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COMMENT L'ESPRIT VIENT AU CORPS :

LE PASSAGE DU CORPS À LA PENSÉE CHEZ LE BÉBÉ

 

 par Rosella Sandri

Introduction

 

Je voudrais proposer à notre réflexion commune, quelques idées sur lesquelles je suis en train de réfléchir depuis quelque temps et qui me viennent de l'expérience d'observation des bébés et de la psychothérapie psychanalytique d'enfants et d'adultes.

Je rappellerai brièvement que la méthode d'observation que j'utilise a été introduite par E. Bick en Grande Bretagne en 1948 et consiste à aller voir, une fois par semaine, comment se développe un bébé dans sa famille. L'observateur se montrera amical, sans toutefois avoir une participation active, il sera participant émotionnellement. Après l'observation, il prendra des notes les plus détaillées possibles sur ce qu'il a pu voir et sur ce qu'il a ressenti au cours de l'expérience d'observation. Ensuite, il présentera son observation au séminaire, qui représente le « lieu mental » où les observations peuvent être réfléchies et élaborées à l'aide du formateur et des autres observateurs. Ainsi, au cours de cette expérience, l'observateur pourra non seulement voir de tout près et participer à ce qui se passe au cours du développement d'un bébé, mais il sera aussi confronté à l'intensité de cette expérience émotionnelle, à tout ce que suscite en lui la vie psychique d'un bébé et ses premières relations. Tous ceux qui ont fait cette expérience confirment l'intensité des vécus qui y sont associés.

 L'un des mérites de l'observation des bébés est celui d'avoir amené un intérêt nouveau pour les origines de la vie psychique, avec son enracinement dans le moi corporel qui se constitue à partir des premières expériences relationnelles du bébé.

Ceux qui ont une pratique psychothérapeutique avec les enfants et qui ont pu observer un bébé, connaissent déjà l'importance du corps en tant que « lieu » d'expérience, de relation et, je voudrais ajouter, de symbolisation (si l'on accepte qu'il puisse exister des niveaux primitifs de symbolisation ou des niveaux présymboliques où le symbole, selon son étymologie, est pris dans sa signification de « signe qui vient à la place »). Le symbole évoque aussi la capacité de mettre ensemble, de lier, de reconnaître. Dans l'ancienne Grèce le sumbolon, comme deux parties d'un médaillon, permettait à tous les membres d'un groupe de se reconnaître. Comme le souligne Giovanna Di Cegli : « Le mot grecque ‘sumbolon’ veut dire ‘signe de reconnaissance’, c'était un objet qui avait été cassé en deux entre deux personnes. Chaque personne en gardait une moitié. Après une longue absence, une personne présentait sa moitié et si elle s’ajustait à l'autre moitié, cela confirmait le lien entre les deux personnes... Le sumbolon était donc un objet tangible qui, pendant l'absence, leur rappelait à tous les deux leur relation...Il est en bref la combinaison d'une expérience de la présence et d'un souvenir de l'absence. »

Le symbole est donc à l'origine un objet concret et un processus qui, pour pouvoir se mettre en place, a besoin du support concret de l'expérience corporelle.

Toujours selon son étymologie, le symbole est aussi associé au sumballô, à l'action de jeter, de « lier ensemble » : pour pouvoir jeter, il est indispensable d’avoir un espace qui puisse recevoir ce qui est projeté.

Quels seraient donc ces niveaux primitifs de symbolisation? Je les situerais, en ce qui concerne le bébé, au niveau de l'organisation de son espace corporel, en tant que première forme de construction de l'espace psychique interne. Ces formes primitives représentent déjà un langage qu'on pourrait définir « pré-symbolique », au sens où un « signe » devient l'équivalent d'un objet ou d'une organisation nouvelle à l'intérieur de l'espace psychique en train de se constituer.

DE L'ESPACE CORPOREL À L'ESPACE DE LA PENSÉE

Pour pouvoir penser, il faut un espace. Cet espace est représenté d'abord par l'espace maternel qui contient les éléments psychiques non pensables par le bébé (les éléments béta pour Bion), son état de non intégration primaire, sa souffrance. Cet espace, avant de devenir l'espace psychique interne du bébé, est représenté essentiellement par l'espace corporel qui se constitue à travers la relation avec la mère. Cette relation, faite de portage, tenue, regard, sourires, sons, mais aussi de rêverie, contient toute la richesse d'éléments sensoriels, émotionnels et psychiques qui vont donner au bébé ce premier sentiment d'existence, et qui l'aideront à se constituer ce premier moi corporel. Pour que cela puisse se réaliser, il est essentiel que le bébé vive un sentiment de continuité (de relation et d'existence) : toute coupure, toute séparation est extrêmement douloureuse pour un bébé, voir traumatique si elle est trop prolongée.

Mais il faut aussi que dans cette continuité, un petit espace puisse se créer pour que le bébé découvre qu'il peut créer quelque chose et pour qu'il puisse penser, puisque la pensée du sein vient à la place du sein absent. Le premier espace, le premier lieu de pensée du bébé est représenté par son corps. C'est dans son corps que le bébé découvre les premières sources de pensée, à travers un geste, une sensation, un son. C'est aussi dans l'espace entre les deux, entre soi et l'autre, entre présence et absence, qu'un objet symbolique vient à être créé. Le corps est le premier lieu de symbolisation, de métaphorisation.

Tout objet, avant de devenir un objet, est un objet corporel, un objet-sensation, une expérience sensorielle.

Je voudrais parcourir avec vous quelques moments dans la constitution de l'espace corporel et psychique chez le bébé, et dans ce but je présenterai quelques extraits d'observation d'un bébé que j'appellerai Pierre et dont l'observation a été présentée à un des séminaires que j'anime, par H. De Klerk.

Dans cet extrait d'observation d'un bébé de quatre semaines, nous pouvons assister aux efforts que fait le bébé pour passer de la présence à l'absence du sein, pour créer à l'intérieur de lui ce petit espace qui pourra lui permettre d'intérioriser les qualités du sein. Un sein qui représente non seulement le sein nourricier mais qui représente la mère tout entière, avec sa capacité de tenir le bébé, de penser à lui et de recevoir en elle les éléments psychiques non-pensables par le bébé.

La maman trouve que Pierre est plutôt nerveux, dit qu'il a passé déjà beaucoup de temps au sein, le matin. Elle finit par lui redonner le sein après l'avoir câliné, embrassé, proposé la tutte ... sans qu'il se calme. La maman est sur le canapé, à moitié allongée, Pierre lové sur elle, épousant les formes de son corps. La tête est au creux du coude droit, le corps sur son ventre, les pieds reposent sur ses cuisses, un bras est libre (le droit), l'autre caché derrière. La maman lui propose le sein droit, le bébé se calme tout de suite, on l'entend boire au début puis il va suçoter en faisant 4-5 mouvements des lèvres, un arrêt, 4-5 mouvements, un arrêt.

La maman le regarde, lui, ferme les yeux et donne l'impression assez rapidement de s'endormir, il lâche le mamelon de lui-même et poursuit plusieurs fois les mouvements des lèvres au même rythme que lorsqu'il avait le sein. On l'entend respirer assez rapidement. Sa maman le laisse dans la position où il s'endort, tout contre le sein.

