inconditionnelle représente une formidable gratification narcissique pour le patient et une forme de réponse à sa demande d'amour.

De plus, notre contre-transfert influence, à notre insu même parfois, notre comportement. « Face à certains patients, nous sommes sollicités dans notre expérience personnelle, ce sont nos systèmes de valeurs qui sont éprouvés. Quel analyste pourrait affirmer sa neutralité absolue face à un projet de mariage, une décision d'avortement... Notre mode de vie ou le type de relation que nous cautionnons ou condamnons inconsciemment orientent aussi l'analyse que nous faisons dans la cure. » (J.Godfrind)

LE TRAVAIL CORPOREL ET L'ACTIVITE DU THERAPEUTE

Le travail corporel :

          Le travail corporel permet l'émergence de chaînons intermédiaires de présymbolisation. Il ramène à la conscience des zones archaïques qui pourront ainsi être nommées avec leurs sensations, leurs émotions, leurs souvenirs, leurs associations. Certains agirs du patient sont des étapes nécessaires à la prise de conscience ultérieure et au développement de la capacité à symboliser (Alsteens). L'agir peut être une étape d'un processus en devenir, il peut être un langage à déchiffrer et verbaliser.

          Pour Freud, le système perception-conscience ne comportait pas de traces mnésiques. Je trouve que cela ne se vérifie pas dans la clinique. Je pense que le travail corporel permet d'accéder à du matériel provenant des processus primaires, parfois plus facilement que le travail verbal.

Andréoli, lui, parle du circuit corporel de la trace qui fait du souvenir une expérience: « A la fois mémoire et troubles de la mémoire, ces manifestations corporelles jouent un rôle majeur dans la mobilisation de la trace des investissements fondamentaux de l'histoire du patient, et par là, dans la transformation des structures qui sous-tendent l'organisation pathologique de celui-ci. »

          De plus, ce qu'on a compris par le corps est souvent d'une qualité convaincante incomparable (H. Peter). Quand une prise de conscience est enracinée dans une expérience et accompagnée d'une émotion, elle a souvent un effet libérateur et favorise un changement réel. Le geste appelle à la conscience de la sensation. Il peut aussi accentuer un effet observable et donner un étayage sur le mode corporel à l'expérience traversée.

          Le travail corporel est intéressant quand l'appareil psychique est très défendu. Il permet parfois de passer au-delà de certaines résistances ou les rendre plus évidentes, désamorçant le déni. Toucher possède une puissance plus grande que les mots, surtout quand les mots ne sont pas suffisants que pour « toucher » le patient.

Voici, pour exemple, un extrait d'un article de Fr. Desobeau dans lequel elle cite une de ses patientes : « Quand tu m'as touchée et mobilisée, j'ai senti mon corps. A ce moment-là, je l'ai senti, et j'ai su que je ne sentais pas et que je n'habitais plus mon corps depuis longtemps. Je suis toute sèche, toute vide. Je suis fatiguée. » A ce moment-là, elle s'allonge et se met à pleurer, et d'un seul coup elle dit : « Ah! Mon père est mort. Il s'est pendu. J'étais toute seule. Je n'ai pas pu le toucher. J'avais envie d'être morte ou de mourir, là, tout de suite. Je n'ai jamais pu pleurer depuis. C'est drôle ce qui se passe là aujourd'hui. J'en ai parlé à mon mari, mais je n'avais jamais ressenti tout cela. » Elle pleure, elle crie, elle s'accroche à moi, puis se calme et dit : « J'étais morte dans mon corps, tu sais, y penser, en parler, ne me rendait pas les sensations du corps. Il a fallu que je vienne ici pour sentir ce grand vide dans mon corps. »

          Le travail corporel permet donc une diminution des défenses contre l'affect et facilite un déblocage émotionnel. Le fait qu'il amène parfois une intensification de l'affect, permet de mettre en évidence les fantasmes sous-jacents et le transfert.