Lorsque sa mère fait un mouvement, Pierre bouge, la maman lui essuie la bouche et il quitte l'état d'endormissement recommençant à se montrer insatisfait. Il est remis au sein, boit très peu, ferme les yeux, reprend le même rythme de suçotement-arrêts mais plus longtemps que la première fois. Sa main reste libre, effleure le sein, comme pour une sorte de caresse. Il s'apaise mais ne s'endort pas, ou très peu de temps. Il fait ensuite différents mouvements qui donnent l'impression qu'il lâche le sein, le reprend, le lâche, la maman l'aidant à le reprendre. (Pierre quatre semaines)

Cet extrait d'observation montre bien les efforts émouvants que le bébé est en train de faire pour intérioriser le rythme de la succion, un peu comme s'il essayait de se recréer dans la bouche, l'objet sein qu'il semble avoir l'illusion de garder à l'intérieur de lui. On dirait que le petit moment d'arrêt entre les mouvements de succion, semble lui donner ce sentiment de plénitude qu'éprouve un bébé lorsqu'il a la bouche remplie par le mamelon et se sent en relation avec sa mère. En même temps c'est comme si ce petit moment de « suspens » permettait déjà au bébé d'avoir une pensée du sein, avec lequel il se sent en contact tout en le possédant, concrètement, à l'intérieur de lui, de sa bouche.

On pourrait imaginer tout cela aussi comme une sorte de dialogue qui s'est instauré entre le bébé et le sein : le bébé qui tète un peu, puis s’arrête, écoute le sein, puis reprend. Ce qui caractérise le dialogue en effet, c'est aussi une notion de rythme, il y a un temps de parole et un temps d'écoute, dans lequel chacun est tour à tour dans une position active et réceptive. Finalement, dans l'observation, le bébé quitte le mamelon mais, pourrait-on dire, pas le sein. Il s'endort avec ce rêve que tous les bébés doivent faire: d'être encore au sein, de devenir le sein de sa mère. Le bébé passe un moment dans cet état d'endormissement, toujours dans les bras de sa mère, puis fait quelques mouvements, ouvre les yeux, voit le sein de sa mère, voit son visage-sein et on pourrait imaginer une pensée du style : « Tiens tu es là.. Je croyais que j'étais devenu le sein ». Cette découverte, le sein à l'extérieur et le sein à l'intérieur, représente le premier moment de création. En même temps ce rêve, ce va-et-vient entre le sein à l'extérieur et le sein à l'intérieur permet au bébé de se constituer un objet-sein interne et donc d'être moins dépendant du sein de la mère. Tout dépendra donc de ce petit espace, espace de pensée, pour que les deux peaux, celle de la mère et celle du bébé, celle du corps et celle psychique, puissent se constituer.

Il y a un lien très étroit entre la rythmicité (des soins, de la voix maternelle, des rythmes de vie du bébé) et la temporalité. L'acquisition d'un rythme est la première intériorisation d'une temporalité qui permet au bébé de prévoir, d'anticiper, de se constituer un objet interne. Dans cette première acquisition de la temporalité, le temps est un temps circulaire, qui fait penser à une sorte de système solaire ptolémaïque: un soleil qui tourne autour de la terre qui elle, par contre, resterait toujours immobile. On pourrait imaginer que le bébé perçoit de la même manière la mère et son entourage: comme des soleils qui tournent autour de lui et dont les mouvements auraient un certain degré de prévisibilité avant que le temps ne devienne, beaucoup plus tard, un temps linéaire, avec un commencement et une fin.

L'accès à la temporalité permet aussi d'organiser l'espace corporel et de se constituer un espace psychique interne. La notion d'espace est étroitement liée à la possibilité de lancer des objets dans l'espace psychique de l'autre et de sentir que ces objets ne sont pas perdus dans un espace infini.

C'est au fond avec l'expérience de la perte de l'objet et l'émergence de sentiments dépressifs que l'espace prend toute sa « profondeur » : l'espace devient ce lieu « vide », qui était occupé par l'objet et qui laisse maintenant la place à une pensée. Là où il y avait le sein, il y a une émotion liée au vide et, ensuite, dans la rythmicité de présence-absence du sein, une pensée du sein qui peut prendre cette place vide. Toutefois il ne faut pas sous-estimer le rôle et l'impact de la présence de l'objet maternel vivant. L'observation du nourrisson nous confirme ce rôle primordial, tout comme cet état d'attente du bébé, de prédisposition dont parlait Bion lorsqu'il parlait de préconception. Je crois que la pensée naît non seulement au moment de l'absence mais que, avant que l'absence puisse avoir son rôle constitutif pour la pensée, il faut des expériences suffisamment bonnes de présence, de rencontre émotionnelle avec un objet vivant, d'impact esthétique avec un objet qui possède toutes les qualités sensorielles (couleur, forme, mouvement) qui peuvent éveiller la vie psychique du bébé. Les premières stimulations sensorielles, l'odeur, la voix, le toucher de la mère sont aussi à l'origine des premières expériences esthétiques du bébé, chargées de plaisir et parfois de douleur. Ce sont ces expériences qui lui permettront un accès à l'espace symbolique.

La bouche

La bouche représente le premier espace, le premier lieu où le bébé peut vivre tantôt une expérience d'union, d'interpénétration avec le sein, tantôt une expérience de vide, comme on peut le voir dans l'observation de Pierre.

Dans l'observation du bébé, la bouche, comme le souligne Meltzer, commence à devenir le premier théâtre où le bébé, avec ses sons, ses lallations, donne vie à ses premiers personnages de la scène psychique interne. Ce premier théâtre très souvent va ensemble avec les mouvements que les bébés, déjà à quelques semaines, après un moment intense de relation, ont avec leurs mains devant les yeux . Ils semblent ainsi reconstituer, avec leurs mains, la mobilité d'expression qu'ils ont vue sur le visage de la mère, comme s'ils étaient en train de se reconstruire un objet en train de parler, de s'animer...

Nous pouvons déjà voir toute l'importance des babillages et de la lallation, lorsque le bébé commence à se remplir la bouche avec des sons, comme dans cet extrait d'observation de Pierre à six semaines.

Pierre est très éveillé, il est étendu sur le coussin à langer et bouge bras et jambes dans des mouvements de détente. Il regarde l'observatrice et lui sourit à plusieurs reprises, tout en la gratifiant aussi de « areuh » très émouvants. Il est vêtu d'une gigoteuse bleue assortie à la couleur de ses yeux. La maman explique qu'il sourit maintenant et qu'il fait aussi toutes sortes de bruits nouveaux.

Nous le regardons un moment, il est détendu, curieux de tout, fait de temps en temps des bruits avec la langue, des mouvements de succion. (Pierre six semaines)

Quelques semaines plus tard:

Pierre est allong&ecute; sur le coussin à langer, le bas du corps nu. Il regarde l'observatrice avec intensitigotant avec les jambes, les poings ou les doigts dans la bouche. Il suit également la maman des yeux quand elle se déplace près de lui. Il paraît bien présent, en contact et également pris par diverses expériences autour des doigts dans la bouche. Il porte les deux mains à la bouche, elles se touchent, les doigts s'entrecroisent. Parfois il met un poing et puis l'autre en bouche, parfois deux ou 3 doigts de chaque main. Il a l'air de les mettre profondément, de les enfoncer.

De temps en temps on entend des bruits de succion, mais le plus souvent il semble chercher autre chose : répéter les mouvements de mettre et retirer? Eprouver le contact avec les mâchoires? Certains mouvements sont plus comme s'il mordait les doigts. De temps en temps il émet des « areuh ».

...Pendant que la maman lui parle, le déshabille et le savonne, Pierre la regarde beaucoup. Il ne met plus les doigts en bouche mais continue des mouvements d'ouverture, de fermeture, de la langue aussi. Il ouvre et ferme les mains posées sur son thorax et son ventre (glissement savonneux). Une fois dans l'eau, il va y avoir un très long échange de regard du bébé vers sa maman puis vers l’observatrice, qu'il regarde plus longuement que sa maman, avec sérieux: il se détourne pour jeter un regard à sa maman puis il revient à l'observatrice. Il lui donne l'impression de faire un lien entre les deux et d'inclure la maman dans quelque chose qui fait penser à une découverte, une expérimentation.

Les bras et les jambes bougent dans l'eau, cognent le bord de la baignoire, éclaboussent un peu. Parfois ses poings sont serrés, parfois il les ouvre. A un moment une des mains « plisse » son ventre.

La maman le sort de l'eau et le sèche, il fait pipi pendant qu'elle l'essuie ... Pierre reprend ses mouvements de mains et doigts dans la bouche, il va y avoir un moment de dialogue intense entre lui et sa maman, elle se rapproche de lui, lui parle, ils sont les yeux dans les yeux, Pierre ouvre et ferme la bouche plusieurs fois, offre des sourires et des sons. La maman le rhabille en veillant à ne pas lui retirer brusquement les mains de la bouche. (Pierre dix semaines)

Nous commençons à voir, dans cet extrait d'observation, que la découverte de l'espace buccal ensemble avec l'expérience d'interpénétration bouche-mamelon amène maintenant un désir intense de pénétration que le bébé exprime sur le plan corporel avec une tentative de croisement des mains et ensuite avec son poing dans la bouche. Nous pouvons voir que maintenant le bébé commence à se représenter l'espace buccal comme lieu qui peut être rempli tantôt avec des sons qui émeuvent l'observatrice et la mère, tantôt avec son poing ou avec ses doigts. Si, au tout début, la bouche semblait une cavité qui doit surtout se sentir remplie, en adhésion avec le sein, maintenant la bouche commence à être un orifice qui peut prendre en elle mais aussi lâcher, qui peut également émettre des sons qui viennent de l'intérieur et qui vont pénétrer dans l'espace psychique de l'autre (l'observatrice et la maman se sentent émues, touchées).

Ce même va-et-vient d'ouverture et de fermeture est d'ailleurs souligné par le mouvement de mettre et retirer les doigts en bouche, d'ouvrir et de fermer les mains posées sur son ventre, comme si un côté plus actif du bébé était en train de s'exprimer, comme une capacité nouvelle de prendre en lui l'objet, de le tenir ou de le lâcher. Ce même côté actif, probablement projectif est exprimé avec les yeux, avec l'échange de regards et la capacité nouvelle de faire un lien avec son regard entre l'observatrice et la maman.

Quand le bébé plisse son ventre avec sa main, on dirait qu'il est en train de sentir la consistance, l'épaisseur de l'objet et sa capacité de le garder à l'intérieur de lui, dans son ventre qui représente le « centre » de son corps. Cette capacité doit probablement lui venir de l'expérience d'avoir été porté, tenu par la mère : expérience de cohésion, de solidité, de lien (tout comme le lien qu'il semble faire, par le regard, entre la maman et l'observatrice). Dans la psychothérapie des enfants autistes, par contre, nous pouvons voir toute la terreur qui est associée à la possibilité de « laisser sortir » de la bouche des sons et des mots. Un de ces enfants me donnait l'impression de comprendre très bien le langage verbal mais de vivre une angoisse terrible face à la possibilité de laisser sortir des sons et des mots de sa bouche. En général, pour un petit enfant, les mots sont des choses très concrètes qui ont un grand pouvoir de toucher ou éventuellement d'endommager l'autre. Les mots, avant de devenir des signifiants qui représentent un objet, sont, concrètement, des objets qui enferment en eux un pouvoir sur le monde.

Le regard

Comme Geneviève Haag l’a décrit dans différentes articles, au début les yeux semblent aussi participer à cette modalité adhésive, tout comme la bouche qui adhère au sein. C'est comme si le bébé de quelques semaines absorbait avec les yeux, la bouche, la peau tout entière ce qui lui vient de la mère. Ce n'est que dans un deuxième temps que les yeux semblent fonctionner en tant que moyen de projection.

Nous pouvons voir ces deux modalités dans l'observation suivante :

Pierre est allongé sur le dos sur le coussin à langer, la baignoire à côté de lui et la maman faisant des trajets pour la remplir. L'observatrice lui dit bonjour et Pierre la regarde d'une telle façon qu'il paraît intéressé, curieux, en contact. Quand la maman revient pour le déshabiller, ils se regardent l'un l'autre avec une certaine intensité. ... Pierre reste détendu, ses mouvements sont déliés, harmonieux. Il continue à regarder sa maman. Quand le bébé est dans l'eau, il garde les poings fermés au début (mais sans crispation), puis alterne mouvements des doigts ouverts et doigts fermés. Il ne quitte pas sa maman des yeux, ce que je remarque et que la maman redira, à la fin du bain, dans les mêmes termes. Il se tourne sur le côté pour mieux la voir, il a un hoquet qui ne paraît pas le gêner. Il fait des petits mouvements, sourit beaucoup, passe la langue dans la bouche.

... La maman paraît détendue elle aussi, elle parle plus à Pierre s'adresse à lui avec tendresse, admiration. « Que tu es grand comme ça... que tu es beau... Tu es mon bébé d'amour? Demain tu auras deux mois... comme cela va vite »...

Après que sa maman l'ait habillé, il a sucé ses poings et même son pouce un court instant, mais avec une aisance nouvelle. La maman le tient un moment droit, sur son côté à elle ou sur sa poitrine et son ventre. Il regarde autour de lui, regarde longuement l’observatrice et la maman lui dit que H. est là. Il alterne des regards intenses et rêveurs tour à tour, baille très fort à 2 ou 3 reprises, cligne les yeux, dodeline de la tête. (Pierre deux mois)

Nous voyons que ici les yeux du bébé sont utilisés en tant que moyen pour se « tenir » à la mère surtout au moment du bain, lorsque Pierre a perdu la « deuxième peau » représentée par ses vêtements. Face aux angoisses primitives tel que l'écoulement, la perte du sentiment de cohésion, le bébé n'a que très peu de moyens de défense : l'un de ces moyens est l'agrippement par un de ses sens (la vue, l’ouïe, l'odorat, le contact) ou l'auto-agrippement (comme le hoquet qui secoue souvent les bébés à des moments où ils ne se sentent pas suffisamment tenus). En même temps l'observatrice remarque aussi que le regard de Pierre est « curieux, intéressé », comme s'il découvrait l'espace psychique interne de l'autre, dans lequel il voudrait pénétrer avec son regard.

Cela est encore plus frappant dans les observations suivantes :

Pierre est installé dans son relax, la maman en s'adressant à lui se trompe et l'appelle avec le prénom du père puis se corrige en riant. Pierre est souriant, bouge bras et jambes avec vigueur.