Le travail corporel peut aider la formulation des demandes et la reconnaissance des désirs du patient. Il permet la construction d'un imaginaire qui amène les pulsions à s'exprimer dans des affects ou des représentations. (Taquin)

« Le toucher vient interpréter tout en les sollicitant les mouvements instinctuels du patient. » (P. Prayez)

« Quand elles développent la mobilité émotionnelle, quand elles lèvent le refoulement d'affects transférentiels, quand elles permettent la levée du refoulement de représentations, les interventions corporelles qui servent le transfert sont des équivalents corporels d'interprétation de transfert; c'est la dimension analytique du travail corporel. » (V. De Clerck)

          Le travail corporel peut aussi aider à créer chez le patient une enveloppe contenante et développer chez lui une peau psychique. Cela fortifie son identité grâce à la constitution d'un Moi peau, c'est à dire « une fonction d'enveloppe contenante et unifiante du Soi, une fonction de barrière protectrice du psychisme, une fonction de filtre des échanges et d'inscription des premières traces, fonction qui rendrait possible la représentation. » (Anzieu)

Cette enveloppe contenante, parfois réalisée physiquement par le toucher, permet de créer un espace de sécurité dans lequel le patient peut laisser remonter des contenus psychiques très refoulés.

          Je voudrais encore faire deux remarques par rapport à ceci. Tout d'abord, je pense que la régression ne peut être remontée et intégrée sans l'aide d'une verbalisation. Il faut nécessairement passer de l'imaginaire non symbolisé à l'imaginaire symbolisé pour qu'il y ait intégration et changement.

Ensuite, une fois que le patient fonctionne à un niveau plus oedipien, qu'il s'exprime d'une façon qui nous permet de repérer qu'il y a une érotisation du transfert, à ce moment-là, il vaut mieux ne plus toucher. Cela permet à l'érotisation de se développer et de pouvoir travailler le transfert amoureux parce que le désir n'est pas interdit, seule sa réalisation l'est. « Le désir prend alors sa valeur structurante d'appel à l'autre. » (P. Prayez)

L'activité du thérapeute :

          Pour moi, le thérapeute est actif de plusieurs façons dans un processus même strictement analytique.

          J'ai déjà dit que l'interprétation est elle-même un agir du thérapeute. Elle est un choix subjectif de sa part quant au moment où il va la faire et le contenu qu'il privilégie.

          Ensuite le thérapeute remplit la fonction alpha par le biais de l'identification projective. Il est le contenant émotionnel d'émotions non métabolisées par le patient du fait du manque de contenant. Il met sa capacité de résonance émotionnelle au service du patient et peut ainsi lui renvoyer "prédigéré" ce qui est en train de se jouer dans la relation analytique. Cela lui demande d'être très empathique, de se laisser toucher tout en gardant une distance. Nous sommes loin ici d'une neutralité absolue.

          Le thérapeute analyse le transfert, c'est-à-dire la place qu'il a dans le cadre de la dynamique pulsionnelle interne du patient. Tout ce que nous proposons au patient, mais aussi tout ce qu'il éprouve, ressent, manifeste est décodé dans une optique transférentielle. Les manifestations corporelles observées en séance sont aussi liées au processus et décodées en tant que telles.

          Le thérapeute peut aussi se proposer comme objet transférentiel un peu comme dans la mise en scène du psychodrame, et de ce fait activer le transfert (par exemple, demander au patient d'exprimer ses sentiments agressifs en le regardant). Il ne se substitue néanmoins pas à cet objet, car le cadre est là pour rappeler que cette relation n'est pas une relation de la réalité quotidienne, qu'elle est faite de discontinuité et qu'elle est fondamentalement asymétrique. Ce que le patient retrouve ici, ce n'est pas l'objet originel mais sa perception de l'objet originel.

Par contre, le thérapeute peut permettre au patient de vivre une expérience relationnelle nouvelle (ex. une expérience d'accordage affectif), tout en gardant sa place d'analyste parce qu'il ne se substitue jamais totalement à l'objet.

          Par son implication et ses agirs, le thérapeute met en évidence des réactions de transfert et des fantasmes inconscients. Ainsi cette patiente à qui j'avais demandé de s'allonger sur le matelas pour être à l'écoute de son corps et qui se mit à hurler une fois que je me suis approchée d'elle, révélant d'emblée son passé d'abus sexuels dans l'enfance.