Il regarde sa maman et l’observatrice, tout en agitant bras et jambes de façon rythmée, très tonique, et en émettant des sons nouveaux. Il semble à la fois intéressé par les sons, qu'il a diversifiés depuis la semaine précédente et par des aspirations, des rejets d'air, des positions de la langue. De temps en temps, il forme des bulles et la maman parle d'une sorte de soupir qu'il émet beaucoup les derniers jours.

(Pierre trois mois et quatre jours)

Une semaine plus tard :

La maman donne le sein gauche à Pierre, qui boit bruyamment et paraît un peu agité, il fait des mouvements vigoureux, répétés, avec la main gauche : agrippement, pétrissage de la main, d'un doigt, du pull de sa mère. Tout à coup, il lâche le sein, se détourne et regarde brièvement l’observatrice avant de se retourner vers le sein en montrant bien son intention de poursuivre. La maman dit son étonnement qu'un bébé de trois mois puisse déjà avoir son caractère (ce que l’observatrice entend dans le sens d'être décidé, volontaire).

Pierre répète ces mouvements à plusieurs reprises et de façon de plus en plus répétés.

La maman signale qu'il fait cela aussi quand le papa est là, comme pour vérifier sa présence. A chaque fois, la maman l'aide à reprendre le sein. A la fin, elle semble se lasser, Pierre arrêtant de plus en plus souvent et ne buvant probablement plus. Elle le redresse, il est insatisfait et rejette le corps en arrière, il ouvre la bouche quand le visage de sa maman est tout proche du sien et essaye de saisir son nez, son menton. La maman rit et lui donne alors le sein droit. (trois mois et onze jours)

Nous voyons ici que le bébé essaye de « prendre » le visage de sa mère, avec toutes les parties proéminentes de son visage. Nous pouvons voir aussi que le visage et le sein de la mère sont assimilés et que le mamelon, le nez, la langue semblent des représentations primitives du pénis, tandis que les parties plus molles, plus douces, tout comme l'écoulement du lait sembleraient, dans cette représentation primitive de l'objet partiel combiné, représenter les parties réceptives et « féminines ».

Mais le mamelon est aussi assimilé aux yeux de la mère, en tant que première ouverture à la luminosité de son espace interne. C'est à partir du contact oeil-oeil que le nourrisson paraît acquérir une possibilité de « se voir » dans le regard de la mère et de « regarder » à l'intérieur d'elle. Dans cet extrait d'observation, nous pouvons voir toute l'importance de ce regard et l'importance de l'ouverture au regard du tiers (l'observatrice, le père). Le regard devient un moyen pour faire des liens : le fait de passer d'un visage à un autre semble exprimer une pensée dans laquelle le bébé s'interroge justement sur la nature du lien entre les deux personnes (et avec lui). Lorsque le bébé fait une pause pour regarder l'observatrice, nous avons l'impression qu'il a senti toute l'importance du regard de l'observatrice sur le couple mère-bébé, la mère le confirmera en associant le regard et la présence de l'observatrice et celle du père. Cette présence du père pour le bébé semble ici confirmer une intuition de M. Klein qui situait l'Oedipe beaucoup plus tôt que dans la théorie freudienne classique. (Avant que le père ne devienne un objet total pour l'enfant, l'objet partiel contient déjà, en son sein, des éléments masculins et féminins).

Nous pouvons constater aussi que le regard d'un tiers devient un moyen très important de construction psychique, puisque le bébé et, pourrait-on ajouter la mère, pour se constituer, ont besoin d'un axe structurant représenté par le regard paternel. Lorsque je parle du père, j'entends aussi le père à l'intérieur de la mère, le père qui est dans ses pensées, dans ses gestes, dans ses rêves; cela transmet au bébé les voies de la communication émotionnelle.

Nous pouvons voir également dans cet extrait d'observation que les yeux deviennent pour le bébé un moyen pour exercer un contrôle sur son environnement, pour prendre possession de la mère, pour pénétrer en elle. Dans le cas de Pierre, nous voyons que cette place est tellement importante, que c'est comme si le bébé prenait toute la place à l'intérieur de la mère, y compris celle du père, comme le révèle le lapsus de la mère.

Les yeux semblent représenter pour le bébé un des plus puissants moyens de pénétration dans l'objet : c'est comme s'il pouvait « lancer », très concrètement dans l'objet des états émotionnels (peur, colère, amour, excitation) à travers une identification projective massive qui lui donne en même temps un sentiment de puissance et une impression de contrôler l'objet et de s'installer à l'intérieur de lui. C'est cette qualité « active » du regard qui permet au bébé de découvrir et de construire un espace psychique interne.

Les mains

Si la bouche et les yeux sont les premiers orifices à travers lesquels le bébé découvre l'espace interne (le sien et celui de la mère), les mains semblent avoir dès le début la fonction de premier représentant de l'objet et du mouvement: les doigts en bouche qui explorent, les mains qui s'animent devant les yeux et, un peu plus tard, les mains qui tiennent un objet ou qui le laissent tomber. Les mains qui s'interpénétrent, les mains qui éprouvent la solidité des attaches.

La main est aussi le premier représentant du sein et très souvent pendant la tétée, le bébé accompagne avec ses mains les événements de la bouche, parfois exprimant avec une main la bouche et avec l'autre le sein. Si, dans la bouche et dans les yeux le bébé découvre l'espace interne, les mains semblent avoir une fonction de lien, de médiation, de représentation. Avec leur symétrie, les deux mains, tout comme les deux moitiés du corps, représentent aussi le double, le spéculaire, l'identique et en même temps la différence. Les mains peuvent s'interpénétrer, se tenir, réaliser des jonctions avec le bas du corps en attrapant les pieds, comme nous pouvons le voir dans l'observation de Pierre à cinq mois.

Pierre, une fois déshabillé, donne à l’observatrice l'impression d'être bien rond, plein, costaud. L'observatrice le compare au bébé qu'elle avait vu la première fois et à ce moment, la maman remarque combien il est dodu et qu'il a tellement changé en l'espace de cinq mois.

Elle constate, en lui enlevant le lange, que ses cacas eux aussi ont changé... Elle le nettoie attentivement avec des essuie-tout, puis le savonne en lui tenant les jambes en l'air. Il va tout de suite saisir ses pieds, en porter un à la bouche, sucer son gros orteil. A d'autres moments il attrape un pied dans chaque main et les tire à lui.

... Une fois dans l'eau, la maman le tient assis et Pierre est très actif : il essaye d'attraper le poisson, tend les mains qu'il ouvre et referme vers le gant de toilette, tape l'eau de la main, tape le poisson sur l'eau, le met en bouche, éclabousse avec ses pieds.

Très vite la baignoire déborde, l'eau coule sur le sol, la table... De temps en temps Pierre regarde l’observatrice en suçant le poisson que sa maman rapproche de lui quand il veut s'en saisir.

Une fois sorti de l'eau pendant que sa maman l'essuie, l'habille, il reprend ses mouvements avec les pieds. La maman lui dit à deux reprises que c'est bon les petits pieds et va employer une expression bruxelloise « kalische beene ». Cela est à la fois familier pour l’observatrice mais remonte très loin, évoquant son enfance et une grand-mère. Elle est étonnée de l'entendre dans la bouche de la maman. (Pierre à cinq mois)

Ces mouvements d'auto-emprise du bébé, dans lesquels il semble réunir le haut et le bas du corps sont très importants puisqu'ils témoignent d'une intégration en train de se faire à l'intérieur du bébé, comme s'il était en train d'intérioriser la solidité des liens, des attaches. En même temps, nous pouvons voir que le bébé commence à utiliser les objets d'une façon active et que les mains commencent à exercer une fonction de maîtrise sur la réalité extérieure : elles saisissent, elles tapent, elles lancent tout autour des éclaboussements comme si elles pouvaient prendre possession de la réalité extérieure Le fait que l’observatrice et la maman pensent pratiquement en même temps que Pierre devient de plus en plus rond et costaud, montre bien qu'elles ont toutes les deux le sentiment que Pierre occupe de plus en plus l'espace autour de lui et qu'il en prend possession. Grandir semble être associé aussi à une notion d'espace qui rétrécit : la baignoire qui devient trop petite, le lit qu'il faudrait changer.

La préhension marque le passage de l'utilisation des mains comme une bouche qui veut incorporer l'objet à un processus de différenciation entre moi et l’objet

L'harmonie de ce moment est représentée par plusieurs indices : en se prenant les pieds, Pierre semble représenter la bonne interpénétration vécue avec la mère; entre mère-observatrice et bébé il y a également une grande harmonie, révélée par l'empathie qui s'instaure entre la mère et l’observatrice. Elles ont des perceptions, des pensées, presque en même temps et une expression de la maman semble faire revivre à l’observatrice certains moments de son enfance.

Au cours d'une psychothérapie d'adulte, une jeune femme me parlait de l'importance que les mains avaient pris pour elle dès sa petite enfance. Elle se souvient qu'elle se rongeait les ongles et que dans un rêve elle avait représenté sa lutte avec un être métallique qui avait des yeux pleins de haine, qu'elle tirait entre ses deux mains sans parvenir à le vaincre. Cela s'avéra ensuite être une représentation de la « dureté » vécue à certains moments dans la relation avec sa mère, lorsqu'elle n'avait plus d'autres moyens que celui de se donner, avec son corps, l'illusion qu'elle pourrait se tenir, se prendre en main. Mais en même temps c'est comme si elle devenait un objet dur, métallique, comme un câble.

On devrait s'interroger sur cette « transformation » qui paraît se vérifier dans la modalité de défense autistique, lorsque la sensorialité et l'utilisation du corps au lieu de devenir un moteur de développement, transforme le corps de l'enfant en objet inanimé, source de sensations mais vidé d'émotion et donc de possibilité de penser. Je crois que cette utilisation pathologique des sensations est liée d'une part à un excès de douleur psychique chez le bébé et d'autre part à une impossibilité pour la mère de recevoir, en tant que contenant pensant, les états de souffrance de son bébé. Dans ce cas, la mère, pour des raisons qui lui sont propres, ne peut pas exercer sa fonction de rêverie maternelle et le bébé vit dans un état de terreur sans nom, d'angoisse catastrophique, face à laquelle une des défenses consiste à utiliser son corps en tant que lieu d'auto-sensations, en se clivant de sa souffrance mais aussi de la possibilité d'avoir une relation vivante avec un objet. Dans ce cas le corps, au lieu de devenir source de représentation et de symbolisation, devient une sorte de prison d'auto-sensations ou une carapace rigide et insensible, qui au lieu de protéger de l'extérieur empêche la communication.

Cécile et la verticalité

Lorsque le bébé commence à se tenir debout, l'acquisition de la verticalité semble lui faire vivre aussi toute la découverte de la dimension de profondeur de l'espace qui le sépare de la mère, de la possibilité de s'éloigner tout en essayant de maîtriser l'objet par le regard, qui devient alors une sorte d'appui.

Je présenterai quelques extraits d'observation de Cécile, dont je remercie l'observatrice, Marcelle Lemaire. Dans cette observation du bébé à un an, Cécile semble mesurer la distance entre elle, la maman et l’observatrice. Lors de cette première prise de conscience de l'éloignement, la distance et la profondeur semblent être assimilées, comme s'il n'y avait pas de différence entre regarder vers le bas en se trouvant en haut et regarder de face un objet qui est loin tout en se tenant debout. C'est comme si ces deux expériences faisaient vivre au bébé une impression de vertige, dans lequel le regard et la distance-profondeur le ramènent à vivre des angoisses plus primitives de chute dans le vide avec une certaine excitation et en même temps un essai de maîtrise par le regard.

Cécile est assise sur le divan entre la maman et l’observatrice. Elle tente de passer à quatre pattes. Elle tend la main vers l’observatrice, qui lui demande ce qu'elle veut. La maman répond « Tu veux aller vers Marcelle? » Cécile regarde l’observatrice et prend une autre direction. Elle se rapproche du bord du divan et regarde la profondeur du vide qui la sépare du tapis. Elle s'y installe et l’observatrice suit le mouvement et s'assied par terre. Aussitôt arrivée sur le tapis, Cécile se met à quatre pattes et s'éloigne, s'assied et regarde, immobile, la maman et l’observatrice. (Cécile à un an)

Une patiente adulte m'a souvent parlé d'un sentiment de vertige qu'elle éprouvait à des moments de forte angoisse, parfois pendant une séparation dans la relation thérapeutique. Nous avons pu rattacher ces vertiges à un vécu dans la relation avec sa mère dans lequel elle se sentait soit collée à elle, soit rejetée sans posséder à l'intérieur d'elle-même une structure qui pourrait la tenir.

Nous avons aussi pu faire le lien entre ces vertiges et une certaine prise de distance qu'elle commençait à vivre dans la relation thérapeutique dans laquelle, tout comme Cécile, elle avait l'impression qu'elle pouvait commencer à faire des expériences autonomes et avait besoin en même temps de sentir ma proximité, ma présence, tout comme le bébé qui commence à se mettre debout, à vivre la distance, mais qui, en même temps, a besoin de voir et de sentir la proximité de sa mère.

A partir de la verticalité, il y a toute une évolution nouvelle de l'espace chez le bébé. Dans cet extrait d'observation de Cécile à treize mois et demi, nous pouvons voir le regard vers l'observatrice, comme si elle se projetait dans son espace interne. Il y a ensuite un « ajustement » par rapport au corps de la mère, comme si elle cherchait une forme, un moule, avec ce double aspect : entrer par le devant et posséder un objet à l'arrière-plan, qui permette l'acquisition d'une sécurité de base.

... Cécile prend un petit livre sur la table basse, se rapproche de sa maman, lui tourne le dos et s'installe assise sur ses genoux, se dandine comme pour ajuster son assise, ce qui fait rire sa maman qui, d'un ton réjoui, lui dit : « ça va comme tu veux, tu es confortable... »

Cécile se laisse aller le dos contre la poitrine et le bras de sa maman, la tête posée sur son épaule gauche.

La maman ouvre le livre avec l'aide empressée de Cécile et commence le récit en insistant sur les images des animaux : « le mouton qui fait béé, la vache qui fait meuh..., l'âne.. ». Cécile se redresse, pointe le doigt sur l'image en émettant des sons, sur une mélodie qui ressemble à celle de la voix de sa maman qui raconte... ce qui fait penser à l’observatrice plus à une imitation en duo qu'à un écho.

Elle cherche à tourner la page, presque aussitôt accompagnée par sa maman qui accélère le rythme pour suivre celui indiqué par Cécile.