Ces réactions ne sont d'ailleurs pas toujours ce à quoi le thérapeute s'attend, montrant bien là que le transfert agit même quand il y a des agirs de l'analyste. Par exemple, un contact "maternel" du thérapeute peut renvoyer à un souvenir lié au père.

          Le thérapeute permet au patient de revivre des situations et des affects anciens en étant accompagné, ce qui permet souvent une réparation narcissique. De même, le support offert par le thérapeute peut favoriser un enracinement émotionnel chez le patient et le reconnecter à son passé. Et ce d'autant plus qu'il réintroduit la parole et met des mots sur les expériences qui ont été vécues à l'époque sans le soutien de la dimension symbolique. Par là même, il aide à leur intégration.

De plus, « rétablir la réalité psychique des perceptions sensorielles, c'est redonner aux mots et aux affects une autre valence plus en accord avec le moi du sujet. » (G. Harrus-Révidi)

          Certains gestes que nous proposons au patient peuvent avoir valeur d'interprétation parce qu'ils permettent de ramener à la surface du conscient des éléments qui ne l'étaient pas.

Par exemple, tendre les bras ou prendre conscience d'un geste présent. L'action motrice peut aussi re-présenter des relations d'objet. Certains gestes peuvent favoriser l'accès à la dimension symbolique. Par exemple, dessiner leur vécu corporel et en chercher le sens.

          L'activité du thérapeute doit tendre à faire passer le patient de sa demande d'amour à son désir. Elle doit favoriser la perception et l'expression de son désir.

« Le thérapeute propose au patient un processus de prise de conscience, de réappropriation progressive de la sensibilité de son corps propre, voie essentielle pour que le sujet puisse se réapproprier sa propre histoire, c'est à dire l'histoire de son désir. » (V. Della Giustina)

Le toucher

          Je voudrais dire un mot plus spécifique concernant le toucher, parce que finalement ce qui nous différencie plus fondamentalement des analystes classiques, c'est que nous touchons parfois nos patients.

          Les détracteurs du toucher disent qu'il est une réponse aux demandes de gratifications névrotiques du patient et qu'il l'enferme donc dans sa névrose, qu'il amène une relation de séduction et est donc une porte ouverte à une interaction sexuelle.

Tout d’abord, comme le dit très bien P. Prayez, le toucher n'existe que par le non toucher, et que l'alternance toucher/non toucher ramène la séparation des corps et la négation de la symbiose. Donc loin d’entraîner la fusion, la rencontre tactile a un rôle différenciateur.

Ensuite, le toucher peut ne pas avoir pour but l'excitation sexuelle, ni la satisfaction pulsionnelle, et c'est important précisément pour le patient de pouvoir différencier un échange génitalisé et un échange émotionnel. Le patient peut sentir clairement que l'intention du thérapeute dans son approche n'est pas de créer une excitation sexuelle génitale. Pour ça, il faut que le thérapeute soit extrêmement clair. Il faut qu'il ait intégré la castration, c'est à dire que, tout en étant un sujet désirant, il n'attend pas de satisfaction de son désir dans l'analyse. Le toucher peut être simplement sécurisant et tendre et pas nécessairement surexcitant. Freud lui-même disait que dans la tendresse, « l'érotisme est détourné de ses buts sexuels. »

Le toucher thérapeutique désexualise la rencontre, il la dégénitalise. Il ne supprime pas l'érotisation, mais la maintient dans des limites contenantes et lui donne alors valeur structurante, celle de réorganiser l'étayage. (P. Prayez)

La qualité de présence du thérapeute, lors des contacts corporels, peut être un appel à vivre. Les éthologues ont montré quelque chose que Freud ne connaissait pas, c'est-à-dire que le toucher est lié non pas à un but sexuel mais à un besoin de sécurité, à l'attachement. C'est sur base de cet attachement que l'érotisation va se construire ensuite.

Violaine De Clerck parle de la règle de la juste présence pour le thérapeute. On pourrait dire que la juste présence, c'est celle qui respecte la capacité d'être seul.