Arrivée au bout, Cécile ferme le livre, glisse hors des genoux de sa maman, le dépose, manipule un autre livre, l'abandonne, et se dirige à quatre pattes vers l'observatrice. Se redresse en s'accrochant à ses mains, en plongeant ses yeux dans son regard. Se colle face à face et se serre la tête posée sur l'épaule droite de l'observatrice en calant sa nuque dans le creux de son cou.

L'observatrice ressent une grande surprise pour ce rapprochement spontané et inhabituel de Cécile qui manifeste une grande tendresse et un attachement à sa présence. La maman semble aussi un peu étonnée et regarde.

L'observatrice se sent un peu mal à l'aise sentant d'une part la demande de Cécile et de l'autre la fragilité de la maman face à ce comportement de tendresse à l'égard d'une autre personne qu’elle. Elle frotte le dos de Cécile en lui disant : « Tu viens chercher des câlins... » Après quelques secondes silencieuses, elle desserre l'étreinte en cherchant à voir le visage de Cécile; aussitôt, elle se recolle plus fort contre l'épaule de l'observatrice qui ne peut que la laisser prolonger son câlin.

... Il y aura ensuite l'arrivée de la petite soeur, à laquelle Cécile s'adresse, posant sa joue sur la tête de la petite soeur. La maman les enlace toutes les deux. Après quelques secondes, Cécile se rassied, ramasse le livre et se dirige de nouveau à quatre pattes vers l’observatrice, s'assied sur sa cuisse comme elle l'avait fait avec sa mère. Celle-ci l'observe en riant et dit « A ton aise »...    (Cécile à treize mois onze jours)

Dans cet extrait d'observation, nous pouvons voir que Cécile semble maintenant très concentrée sur ce double aspect : le devant d'elle même et de l'objet, lié à la fonction « érectile » du regard (G. Haag), comme si la tenue par le regard lui permettait de « se tenir » debout. Cette fonction d'interpénétration du regard est exprimée également par l'intérêt qu'elle montre vis-à-vis du livre et des images : regarder avec sa mère et indiquer du doigt c'est aussi une façon de pénétrer l'objet et de le nommer.

Parallèlement, nous voyons dans la façon de s’asseoir sur sa mère, que Cécile a besoin de sentir cet objet qui se trouve à l'arrière, cette présence d'arrière-plan, qui semble lui permettre de découvrir toute la dimension de profondeur. En effet, c'est comme si elle se percevait non pas comme un simple feuillet avec deux faces, avant et arrière, mais comme si elle percevait également que, entre les deux faces protectrices, existe un espace interne. Je crois que la fonction de cette présence d'arrière-plan dont parlait Grotstein, est en même temps une fonction de soutien, de cadre, pourrait-on dire, et de lien entre l'objet et le sujet. L'espace à l'arrière fait aussi penser à la barrière de contact dont parlait Bion entre conscient et inconscient. Un lieu de passage et un lieu à l'arrière où l'on peut « mettre des choses » . C'est le lieu de l'oubli, la cachette, mais aussi l'ombre qui nous suit, l'ange gardien.

Nous pouvons comprendre l'importance pour Cécile de retrouver la face avant, représentée par l'interpénétration du regard avec l'observatrice et ensuite d'appuyer sa tête dans le cou de celle-ci. C'est comme si l'observatrice et son regard représentaient cette face avant, ce maintien qui doit être retrouvé après les angoisses liées à l'éloignement et la station debout

Je voudrais maintenant m'arrêter sur un jeu de Cécile, à quatorze mois et demi, avec le bord de la tablette, comme si elle voulait ainsi marquer la fonction du « cadre » qu'elle délimite, après le départ de la mère.

Au goûter, la maman avait offert un biscuit à Cécile et avait dû s'éloigner à cause d'un appel téléphonique. Dans la salle-à-manger, son biscuit terminé, Cécile gratte la tablette de sa chaise. De sa main libre, elle longe la rayure du rebord, gratte de l'index le coin, puis s'accroche au rebord et se balance. Elle regarde l'observatrice qui imite son geste et gratte la nappe et petit à petit avance ses doigts en faisant des petits pas, revient à l'arrière et se rapproche, tout d'abord lentement et puis plus vite.

Cécile la regarde, regarde le mouvement de sa main et rit quand sa main est tout près (petit jeu qui représente ce mouvement de va-et-vient en rapport avec la séparation). (Cécile à quatorze mois et demi)

Lorsque Cécile longe les bords de sa tablette, c'est comme si, concrètement, elle voulait délimiter un cadre qui lui permette de se représenter l'objet parti. Elle insiste particulièrement sur le coin: l'angle. « Le cadre a la fonction de délimiter un champ, perçu et un hors-champs, invisible... Cadrer c'est symboliser. » (G. Lavallée)

Lorsqu'on fixe une image ou qu'on fait une photo, l'image visuelle disparaît vers le bord qui marque la limite entre le visible et le non-visible. C'est peut-être la raison pour laquelle Cécile semble tellement insister sur le coin de la tablette, comme si elle essayait de se représenter « le point » où l'objet a disparu. Le fait qu'elle gratte d'abord ce point et qu'ensuite elle s'accroche au rebord et se balance semble montrer un peu de désarroi par rapport à sa capacité de retrouver l'objet. La « réponse » de l'observatrice qui gratte comme elle sur la tablette et ensuite avance avec ses doigts semble l'aider à se représenter l'objet qui part et qui revient et en même temps l'espace entre elle et la mère, espace que l'on peut remplir avec une pensée.

Concernant l'importance des « bords » on peut penser aussi à la feuille blanche devant laquelle on écrit, à la feuille de papier qui « tient » le dessin de l'enfant, à l'écran de l'ordinateur qui « tient » et aide à organiser les données. Comme le souligne G. Haag, dans les dessins d'enfant, à partir de 4-5 ans, l'importance des « bords » est représentée par le ciel et la terre, qui délimitent le dessin. Le bord est aussi un cadre pour la projection qui fait penser à l'écran du cinéma où se projette le film, tout comme pour les enfants qui dessinent, la feuille de papier représente un lieu de projection d'une scène interne. Cela évoque aussi l'écran du rêve, sur lequel nous projetons chaque nuit les personnages de notre monde psychique interne.

Parallèlement au rôle de la mère en tant que miroir (Winnicott), on pourrait parler aussi du rôle du visage de la mère avec une fonction de cadre psychique qui a la double fonction de recevoir les identifications projectives du bébé et de les transformer. Un cadre qui contient des orifices qui sont comme des portes d'entrée et de sortie de son espace (principalement les yeux et la bouche), qui contient des attaches (les cheveux) que les bébés semblent parfois vouloir tester. Mais avant que le jeu d'entrer et sortir de l'espace maternel puisse se faire, le visage est principalement le lieu où le bébé peut découvrir, comme sur un paysage, toute la richesse émotionnelle qui anime la vie interne de sa mère. Comme un paysage qui s'offre à son regard, le visage de la mère peut être tantôt ensoleillé, tantôt couvert de nuages qui amèneront pour un moment un changement subtil dans la lumière de son regard.