Pascal Prayez parle lui de l'érotisation chaste, c'est-à-dire que le toucher thérapeutique est à la fois érotisant et castrant car il interdit l'excitation sexuelle tout en impulsant un mouvement vers l'autre. Il sollicite la pulsion, mais lui donne forme, limite et contenant.

L'érotisation concerne ici le corps propre du patient et non la relation. Elle vise à faire naître le sujet à lui-même et à son désir. Le toucher renvoit à la construction du corps érogène.

Pascal Prayez définit trois fonctions au toucher thérapeutique :

-    une fonction réparatrice, de maternage, du fait de sa fonction contenante: réparation des carences précoces grâce aux stimulations et aux gratifications apportées. On permet au patient d'éprouver la présence réelle du thérapeute, de s'appuyer sur lui, de trouver une sécurité. Cela permet la mise en place d'une alliance de travail. Ce travail réparateur n'annule cependant pas le travail sur le manque;

-    une fonction de communication émotionnelle : du fait de la place accordée au corps réel dans la communication, du fait de la présence physique du thérapeute et de la stimulation sensorielle qui stimule l'émotion et l'affect dans l'ici et maintenant de la séance.

On est dans une communication non verbale et émotionnelle, mais qui doit faire l'objet d'une verbalisation à travers l'analyse du transfert et du contre-transfert.

Cette communication émotionnelle permet au patient de retrouver des conflits archaïques inscrits dans le système émotionnel;

-    une fonction d'érogénèse contenante, c'est-à-dire qu'il a un rôle de conteneur pulsionnel. Cette fonction permet au patient de vivre un niveau d'excitation tolérable qui donne accès aux associations, aux émotions, etc.

Je dois néanmoins ajouter qu'il n'est pas toujours nécessaire de toucher. Parfois, d'évoquer le toucher permet de « donner un corps au discours ».

Je pense ainsi à une patiente où le simple fait d'évoquer la possibilité de la toucher a éveillé chez elle une terreur sans nom qui continue à être travaillée actuellement verbalement, la renvoyant à son impossibilité à vivre une relation d'intimité en lien avec ses vécus d'abandon, mais aussi avec la perversité de ses parents.

LE PASSAGE A L'ACTE - LA MISE EN ACTE - LE PASSAGE PAR L'ACTE

Le passage à l'acte ou acting out :

Le vocabulaire de la psychanalyse le définit ainsi: « action présentant le plus souvent un caractère impulsif relativement en rupture avec les systèmes de motivation habituels du sujet, relativement isolable dans le cours de ses activités, prenant souvent une forme auto-agressive. Dans le surgissement de l'acting out, le psychanalyste voit la marque de l'émergence du refoulé. Quand il survient au cours de l'analyse, il est à comprendre dans sa connexion avec le transfert et souvent comme une tentative de méconnaître radicalement celui-ci. »

          C'est donc la décharge corporelle d'une tension insoutenable qui n'a pas trouvé d'issue dans une élaboration psychique ou symbolique. Ce qui est recherché ici, c'est la décharge immédiate et le retour à l'homéostasie. Cette décharge est souvent la conséquence d'un manque de capacité de contention du Moi ou d'une faille du système pare-excitations.

          Je pense que les acting out sont inévitables dans la thérapie de certains patients. Sont-ils à éviter ?

Les kleiniens les considèrent comme « l'émergence d'une répétition actualisée d'un scénario inconscient très ancien, lui-même reflet dans la psyché d'un moment historique et d'un mode de relation archaïque ». (Haber) Comme tels, ils sont donc matériel à interpréter et nous informent des conflits sous-jacents chez le patient et d'un mode de relation d'objet.

Faut-il donner des règles pour les interdire ou pénaliser le patient quand ils se produisent (ex. pas de séance s'il a oublié son paiement) ?

Pour ma part, il m'est arrivé d'interdire, si tant faire se peut, certains passages à l'acte si ceux-ci étaient destructeurs ou répétitifs et ne servaient qu'à entretenir la résistance. Mais dans la majorité des cas, je me contente de les relever et d'en chercher le sens avec le patient.

Je rejoins Rosenfeld qui dit :« nous sommes confrontés au fait que l'interdiction de certaines activités, au commencement de l'analyse et ultérieurement, doit nécessairement perturber son déroulement. Après tout, nous voulons réactiver les situations passées et non pas les supprimer. »

          Je pense qu'il faut être plus circonspect sur les passages à l'acte du thérapeute. Pour moi, toute situation où le thérapeute soumet le patient à son désir propre, autre que celui de mener à bien la cure, est un passage à l'acte à proscrire.

La mise en acte

          Elle est différente du passage à l'acte par le côté non systématiquement impulsif et en rupture de l'acte.

Le vocabulaire de la psychanalyse en donne la définition suivante: « fait par lequel le sujet, sous l'emprise de ses désirs et fantasmes inconscients, les vit dans le présent avec un sentiment d'actualité d'autant plus vif qu'il en méconnaît l'origine et le caractère répétitif. »

On voit ici toute l’ambiguïté de cette définition freudienne qui peut aussi bien s'appliquer au transfert.

Il s'agit de répéter plutôt que de se remémorer. Pour Freud, la mise en acte est un substitut à la pensée, au souvenir, au surgissement des fantasmes. Freud considère aussi au début que le transfert est une résistance. Ce n'est que plus tard qu'on le considérera comme un outil essentiel du travail analytique.

          Dans la pratique, on voit que c'est parfois dans la répétition agie que le souvenir a lieu, ce qui contredit l'hypothèse freudienne.

          Pour moi, les mises en actes des patients font partie du transfert. Elles sont des expressions de l'inconscient. L'agir fait partie du processus analytique. Il a un sens, il reflète les processus internes du patient, il est manifestation du transfert, il est communication. C'est au thérapeute de le voir, de l'entendre et ensuite de le parler.

Certains agirs peuvent être considérés comme des étapes dans un processus en évolution, comme un « processus de présymbolisation constitutif du processus de symbolisation par sa valeur représentative de l'acte lui-même...ou par la valeur intégrative que la fonction de l'acte remplit. » (Tonella)

Le passage par l'acte

          J'entends passage par l'acte, la proposition que le thérapeute fait d'un agir ou d'un toucher dans la thérapie.

Le passage par l'acte sert d'objet intermédiaire transitionnel. Je repense au titre donné par un collègue à son exposé : « le corps-transfert, le corps-trans-faire. » (Gabel).

          Ces propositions du thérapeute ont souvent un effet d'activation du transfert. « Elles permettent à nombre de contenus inconscients, qui ne peuvent entrer dans le canal du transfert, d'emprunter d'autres circuits où ils émergent et se manifestent plus facilement. Elles sont utilisées alors comme activation de transfert. » (R. Desoilles)

Elles sont alors au service de l'analyse du transfert et place l'acte dans le champs de la relation transférentielle.

« Le thérapeute maintient l'acte dans la relation transférentielle, sans le réprimer, en ouvrant au corps, une fonction représentative, révélant en deçà du délire et au-delà des paroles, un fantasme qui prend corps, qui se réincarne, dans cet espace entre l'acte et la parole où la béance du désir devient tolérable, voire reconnaissable, dans cet espace aussi d'où peuvent naître des symboles. » (Tonella)

LES DANGERS ET LES LIMITES DE L'APPROCHE CORPORELLE OU DE LA MISE EN ACTE

          J'ai déjà abordé ce thème dans mon article « Le toucher en thérapie. Alliance de travail et/ou résistance. » Je ne vais donc pas m'étendre longuement sur ce sujet ici.

          Certaines interventions corporelles seront précieuses pour faire progresser le travail thérapeutique, mais toutes ne sont pas judicieuses. Je rejoins Violaine De Clerck qui dit que : « Le thérapeute doit s'abstenir de toute intervention qui servirait la résistance et de toute gratification des souhaits névrotiques, non pas grâce à l'interdit du toucher, mais par la capacité du thérapeute de poser une indication de ses interventions. »

          Il faut éviter toute intervention qui pousserait dans la démesure pulsionnelle, c'est-à-dire qui amènerait un trop plein d'excitation. En effet, celui-ci favorisera une décharge motrice, un agir au détriment de l'intériorisation, de la possibilité de représentation. Cela induirait une résistance à la symbolisation.