Des expériences cruelles et, au fond inutiles, que l'on appelle « still face », nous révèlent l'effet dévastateur sur le psychisme du bébé d'un visage maternel sans expression, qui ne reflète pas la vie émotionnelle. Dans ce sens le visage est non seulement le premier miroir du bébé mais surtout, me semble-t-il, le premier objet esthétique qui enferme aussi l'énigme de la beauté (la Gioconda) et l'attirance que tout bébé et toute mère ont pour la relation vivante et l'interpénétration réciproque.

Dans le passage de l'identique au semblable, à la peau commune, à la constitution d'une identité différenciée, les bords semblent avoir une fonction importante, tout comme les plis, là où la peau se « double » avant que deux interfaces se séparent.

Nous avons vu chez Cécile l'importance de répéter en écho le cri des animaux (être les mêmes, rester dans l'adhésivité) et en même temps la recherche d'une « petite différence » qui pourrait permettre de passer de l'écho au dialogue.

Observation de Cécile à quatorze mois et demi :

... La maman cherche à intéresser Cécile aux différents jouets... Elle la fait pivoter et l'oriente vers l'espace extérieur à elle, lui demande si elle a vu le petit cochon par terre... « Donne-le à Marcelle » dit-elle tout en la poussant à marcher pour le ramasser. Cécile se serre contre sa maman qui insiste et répète à l'observatrice que « son caractère s'affirme ».

Le dos calé contre la poitrine de sa maman, Cécile se tortille en faisant « non, non » de la tête. L'observatrice sourit en la voyant et la maman dit : « C'est nouveau ça, depuis deux ou trois jours ».

L'observatrice remarquera plusieurs fois ce geste de la tête qui signifiera également « oui ».

La maman prend le mouton et refait le jeu d'approcher-bisou sur le nez-s'éloigner, qu'elle a si souvent fait. Cécile rit et se frotte le nez....

Ce hochement de la tête que la maman interprète comme un geste de négation semble, selon les expériences de G. Haag, être lié à un besoin d'éprouver les articulations du cou, comme si dans l'image du corps, la tête commençait à être perçue comme n'étant plus « soudée » au tronc et comme étant aussi reconnue par le bébé comme « lieu de pensée ». Le fait que Cécile cale son dos contre le poitrine de sa mère montre toute l'importance de cette présence d'arrière-plan dont elle a besoin pour faire face aux angoisses suscitées par la marche et le processus d'individuation qui est en cours. A ce moment, beaucoup d'enfants font des petites manoeuvres de « réendossement », rentrant la tête dans les épaules dans un mouvement de recouvrement.

Reprenons maintenant cette observation :

Cécile entame une assez longue séquence de jeu avec l'arche de Noé. Elle sort les animaux par la fenêtre-hublot de l'arche, les remet en les enfonçant, s'arrête satisfaite de sa réussite, les ressort, en tend un à l’observatrice qui ouvre sa main, elle l'y dépose, regarde l'observatrice, le reprend et le remet dans l'arche.

Les hublots sont assez grands pour permettre le mouvement aisé, mais quand elle tente d'entrer la main puis la ressort en tenant l'animal, le passage s'avère un peu étroit. Cécile s'impatiente, s'acharne, tourne la main, parvient à la ressortir, pour ensuite le remettre, le ressortir. Nouvelle difficulté quand elle veut sortir la girafe qui résiste à l’extraction quand elle est mal positionnée. Elle répète ce jeu avec quelques variantes, se fâchant quand elle ne parvient pas à exercer son pouvoir sur l'objet.

La maman constate : « Elle ne supporte pas que ça résiste... Comme sa mère... C'est pas facile... mais au moins elle a du caractère... Je préfère ça à un enfant qui ne fait rien. ».

Elle semble ainsi se reconnaître dans certains traits de caractère de Cécile, en apprécier les aspects positifs (ténacité-combativité-affirmation de soi) mais semble également comprendre et mesurer les difficultés qu'un tel exercice du pouvoir, une telle omnipotence peut déclencher comme situations conflictuelles avec l'entourage. Elle-même doit vivre difficilement l'opposition de Cécile, qui lui résiste.

Cécile se détourne de l'arche de Noé, contourne prudemment la table, s'éloigne en marchant d'un pas incertain, les bras en balancier, tel un funambule sur son fil, qui s'accroche à son balancier pour se tenir en équilibre. Elle semble ainsi s'aventurer prudemment dans l'espace, fait quelques pas dans une direction, puis revient avant de repartir dans une autre direction. C'est la première fois que l'observatrice la voit marcher. Elle semble ainsi mesurer l'espace par la voie corporelle pour en intégrer mentalement les dimensions.

La maman dit que depuis qu'elle marche « c'est comme ça, elle est tout le temps debout ». Elle semble fière et satisfaite. L'observatrice a le sentiment que Cécile n'est pas sûre d'elle et qu'elle fait de gros efforts pour garder son équilibre et qu'en se déplaçant seule ainsi elle fait beaucoup d'efforts pour correspondre au désir de sa maman qui attendait cette acquisition de la marche avec impatience. Elle se rappelle qu'au téléphone la maman lui avait dit : « Cécile ne voulait pas se lâcher... et pourtant elle ne me tenait plus que du bout du doigt... J'ai dit: maintenant débrouille-toi ... et elle est partie seule... » L'observatrice ajoute que ce récit ressemblait à une sorte d'ultimatum... et tant bien que mal Cécile marche.

La maman présente des fruits à Cécile « Tu veux une clémentine ou une pomme? » Cécile hoche la tête « non, non » à quoi la maman dit de faire « oui, oui, » en hochant la tête.

Elle donne une clémentine à Cécile qui la prend à deux mains, la tourne, la retourne et regarde l’observatrice, satisfaite.

Au cours de ses manipulations, la feuille du fruit à moitié séchée se détache. Cécile la regarde, observe le bout de queue séchée qui tient solidement le fruit, le touche du bout de l'index, retourne le fruit regarde le côté de la mouche (minuscule), dépose le fruit, semble le soupeser, passe l'index sur la surface de la pelure.

L'observatrice est fascinée par cette découverte au cours de laquelle elle semble explorer les caractéristiques extérieures du fruit avec beaucoup de curiosité. Au travers de cette exploration elle doit aussi faire des liens avec certaines de ses propres expériences, en rapport avec sa relation avec sa mère. La feuille qui se sépare, mais la tige qui reste bien attachée... En rapport avec son propre corps: la face dessus, la face derrière-dessous avec un petit point comme un anus... En rapport avec cette peau qui enveloppe le fruit, douce mais pas tout à fait lisse...

(Cécile à quatorze mois et demi)

Le jeu d'enfoncer et ensuite de sortir les animaux semble marquer puissamment la découverte des orifices corporels, portes d'entrée et de sortie de l'espace interne. La présence de l’observatrice encore une fois est utilisée en tant que contenant qui permet à Cécile de déposer ses animaux et ensuite de les reprendre. L'entrée et la sortie dans l'objet d'abord avec les animaux et ensuite avec sa main, montre bien que toute interpénétration amène aussi des angoisses claustrophobes, qui accompagnent l'intense désir de pénétration. C'est à ce moment que la maman interprète qu'elle ne supporte pas que l'objet lui résiste : en effet, dans cette période du développement, l'enfant commence à reconnaître ses limites, le fait qu’ entre une pensée et sa réalisation il y a une certaine distance, parfois une impossibilité. Cela provoque souvent un état de rage et de colère qui sont parfois très difficiles à vivre pour l'enfant et pour les parents.