          Il faut éviter toute intervention qui induirait une excitation sexuelle. Une érotisation de la relation thérapeutique amenée par le thérapeute rendrait le transfert difficile à analyser. Par contre, des sentiments sexuels spontanés chez le client dans le cadre du toucher de tendresse dont je parlais tout à l'heure sont à analyser en terme de transfert et de compulsion à la répétition.

          Il est important aussi de ne pas être intrusif et de respecter l'intégrité, voire même une certaine intimité du patient. Ce risque existe aussi au niveau de la parole lorsque les interrogatoires sont trop incisifs, ou lorsque les interprétations sont trop prématurées. Certains patients ne supportent pas d'être approchés. Il faut d'abord les aider à prendre conscience de leurs résistances, du sens de celles-ci avant d'aller au delà.

          Il y a aussi le risque de stimuler les enjeux narcissiques du thérapeute et cela d'autant plus qu'il est agissant. Mais cela se retrouve aussi au niveau de l'agir par la parole. Le thérapeute veut se sentir bon, efficace et performant. Il peut alors stimuler la répétition d'assurer la jouissance de l'autre, comme l'enfant doit le faire pour sa mère. C'est le cas quand le thérapeute se sent valorisé par les décharges émotionnelles de ses patients. Le thérapeute peut aussi être stimulé dans ses propres besoins par le travail corporel d'où la nécessité d'une analyse constante de son contre-transfert et d'un travail de supervision continu.

CONCLUSIONS

          J'ai essayé de montrer quel place avait le corps dans l'analyse, et le cheminement qui s'est opéré au fil du temps et au gré des écoles par rapport à cette question.

          Fondamentalement, le corps envisagé dans l'analyse est un corps hystérique. Seul Sami-Ali dit que le corps réel existe et que parfois il parle tout seul, sans sens à rechercher, parce que le sujet n'a pas accédé au sens et qu'il fonctionne sans imaginaire.

          L'agir en thérapie, d'abord interdit, s'est vu accepté ou toléré dans l'école post-kleinienne qui, pour l'avoir écouté, a perçu sa valeur structurante pour le patient.

« Dans certaines cures, l'action, tant celle de l'analysant que celle de l'analyste s'avèrent l'articulation indispensable pour permettre le déploiement d'un certain fonctionnement psychique, l'émergence de représentation et leur insertion dans la pensée. » (Haber)

L'agir peut servir d'étayage à la parole.

Avec certains patients, de rester uniquement au plan de la parole, conduit à une impasse et même à un renforcement du clivage de leur personnalité.

Dans cette orientation, le concept de neutralité bienveillante et dans une certaine mesure, la règle d'abstinence sont remis en question pour laisser une place plus grande à l'impact de l'analyste sur l'analyse.

          Ces démarches ne vont généralement pas jusqu'à intégrer le toucher. Pourquoi ?

          Je pense que c'est le résultat du pansexualisme de la théorie freudienne, et de la confusion entre toucher et inceste, entre tendresse et génitalité.

Si le thérapeute a suffisamment travaillé ses propres enjeux archaïques de même que ses enjeux oedipiens, « le geste qui touche ne cherche alors ni à prendre ni à donner mais à ouvrir au patient, à travers sa propre sensation, l'accès à la métaphore de son corps » (Fédida) et par là à lui-même.

          Bien sûr, il y a toujours abstinence, elle est amenée par la présence du cadre qui limite les possibilités de gratifications et qui introduit une rupture dans la continuité. La relation analytique est une relation professionnelle, asymétrique qui va nécessairement se terminer.

Elle est aussi déterminée par une éthique et une déontologie professionnelle.

          Comme Anzieu, je pense aussi que le toucher n'est fondateur que si le non toucher est introduit, pendant le toucher, par la parole, et à un moment du travail pour aborder les niveaux plus oedipiens.

          Pour terminer, je citerai Zenoni qui dit qu'il y a identité de registre entre le corps et le langage. « La technique corporelle est symbolique en son essence qu'elle opère par le transfert et à ce titre la distinction corporel-verbal perd toute pertinence au regard d'une efficacité symbolique qui la traverse d'un bout à l'autre. »


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