 Lorsque Cécile commence à marcher, l’observatrice a l'impression que Cécile mesure l'espace par la voie corporelle, nous pouvons voir aussi que l'acquisition de la marche éveille chez l'enfant des angoisses primitives de chute, tout comme l'image du funambule semble l'évoquer. Après ce moment, l’observatrice décrit les manipulations de Cécile avec la clémentine : la feuille qui se détache, le bout de queue qui tient le fruit, la pelure du fruit que Cécile sent avec son index. Ce jeu paraît particulièrement significatif puisqu'il semble représenter l'intériorisation d'une enveloppe-peau qui paraît maintenant suffisamment solide et qui représente son corps avec ses contenus. Comme le souligne l'observatrice, le tige paraît très importante et pourrait être liée à la découverte des articulations du cou, tout comme elle l'avait exprimé avec ses hochements de tête. Avec la station debout et la marche, l'enfant semble différencier le haut et le bas du corps : le haut avec la tête et les pensées qui s'y trouvent, le bas (la face derrière-dessus du fruit) comme le lieu où se situent les zones érogènes sexuelles et anales, probablement encore confondues.

Dans la thérapie d'une jeune femme, ce clivage horizontal haut-bas était apparu, dans la reconstruction transférentielle, très problématique à cause d'une insuffisante « sphinctérisation » de l'espace corporel et psychique. La patiente se sentait comme coupée en deux entre le haut de son corps (surtout la tête) et le bas qui semblait ne pas lui appartenir.

Au cours du travail thérapeutique nous avons avancé l'hypothèse que la patiente avait vécu dans sa petite enfance la moitié de son corps comme appartenant à sa mère, comme si deux peaux différentes n'avaient pas encore pu se constituer en elle, mais elle se vivait, au niveau psychique et corporel, comme emportant toujours avec elle une moitié dure (parfois sa partie droite, parfois le bas de son corps). Cette moitié semblait une moitié maman qu'elle emportait avec elle comme une sorte de prothèse qu'elle avait dû se construire pour faire face à un vécu d'amputation et d'arrachement dans la relation précoce avec sa mère.

Conclusions

Comme nous avons pu le voir à partir de ces extraits, aller observer un bébé signifie se laisser imprégner par une réalité sensible dans laquelle les couleurs, les sons, les atmosphères émotionnelles entrent en résonance avec les couleurs, les émotions de l'observateur. Chaque observateur a une manière bien personnelle de regarder et ensuite de transmettre au cours du séminaire son regard parlant, pensant, rêveur. (Parfois le regard de l'observateur est également un regard muet, fait de mots qui restent enfermés dans un silence, dans un climat de fatigue qui se vit parfois après un séminaire.) Observer signifie aussi voir au-delà de l'expérience sensible, voir ce qui n'est pas visible à l'oeil nu, fermer les yeux pour ne plus être ébloui par ce qui vient de l'extérieur et concentrer toute la lumière sur un point obscur (comme le disait Freud dans une lettre à Lou Salomé). Voir que ce qui n'était qu'un amalgame de confusion, doute, incertitude, si nous le gardons en nous pendant un certain temps, si nous le supportons, cela pourra peut-être nous amener vers une aube qui nous fera sortir des ténèbres de la nuit.

Au fond n'est-ce pas cela que nous apprennent les bébés? Ce qu'ils nous donnent à voir n'est-ce pas comment un être plongé souvent dans les angoisses catastrophiques de chute sans fin, dans la terreur sans nom, tout comme dans l'émerveillement, parvient à se constituer, à construire un espace à l'intérieur de lui, à se nommer, à se reconnaître?

L'observation est aussi un espace de pensée dans laquelle il s'agit de créer une petite distance avec l'objet qui permet à l'observateur de vivre des émotions et de penser.

L'observation du bébé nous apprend aussi le rôle de l'expérience esthétique en tant qu'expérience primaire qui existe dès la naissance et qui a des liens très étroits avec la sensorialité. Je crois qu'elle ne peut pas être considérée comme le résultat d'une croissance psychique, mais plutôt comme la condition qui permet cette croissance. Les sons et la lumière sont probablement les premières sensations esthétiques qui font vivre au bébé l'expérience de la beauté de l'objet. Naturellement, lorsque je parle de sons et de lumière, je pense surtout aux sons de la voix maternelle et à la lumière de ses yeux que le bébé perçoit lorsqu'il est tenu dans les bras; je pense donc surtout en termes de sons et lumière de la relation, qui pourront être déplacés également sur le monde extérieur. La sensorialité est un élément central dans ces expériences primitives.

L'expérience esthétique et la douleur sont liées, dans le sens que le bébé, chaque fois qu'il est confronté à l'expérience de la beauté (en tant qu'éblouissement des sens, mais aussi en tant que beauté de la relation), est également confronté à l'expérience de la caducité, de la perte, de la séparation, du doute concernant l'intérieur de l'objet (le conflit esthétique pour Meltzer). C'est probablement cela qui amène le bébé à développer ce lien particulier que Bion appelle K (la connaissance). Lorsqu'il s'agit du mystérieux domaine de la connaissance, les premiers désirs de savoir, les premières questions surgissent dans la rencontre avec la mère : son corps et son esprit représentent pour le jeune enfant le « monde », avec ses richesses, ses trésors et ses mystères. L'intérêt que l'enfant peut ressentir pour le monde externe, avec ses objets, ses événements, ses couleurs, ses différentes atmosphères, est très important, mais c'est la relation intime avec la mère et avec les deux parents en tant que couple créateur qui est véritablement dispensatrice de sens. C'est peut-être la découverte de la beauté de la mère (pas uniquement la beauté de l'extérieur, mais surtout la capacité de la mère de montrer à l'enfant la beauté et la « lumière » qui sont à l'intérieur d'elle), c'est peut-être cela, comme le dit Meltzer, qui donne à l'enfant cette impulsion à chercher à l'intérieur de l'objet, à essayer de le connaître du dedans. La question que Meltzer formule comme : « Est-ce si beau à l'intérieur? » montre aussi toute la difficulté et la fragilité des processus de connaissance. Pour Bion, le processus de connaissance est une expérience douloureuse, et c'est pour fuir ce sentiment douloureux que tous, enfants ou savants, ont parfois recours à un sentiment d'« omniscience » à travers lequel ils essayent d'échapper à l'angoisse de l'inconnu (ou de l'inconnaissable).

Pour revenir à l'enfant qui « ne sait pas » si l'intérieur du monde maternel est aussi beau que l'extérieur, ce n'est probablement qu'au travers d'une expérience dépressive que le dilemme peut être surmonté (mais ce dilemme se re-présente toujours à nouveau et n'est pas résolu une fois pour toutes!).

L'expérience dépressive signifie avant tout découvrir que l'objet a une liberté et qu'il n'est pas soumis à l'omnipotence infantile: accepter cette perte a comme conséquence un gain qui consiste dans la possibilité de reconstruire à l'intérieur du psychisme l'objet perdu. Essayer de connaître signifie aussi aller au-delà de l'expérience sensible et surtout, garder en soi l'objet et le construire dans cet espace métaphorique que nous appelons monde interne. Les origines de la créativité sont donc là, dans la capacité de l'enfant à créer cette musique interne, en construisant dans son monde, avec ses objets internes, la relation dynamique avec l'objet sein qui possède la beauté et la « vérité ».

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